Une Odyssée

Daniel Mendelsohn est professeur de littérature classique et critique littéraire. Il s’est notamment fait connaître avec Les Disparus consacré à l’histoire de sa famille pendant la Shoah. Avec Une odyssée, il reste dans une veine intime, mais change de registre en se tournant vers une autre histoire familiale plus proche, celle de sa relation avec son père. Les deux hommes entretiennent des rapports cordiaux, mais distants. Le père incarne une forme de rigueur propre à une certaine génération certainement moins encline aux démonstrations d’affection. Rien de conflictuel, mais une retenue, une pudeur qui laisse une part d’inachevé dans leur relation. ...

Lundi, c'est loin

Le roman est construit comme une mosaïque de trajectoires entremêlées autour d’un noyau de banlieusards qui ont rejoint la capitale, Londres, et sa vie débridée pendant que leurs parents occupent toujours leur pavillon. Entre amours contrariés, entrée dans l’âge adulte retardée, désintérêt pour un travail qui n’est qu’alimentaire, ils vivent au présent sans se soucier de l’avenir. Rien de spectaculaire – à part la baleine qui se retrouve loin de chez elle coincée dans la Tamise –, mais une accumulation de situations ordinaires qui finit par dessiner le portrait d’une époque et d’une ville. Cet aspect est bien rendu et on se retrouve immergé dans ce Londres underground. Le week-end, censé incarner la liberté, devient un espace d’errance, tandis que le lundi – repoussé et redouté – symbolise le retour à une réalité dans laquelle personne ne semble vivre. ...

Philip & moi

Philip & moi est un livre curieux. L’intrigue se déroule à l’époque où Philip Roth vivait dans sa ferme du Connecticut avec son épouse Claire Bloom. Leur voisine était alors l’écrivaine et critique littéraire Francine du Plessix Gray, qui accueillit Esther comme fille au pair. Celle-ci joue le rôle de narratrice et se confond parfois avec l’autrice. Ce positionnement ambigu brouille volontairement les pistes – peut-être un hommage à l’auteur originaire de Newark, passé maître dans l’art de mêler autobiographie et fiction. ...

Les Enfants endormis

Anthony Passeron, lorsqu’il était enfant, vivait avec sa famille dans un petit village de l’arrière pays niçois qui a été victime, comme bien d’autres, de la désertification. Sa famille tenait depuis plusieurs générations une boucherie qui faisait sa fierté. Avec le temps, ce village vivant s’est peu à peu vidé de ses commerces et la vie a changé. Le fils ainé de ses grand-parents, portant le prénom de l’arrière-grand-père Désiré, s’est rapidement désintéressé de cette vie de labeur et a cherché à échapper à son destin. D’abord en poursuivant des études, puis en faisant la fête à la grande ville, Nice, avant de décider un jour de partir sur un coup de tête découvrir le monde à Amsterdam. Tout a basculé. ...

Madame Bovary

Gustave Flaubert est l’un des rares auteurs à être parvenu à faire exister l’un de ses personnages au point de le faire entrer dans le langage courant, Emma Bovary. Elle a même donné son nom à un concept, le bovarysme. Sentiment d’insatisfaction qu’éprouve une personne à l’égard de sa condition sociale et de sa vie affective, et qui la conduit à chercher une évasion dans le romanesque, l’imaginaire (CNRTL). Emma se trouve évidemment au centre du roman, mais il est intéressant de constater qu’aucun personnage n’est idéalisé. Tous possèdent leur part d’ombre, failles, lâchetés, illusions, bassesses, médiocrités. Comme dans la vie, personne n’est parfait – loin de là – et c’est précisément ce qui rend l’ensemble si humain. ...

Un tournant de la vie

Ah le triangle amoureux, c’est la recette qui fonctionne toujours bien. Ici, la narratrice – qui semble partager quelques traits communs avec l’autrice – croise à nouveau la route de son grand amour car il vient d’embaucher l’homme qui partage sa vie. Voilà, le décor est planté. On aime ou on n’aime pas, mais ces histoires sont souvent assez prenantes et c’est le cas ici. Christine Angot ne verse pas trop dans l’autofiction, l’action reste concentrée sur le présent et sur cette histoire. Après, c’est le service minimum, beaucoup de dialogues à la serpe, des SMS et une fin pas très convaincante. Rien d’inoubliable donc. ...

Mon traître

La ville de Belfast, même imprimée sur une simple feuille de papier, possède un puissant pouvoir évocateur. Surgissent aussitôt les briques rouges, les fresques murales, le ciel bas et la pluie fine – sans oublier la Guinness. Mais Belfast, c’est surtout le théâtre des Troubles, ce conflit qui a durablement endeuillé l’Irlande du Nord. C’est dans ce contexte qu’un luthier parisien se prend de passion pour la cause républicaine et se retrouve progressivement mêlé à une guerre qui n’est pas la sienne. ...

