Lire un livre de Philip Roth est toujours – au moins pour moi – une expérience particulière. Ce n’est pas toujours une lecture facile – Opération Shylock en est un bon exemple – mais c’est presque toujours une lecture stimulante et gratifiante.
Le livre repose sur une idée aussi simple que vertigineuse, Philip Roth y rencontre un autre Philip Roth. À travers cette confrontation, Roth met en scène ses propres contradictions, ses doutes et peut-être même sa culpabilité – une matérialisation de sa schizophrénie en quelque sorte. Son double lui reproche notamment de ne pas mettre sa notoriété au service du peuple juif et, pire encore, de contribuer à son discrédit à travers ses romans.
Cette construction ouvre la porte à une réflexion foisonnante sur la mémoire de la Shoah, le sionisme, l’occupation des territoires palestiniens et les fractures du monde juif. Le roman est traversé par une multitude de voix et de points de vue, notamment ceux de l’écrivain israélien Aharon Appelfeld – je pense que les passages reproduisant ces entretiens sont ceux qui ont été publiés dans le recueil d’articles Parlons travail. Roth laisse chacun s’exprimer longuement, parfois jusqu’à l’inconfort, sans jamais chercher à simplifier les débats.
Voici l’astucieuse campagne de relations publiques inventée par le terroriste Begin [Menahem Begin Premier ministre israélien]: établir que l’expansionnisme militaire israélien est historiquement juste en le liant à la mémoire des victimes juives; donner une justification rationnelle – justice de l’histoire, juste rétribution, rien d’autre qu’un acte de défense – à l’annexion des Territoires occupés et à cette nouvelle expulsion des palestiniens de leurs terres.
Comme souvent chez lui, la frontière entre autobiographie, reportage et fiction devient presque impossible à distinguer.
On peut facilement falsifier les choses les plus vraies. Comme vous le savez, la réalité dépasse toujours l’imagination de l’homme. Qui plus est, la réalité peut se permettre d’être incroyable, inexplicable, exagérée. Mais l’oeuvre d’imagination ne peut, à mon grand regret, se permettre le même genre de choses.
Ce qui frappe aujourd’hui, plus de trente ans après sa publication, c’est l’actualité du livre. Les questions qu’il soulève sur l’identité, la mémoire, la légitimité historique et le conflit israélo-palestinien n’ont rien perdu de leur pertinence. Bien au contraire. Opération Shylock n’est sans doute pas le roman le plus accessible de Philip Roth, mais c’est l’un de ceux qui illustrent le mieux son intelligence, son audace et sa capacité à transformer ses propres contradictions en littérature.
Philip Roth. Opération Shylock, traduit par Lazare Bitoun. Gallimard, 1993.