La Nuit sur commande
Une nuit au musée ratée pour un livre réussi. Christine Angot fait du Christine Angot et elle le fait très bien. Son écriture est ciselée, faite de phrases courtes qui fonctionnent bien et qui s’enchaînent parfaitement. Elle saisit l’opportunité de ce livre pour faire autre chose que ce que l’on attend d’elle dans le cadre de la collection ma nuit au musée. Elle parle toute de même d’art et spécifiquement d’art moderne puisque son choix s’est porté sur La Bourse de Commerce hébergeant une partie de l’immense collection de François Pinault. Elle raconte le microcosme du milieu de l’art parisien qu’elle a fréquenté en devenant pour un temps “la favorite” de l’artiste Sophie Calle. Elle le fait avec de la distance et manifeste une certaine aversion pour cet entre-soi entretenus par un système de cadeaux contre services rendus – elle exprime à peu près la même chose pour le milieu de l’édition. Mais elle revient inévitablement sur le traumatisme de sa vie. Son père, connaisseur d’art, l’amenait au musée avant de commettre l’irréparable. ...
La vie profonde
La vie profonde est le journal de bord d’une expédition scientifique. Rien de plus classique me direz-vous ? Oui c’est vrai, mais il s’agit d’une variante où un invité extérieur à la mission raconte. Ici, c’est le dramaturge et écrivain David Wahl qui a eu cette chance. Le lieu est insolite, les abysses, ou plus exactement les monts hydrothermaux qui évacuent la chaleur de la terre par des cheminées communément appelées des fumeurs. Elles ont été découvertes relativement récemment, prés d’une décennie après que l’homme ait posé un pied sur la Lune. Le site comporte une station de mesure, mais ce n’est pas l’ISS, le seul à descendre pour l’entretenir est le drone sous-marin Victor piloté depuis le navire de l’Ifremer le Pourquoi pas ?. Comme on le sait, cet environnement qui semble pour nous humains extrêmement hostile, abrite une faune étonnante que l’on croirait tout droit venue d’une planète extraterrestre. ...
La Meute
Je ne m’intéresse pas particulièrement à La France Insoumise ni à son chef Jean-Luc Mélanchon. Par contre, je me suis toujours posé certaines questions qui ne portent pas sur les idées défendues. Comment porter au pinacle la démocratie représentative et diriger son mouvement d’une main de fer, ne pas hésiter à purger ses membres dès la moindre contradiction, bref se comporter en interne comme un autocrate ? Comment des personnes intelligentes – pas toutes, mais quand même – peuvent cautionner ce mode de fonctionnement, ces prises de positions parfois délicates et opportunistes, quitte à renier ses propres convictions ? Qu’elle est la réelle motivation de ce mouvement et de son guide suprême, améliorer la vie des gens, ou simplement accéder au pouvoir pour satisfaire une ambition – ou par esprit de revanche ? Questions subsidiaire, mais pourquoi est-il aussi méchant ? […] il est désormais convaincu que les 600 000 voix qui lui manquaient pour atteindre le second tout se trouvent dans les banlieues. ...
Les ingénieurs du chaos
Ce livre de Giuliano da Empoli a acquis une notoriété considérable depuis sa parution. Avec quelques années de recul, force est de constater que l’auteur avait vu juste, nous entrions de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Il décrit une fracture si profonde, un changement si radical, qu’il le compare à la découverte de la physique quantique, venue ébranler des siècles de certitudes fondées sur la mécanique newtonienne. En politique, le choc a été du même ordre. ...
Les bons voisins
Nina Allan n’est pas une autrice de polars. Jusqu’ici, elle s’est surtout illustrée dans les littératures de l’imaginaire et les romans d’anticipation. Les bons voisins, que l’on pourrait ranger du côté du roman noir, a bénéficié d’un certain écho lors de sa sortie, suffisant pour piquer ma curiosité. Bien m’en a pris, car il s’agit d’une très belle découverte. Toute intrigue policière doit comporter une fausse piste, c’est la règle. ...
Magical Ecstasy Trip
Après la lecture de Zone de crise, je m’étais procuré les deux premiers tomes Maximal Spleen et ce Magical Ecstasy Trip. J’avais été déçu par le premier – je n’en ai pas parlé ici –, mais j’ai bien apprécié la lecture du second. Il faut dire que je suis bon public pour ce genre de bêtises, ça m’amuse beaucoup. Bon, quel est le programme ? Se bourrer la gueule et aller se baigner une fois qu’on sera bien saouls. ...