En un monde parfait

Je ne m’étais pas intéressé à Laura Kasischke depuis la lecture d’Esprit d’hiver qui m’avait laissé une impression mitigée. J’avais récupéré En un monde parfait lors de la vente annuelle de livres à la bibliothèque – il faut certainement en conclure qu’il avait eu du mal à trouver son public. Et en tombant sur sa belle couverture (y figure un détail d’un tableau de l’artiste réaliste John Register), je me suis mis à le lire. C’est souvent lorsque nos attentes sont les moins grandes que l’on vit les meilleures expériences. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. ...

La grande traversée

Le titre du roman renvoie à celui d’un dictionnaire qu’une maison d’édition japonaise se donne pour ambition de publier. La grande traversée raconte cette aventure, à la fois intellectuelle et humaine. Si le livre séduit d’abord par son ambiance – le Japon, le calme, la cuisine, la douceur du quotidien et des personnages attachants – il ne se réduit pourtant pas à cette atmosphère apaisante. Le roman met en lumière un anachronisme, au XXIe siècle, le dictionnaire fait figure d’objet du passé, presque obsolète – on peut d’ailleurs se demander ce qu’il reste aujourd’hui de ses ventes en dehors du cadre scolaire. Et pourtant, Shion Miura redonne à cet objet une vitalité inattendue, en rappelant ce qu’il représente au-delà de sa simple fonction utilitaire. ...

Enfance, Adolescence, Jeunesse

J’ai souhaité commencer ma découverte de Tolstoï par ce livre, par le commencement, par ce roman de jeunesse largement autobiographique. L’auteur y raconte les différentes étapes de la vie d’un jeune garçon – comme l’indique le titre – issu de la noblesse russe, dans le contexte de la Russie impériale du XIXe siècle. Ma première impression – sans doute naïve, car je m’attendais je ne sais pourquoi à un texte complexe – a été celle de la simplicité de la langue. L’écriture est limpide, la lecture fluide et agréable, et l’on suit avec un réel plaisir les premiers pas dans la vie, ainsi que les pensées et les tourments intérieurs qui accompagnent l’enfance puis l’entrée dans l’adolescence de ce jeune homme. ...

Jacky

Je m’étais dit qu’un roman intitulé Jacky, dont la ligne temporelle est balisée par la sortie successive des générations de consoles de jeux vidéo, serait l’occasion de passer un bon moment, porté par la nostalgie de l’enfance et de l’adolescence. Mais cet aspect n’est en réalité qu’un fil rouge. Les anecdotes évoquées autour du jeu vidéo sont assez banales, presque attendues. Elles relèvent davantage de l’accessoire, d’une béquille inutile dont le livre aurait pu se passer. ...

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays est le premier roman de l’auteur américain Nathan Hill. Comme beaucoup de premiers romans, il se montre d’emblée très ambitieux. Plusieurs trames narratives s’y entremêlent autour d’un professeur de littérature qui passe davantage de temps à jouer en ligne qu’à écrire le grand roman pour lequel il a pourtant déjà reçu un confortable à-valoir – aussitôt englouti dans l’achat d’une maison dont la valeur s’est effondrée lors de la crise immobilière. Alors que les nuages s’amoncèlent dans sa vie, un événement inattendu va alors le contraindre à se replonger dans un passé qui pourrait être sa planche de salut. ...

Le Bel Obscur

J’étais curieux de lire celle qui a figuré – en tant qu’outsider, mais qui a finalement terminé en deuxième position – dans la liste finale du Goncourt 2025. Avec Le Bel Obscur, Caroline Lamarche était parfaitement dans la tendance de l’année, le roman – ou l’autofiction – familial. J’ai soulevé le couvercle au bois gonflé et sorti une pile de documents. La photo retrouvée dans une vielle malle, on a déjà vu ça assez souvent. Anne Berest avec La carte postale et cette année Finistère, Christophe Boltanski dans Les vies de Jacob sans oublier le maître de la mémoire partiellement effacée, Patrick Modiano. Et il faut avouer que ça fonctionne plutôt bien, les enquêtes sont par essence prenantes et l’écriture dynamique teintée d’ironie de l’autrice rend la lecture agréable. ...

Rien de grave

Quatre consonnes et trois voyelles. C’est le prénom de Raphaël. Je le murmure à mon oreille. Et chaque lettre m’émerveille. […] Le Raphaël de la chanson de Carla Bruni est Raphaël Enthoven qui a quitté sa femme, Justine Levy – la fille de Bernard-Henri Lévy –, pour vivre une histoire avec la chanteuse qui était alors en couple avec son père, Jean-Paul Enthoven – ami de longue date de BHL. Je sais, c’est compliqué et on n’est pas loin de la tragédie grecque. Dans ce roman très largement autobiographique seuls les noms semblent avoir été changés, Raphaël est devenu Adrien et Carla, Paula. ...

