lundi 30 janvier 2012

De la réalité à la fiction

Avec Claustria — contraction de claustration et Austria (Autriche) —, Régis Jauffret remet sur le devant de la scène le lien ténu qui unit la réalité et la fiction. Pour le faire il ne pouvait pas trouver meilleur sujet que l'horreur qui a été commise par Josef Fritzl qui a enfermé sa fille dans une cave emménagée pendant vingt-quatre ans. Pour ajouter au sordide de ce drame, il lui a fait sept enfants, dont l'un est mort et a été incinéré. Tout cela s'est déroulé au sous-sol du domicile familial ou il vivait tranquillement en compagnie de sa femme. Le romancier français n'en est pas à son coup d'essai puisqu'il avait traité l'assassinat du banquier suisse Edouard Stern dans un précédent livre intitulé Sévère — son histoire avait défrayé la chronique car il avait été retrouvé mort revêtu d'une combinaison en latex du type de celles utilisées dans les pratiques sadomasochistes. Chose surprenante, ce sujet avait été traité par pas moins de trois romans en incluant celui de Jauffret — Latex de Laurent Sweizer et Comme une Sterne en plein vol de Julien Hommage. Régis Jauffret n'est pas un cas isolé et bien d'autres avant lui ont trouvé dans les faits divers matière à rédiger des romans. Posons-nous la question de savoir pourquoi ils attirent tant les romanciers et les lecteurs.

Le phénomène de puiser dans la réalité une trame romanesque n'est pas un exercice nouveau mais s'est beaucoup développé ces derniers temps. Depuis L'adversaire d'Emmanuel Carrère qui reprenait l'histoire de cet homme, Jean-Claude Romand, qui s'est fait passer aux yeux de tous et pendant dix-huit ans pour un médecin avant de tuer toute sa famille, un autre fait divers sordide a été repris et le roman le prenant pour base salué par la critique. Il s'agit de Tout, tout de suite de Morgan Sportès lauréat du prix Interallié 2011.
Dans ce cas, c'est une histoire crapuleuse à caractère racial qui est traitée puisque c'est de l'affaire du gang des barbares dont il est question. Même si les noms ont été changés, la réalité n'est ni trop romancée ni narrée avec beaucoup d'inventivité. C'est bizarrement un reproche qui a été fait à l'auteur, certains journalistes comme Nelly Kaprièlian ayant considéré qu'il s'est contenté de rapporter les faits dans un compte-rendu froid et plat.
A force d'avoir évacué les vraies questions littéraires, son Tout, tout de suite ne dépassera jamais le compte-rendu froid, plat, du fait divers en question, tombant dans ce piège tendu à ceux qui se frottent aux tragédies réelles : croire qu'un fait divers, déjà hénaurme, suffit à faire roman, confondre l'intérêt du sujet avec un gage de qualité littéraire.(source)
A l'opposé, certains comme James Ellroy dans Le Dahlia noir prennent des distances considérables avec la réalité pour n'en conserver qu'un élément fondateur: le meurtre d'Elizabeth Short retrouvée atrocement mutilée dans un terrain vague. Il se sert de ce crime comme d'un point focal pour construire une fiction complexe et riche qui fait résonner sa propre histoire marquée au fer rouge par le meurtre de sa mère à qui il dédie son roman:
À
Geneva Hilliker Ellroy
1915-1958
Mère :
Vingt-neuf ans plus tard, ces pages d’adieux aux lettres de sang
L'archétype du genre le De sang-froid de Truman Capote est a l'opposé du roman d'Ellroy et colle à la réalité à tel point qu'il est parfois plus considéré comme un document que comme un roman. Ce qui n'est pas étonnant lorsque l'on sait que Truman Capote a enquêté en profondeur sur cette affaire et même interrogé lui-même les assassins. Pour aller un cran plus loin dans la promiscuité avec les faits, terminons par un roman plus ancien et moins connu — mais qui gagne à l'être, j'en avais parlé iciCrime de Meyer Levin. L'auteur, en plus d'avoir suivi l'affaire en tant que journaliste, connaissait personnellement les deux assassins Leopold et Loeb car ils avaient fréquenté la même université.


Régis Jauffret s'est lui aussi rapproché des faits en enquêtant sur place mais n'est pas en mesure — et on le comprend — d'expliquer ce drame. Contrairement aux crimes relatés dans De sang-froid ou dans Crime cette affaire est plus difficile à expliquer. Ce qui choque dans Claustria c'est d'abord l'ampleur de l'horreur suscitée par les actes Josef Fritzl. Ces actes paraissent tout simplement incroyables et, au delà de l'Autriche, l'humanité est encore sonnée d'avoir enfanté pareille horreur. L'auteur se trouve donc en présence d'un sujet de la vie réelle dépassant de loin la fiction. Dans un sens la réalité de cette affaire dédouane l'écrivain. Qu'aurions nous pensé d'un romancier inventant une histoire aussi malsaine ?

Mais ce qui fait réellement débat c'est la confusion justement entre ce qui est réalité et ce qui est fiction puisqu'il a clairement pris la liberté d'insérer du romanesque au sein de ce fait divers. Le lecteur se retrouve alors un peu perdu et a du mal à faire la différence entre ce qui est réel et ce qui appartient au registre fictionnel — il le sait de manière non équivoque pour certains points, notamment ceux se déroulant dans le futur mais il se pose la question pour d'autres. Cette incertitude dérange profondément.
Pourtant, on pourrait se dire peu importe, ce qui compte c'est l'histoire et son récit, le roman donc. Mais non, ce qui compte pour le lecteur c'est de savoir jusqu'où va l'horreur, ce qui est vrai suscite un plus grand intérêt — Ne voit-on pas fleurir au générique des films "inspiré d'un fait réel". Il veut comprendre pourquoi, savoir comment de telles choses sont arrivées car contrairement à un roman, l'histoire est connue d'avance et ce n'est donc pas son dénouement qui intéresse mais ce qui tente de l'expliquer. C'est ici que le romancier apporte sa contribution en comblant les vides laissés par les faits. Il invente — oui il n'y a pas d'autres mots —, pour combler ce manque. Ce rôle du romancier n'est donc pas si superficiel que ça. Par son travail, il nous permet peut-être d'accepter un peu mieux l'inacceptable. Loin de mettre du sel sur les plaies il tente de les apaiser en les verbalisant.

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