La grande traversée
Le titre du roman renvoie à celui d’un dictionnaire qu’une maison d’édition japonaise se donne pour ambition de publier. La grande traversée raconte cette aventure, à la fois intellectuelle et humaine. Si le livre séduit d’abord par son ambiance – le Japon, le calme, la cuisine, la douceur du quotidien et des personnages attachants – il ne se réduit pourtant pas à cette atmosphère apaisante. Le roman met en lumière un anachronisme, au XXIe siècle, le dictionnaire fait figure d’objet du passé, presque obsolète – on peut d’ailleurs se demander ce qu’il reste aujourd’hui de ses ventes en dehors du cadre scolaire. Et pourtant, Shion Miura redonne à cet objet une vitalité inattendue, en rappelant ce qu’il représente au-delà de sa simple fonction utilitaire. ...
Enfance, Adolescence, Jeunesse
J’ai souhaité commencer ma découverte de Tolstoï par ce livre, par le commencement, par ce roman de jeunesse largement autobiographique. L’auteur y raconte les différentes étapes de la vie d’un jeune garçon – comme l’indique le titre – issu de la noblesse russe, dans le contexte de la Russie impériale du XIXe siècle. Ma première impression – sans doute naïve, car je m’attendais je ne sais pourquoi à un texte complexe – a été celle de la simplicité de la langue. L’écriture est limpide, la lecture fluide et agréable, et l’on suit avec un réel plaisir les premiers pas dans la vie, ainsi que les pensées et les tourments intérieurs qui accompagnent l’enfance puis l’entrée dans l’adolescence de ce jeune homme. ...
Blacksad T3
John Blacksad se retrouve plongé dans une intrigue sur fond de maccarthysme. Le contexte historique est particulièrement bien rendu et cet épisode fourmille de références politiques, culturelles et sociales, qui donnent à l’album une épaisseur supplémentaire. Tous les ingrédients du cahier des charges Blacksad, qui sont ceux du polar classique, sont là. Une intrigue solide, de la bagarre, un héros toujours aussi charismatique et un jolie fille à séduire. Les dessins sont somptueux, les décors, les couleurs et les personnages sont choisis et vêtus avec style. L’ambiance des années 1950 est présente à chaque page. ...
Carbone & Silicium
Carbone et Silicium sont les deux premiers prototypes d’androïdes dotés de la faculté de penser. À l’image des intelligences artificielles conversationnelles que nous utilisons aujourd’hui, ils ont été nourris de tout ce que le réseau a accumulé et sont, en théorie, omniscients. Mais ils se heurtent à une contradiction majeure, ils n’ont pas été créés pour vivre leur propre existence – on s’en doute – mais pour des raisons mercantiles. Ce sont des esclaves modernes, condamnés à une durée de vie limitée afin de pouvoir être remplacés – l’obsolescence programmée appliquée à des êtres conscients. ...
L'élimination
Rithy Panh est un survivant du génocide cambodgien. Il a perdu presque toute sa famille et traversé l’enfer. Alors qu’il était encore enfant, les Khmers rouges – un mouvement politique communiste d’inspiration maoïste – prennent le pouvoir et mettent en oeuvre des purges visant certaines catégories de la population. Il ne s’agit pas de l’élimination ciblée de quelques dirigeants, mais bien de l’évacuation de villes entières, dont la capitale Phnom Penh, suivie de tortures et d’exécutions de masse qui feront près de deux millions de morts. ...
Jacky
Je m’étais dit qu’un roman intitulé Jacky, dont la ligne temporelle est balisée par la sortie successive des générations de consoles de jeux vidéo, serait l’occasion de passer un bon moment, porté par la nostalgie de l’enfance et de l’adolescence. Mais cet aspect n’est en réalité qu’un fil rouge. Les anecdotes évoquées autour du jeu vidéo sont assez banales, presque attendues. Elles relèvent davantage de l’accessoire, d’une béquille inutile dont le livre aurait pu s’en passer. ...
Deep Me
Deep me ou l’expérience du noir total. Des planches entières de cases totalement noires où seul le récitatif est présent en lettres blanches. On comprend tout de suite la situation. Adam est quelque part entre la mort cérébrale et le locked-in syndrome. On est clairement dans de la bande dessinée expérimentale et Marc-Antoine Mathieu est un spécialiste – ou un habitué – du genre. Le dispositif est très bien adapté à la situation, comment dans une vue à la première personne, de l’intérieur. C’est assez fort, puisque l’on ressent la frustration immense juste par le biais d’un texte posé sur des cases noires. ...
Les fantômes du vieux pays
Les fantômes du vieux pays est le premier roman de l’auteur américain Nathan Hill. Comme beaucoup de premiers romans, il se montre d’emblée très ambitieux. Plusieurs trames narratives s’y entremêlent autour d’un professeur de littérature qui passe davantage de temps à jouer en ligne qu’à écrire le grand roman pour lequel il a pourtant déjà reçu un confortable à-valoir – aussitôt englouti dans l’achat d’une maison dont la valeur s’est effondrée lors de la crise immobilière. Alors que les nuages s’amoncèlent dans sa vie, un événement inattendu va alors le contraindre à se replonger dans un passé qui pourrait être sa planche de salut. ...