Naissance d'un pont

De prime abord, on pourrait croire à un roman technique, dans la veine d’un Aurélien Bellanger, tant le sujet – la construction d’un gigantesque pont1 – semble appeler la froideur documentaire. Mais Maylis de Kerangal choisit une tout autre voie. Si le chantier sert bien de décor, il devient surtout le théâtre d’une aventure humaine foisonnante, où une dizaine de personnages se rencontrent. Le pont, bien sûr, est une métaphore. Il enjambe les obstacles, relie et rassemble – non seulement par sa fonction future, mais déjà dans le geste collectif de sa construction, qui exige la coopération de centaines d’ouvriers venus du monde entier. ...

La ballade de l’impossible

Le titre du roman en anglais reprend le titre d’une chanson des Beatles, Norwegian Wood, l’histoire d’une rencontre entre un homme et une femme qui ne se termine pas très bien. C’est en quelque sorte un livre de jeunesse de l’auteur puisqu’il s’agit de son 5e roman. Ce qui me fait employer le terme roman de jeunesse se rapporte plus au narrateur qu’à l’auteur. Le narrateur est un étudiant. Cette époque est celle des amitiés et des amours passionnels, mais c’est aussi lors de cette période propice à de nombreux bouleversements que de profonds mal-êtres peuvent se révéler. Ce roman correspond à l’idée que je me fais du romantisme japonais qui met en scène autour du narrateur des personnages aussi opposés que le soleil l’est de la lune. ...

Tous les hommes du roi

Après avoir lu Karoo et Le dernier stade de la soif, je suis tombé par hasard sur Tous les hommes du roi, un autre des grands animaux de la très belle maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture qui remet à l’honneur de grands livres étrangers oubliés en les présentants dans de nouvelles traductions et des écrins à leur mesure. C’est le cas pour Robert Penn Warren que je ne connaissais pas alors qu’il a reçu deux prix Pulitzer dont un pour ce livre. ...

L'invention de Tristan

Dans la littérature il existe des livres mythiques pour différentes raisons. Le seigneur des porcheries entre dans cette catégorie. Le titre est déjà une punchline en forme d’oxymore, que l’on a du mal à oublier. Pour ajouter à cette attraction, son auteur, Tristan Egolf, fait partie des auteurs maudits, il n’est pas dans le club des 27, mais il n’a pas fait de vieux os. Adrien Bosc, le directeur des éditions Julliard, a voulu raconter cette histoire, celle d’une livre et de son auteur. Pour ce faire, il s’est mis dans la peau d’un journaliste littéraire, mais dans la peau seulement car il s’est inventé un double de fiction dont l’enquête est racontée dans ce roman. Ce choix est étrange, on sent l’hommage au journalisme littéraire, mais il n’est pas allé jusqu’au bout, très curieux car la part de romanesque est quasiment inexistante – était-ce une façon de prendre plus de liberté ? ...

Les impatients

J’avais déjà tenté de lire Feu de Maria Pourchet, mais je n’avais pas réussi à aller jusqu’au bout car son style, à l’époque, m’avait rebuté. Avec Les impatients, l’expérience a été différente. Le style est toujours très marqué, très moderne, mais cette fois-ci il ne m’a pas dérangé. Il capte l’attention, parfois au détriment de l’histoire, mais il donne au texte une voix originale et une présence singulière. L’une des particularités de ce roman est ce narrateur qui s’adresse directement au lecteur, brisant en permanence le quatrième mur et rendant la lecture interactive. ...

Histoire de la violence

Dans son deuxième roman autobiographique, celui qui est devenu Edouard Louis raconte une expérience traumatisante qu’il a vécu alors qu’il s’était installé dans son propre appartement à Paris. Comme dans En finir avec Eddy Bellegueule il utilise plusieurs voix pour raconter son histoire1. Cette fois le procédé est un peu moins naturel puisqu’il fait parler sa soeur qui raconte une partie l’histoire qu’il lui a lui-même raconté. Et il insère dans ce récit sa version ou ses impressions de première main. Ce n’est pas du courant de conscience, mais du courant de parole. Pourquoi avoir choisi de la faire parler à sa place pour narrer des évènements qu’elle n’a pas vécu ? Simple procédé narratif visant à rendre le récit plus original, plus littéraire ? Je ne pense pas ou du moins ce n’est qu’une partie de l’explication. Il me semble qu’il a voulu ainsi rapprocher cette violence de ses origines comme si, malgré son nouveau statut et sa nouvelle vie, quelque chose le ramenait inexorablement vers la violence du monde dans lequel il a vécu son enfance. ...