La voix des bêtes, la faim des hommes
Une BD au dessin très travaillé et expressif qui nous plonge dans le Moyen Âge des campagnes pendant la période d’évangélisation chrétienne. Le paganisme polythéiste régnait alors, les hommes croyaient en des dieux plus proches de la nature. Rien à dire de ce côté, l’ambiance est là et certaines planches sont magnifiques. Ensuite, j’ai dû rater quelque chose, dans la partie enquête. Je n’étais pas assez intéressé et attentif pendant la lecture. Difficile donc d’en conclure quelque chose. Soit ce n’était pas une lecture pour moi, soit ce n’était pas le bon moment. ...
Le Bel Obscur
J’étais curieux de lire celle qui a figuré – en tant qu’outsider, mais qui a finalement terminé en deuxième position – dans la liste finale du Goncourt 2025. Avec Le Bel Obscur, Caroline Lamarche était parfaitement dans la tendance de l’année, le roman – ou l’autofiction – familial. J’ai soulevé le couvercle au bois gonflé et sorti une pile de documents. La photo retrouvée dans une vielle malle, on a déjà vu ça assez souvent. Anne Berest avec La carte postale et cette année Finistère, Christophe Boltanski dans Les vies de Jacob sans oublier le maître de la mémoire partiellement effacée, Patrick Modiano. Et il faut avouer que ça fonctionne plutôt bien, les enquêtes sont par essence prenantes et l’écriture dynamique teintée d’ironie de l’autrice rend la lecture agréable. ...
Le Diable et Sherlock Holmes
Ce livre est un recueil d’articles parus dans des magasines renommés comme The New Yorker ou The Atlantic. Le titre du recueil le place sous le haut patronage de Sherlock Holmes. Ce titre pourrait être trompeur voire abusif car, si de nombreux articles relatent des faits-divers, seul le premier est directement lié au détective de fiction le plus célèbre de la littérature. Mais c’est sans compter sur le talent de compteur de David Grann que j’avais déjà pu apprécier dans Les Naufragés du Wager. C’est un magicien du journalisme qui rendrait le compte rendu d’une réunion d’un syndicat de copropriété palpitant. Alors, lorsqu’il a de la matière comme ici, les résultat est à l’avenant. Comme je le disais il n’y a pas que des fait-divers, même s’ils alimentent la plupart des douze articles rassemblés dans ce recueil. D’ailleurs les articles qui m’ont le plus intéressé traitent de sujets scientifiques: la traque des calmars et les problèmes d’ingénieries des égouts de New York. Les thèmes choisis ont toutefois un point commun, ils sont surprenants, hors du commun et donc intéressants. David Grann en parle très bien dans un autre de ses livres, La citée perdue de Z. ...
Cyberpunk
Cet essai est placé sous le signe de la science-fiction. Sa couverture, son titre, ainsi que les références égrenées dès les premières pages – 1984, Neuromancien, Le Meilleur des mondes et bien d’autres – ne laissent place à aucun doute. En le lisant, on pourrait d’ailleurs se demander si Asma Mhalla ne s’est pas muée de politologue en autrice de science-fiction tant ce qu’elle décrit, lorsqu’on prend un peu de recul, paraît vertigineux. Comment aurait-on pu imaginer, il y a à peine une décennie, que la plus grande démocratie du monde puisse en arriver là ? Il est question de purges, d’expulsions musclées, de censure, de menaces, de négation de la science et de la vérité, de tout ce qui a fait l’occident que nous aimons. Son constat rejoint celui formulé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. ...
Le Complexe d’Eden Bellwether
De la pluie, des vestes de Tweed, du sherry, des étudiants fortunés, ça fleure bon le campus novel. Ces étudiants brillants attirés par le surnaturel ou le mystère m’on remémoré une lecture coup de coeur qui remonte à quelques années, Le maître des illusions. Alors un peu de circonspection, ne nous emballons pas, j’avais adoré ce livre qui a fait la réputation de Donna Tartt, mais cette lecture remonte à quelques années – l’engouement de la jeunesse c’est quelque chose. J’ai malheureusement perdu depuis bien longtemps cet enthousiasme naïf et bien failli arrêter la lecture à plusieurs reprises. Si les interminables descriptions font partie du charme, j’ai eu la désagréable impression que le livre aurait pu, sans ce remplissage, largement tenir en 300 pages. La narration est linéaire et les personnages secondaires ne sont pas exploités alors que la relation amoureuse occupe une place démesurée. ...
La Bibliomule de Cordoue
Depuis l’invention de l’écriture, l’obscurantisme quel que soit la forme qu’il prend s’est toujours attaqué à la connaissance, car elle émancipe, et donc aux livres qui en sont le récipient. La bonne nouvelle est qu’ils n’y sont a priori pas parvenus – Trump est en train de faire une nouvelle tentative. Cette histoire, comme beaucoup d’autres donc le plus connu reste certainement le Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, raconte la révolte contre la destruction des livres. ...