En France, les troubles dépressifs majeurs touchent chaque année environ 8% de la population. Ce chiffre pourrait au moins être multiplié par deux si l’on prenait en compte les personnes présentant un ou plusieurs symptômes sans toutefois que le diagnostic de dépression puisse être établi. Autant dire que vous risquez d’y être confronté au cours de votre vie. Elle peut toucher quelqu’un de votre entourage, l’un de vos proches, un membre de votre famille ou vous-même. C’est le cas de l’écrivain américain William Styron. Dans son milieu, le milieu artistique et intellectuel, elle a fait des ravages et pris la vie de nombre de ses membres: “Hart Crâne, Vincent Van Gogh, Virginia Woolf, Arshile Gorky, Cesare Pavese, Romain Gary, Vachel Lindsay, Henry de Montherlant, Sylvia Plath, Mark Rothko, John Berryman, Jack London, Ernest Hemingway, William Inge, Diane Arbus, Tadeusz Borowski, Paul Celan, Ann Sexton, Sergei Essénine, Vladimir Maïakovski.”

Puis ce fut au tour de Styron lui-même de subir ce fléau, cette “authentique tempête déchaînée dans le cerveau”. De cette expérience, il a tiré ce petit livre (qui a pour origine une conférence puis un court essai publié dans Vanity Fair) comme un témoignage, une façon de faire briller une lueur depuis le fond des ténèbres. Il fait partager son expérience de cette maladie si fréquente et pourtant méconnue et dont le fait qu’elle soit si souvent mal comprise ou mal acceptée ajoute encore à la souffrance des malades.

Ce récit est sans concession, Styron se met à nu en tentant de comprendre le désespoir qui l’envahit. Mais il est surtout celui d’un écrivain, celui d’un homme habitué à réfléchir et à retranscrire ses pensées et ses émotions pour les livrer au lecteur. Ces deux facteurs font de ce livre un témoignage percutant et poignant tout en restant sincère et très sobre – on est bien loin du romanesque. Il se lit d’une traite et aide à mieux comprendre la souffrance endurée par les malades.

Tout d’abord cela n’eut rien de vraiment inquiétant, dans la mesure où le changement était subtil, mais je constatais cependant que le décor qui m’entourait à certains moments se parait de tonalités différentes : les ombres du crépuscule semblaient plus sombres, mes matins étaient moins radieux, les promenades en forêt se faisaient moins toniques, et il y avait maintenant un moment en fin d’après-midi pendant mes heures de travail où une sorte de panique et d’angoisse me submergeait, le temps de quelques minutes à peine, accompagnée par une nausée viscérale – des manifestations pour le moins quelque peu inquiétantes, somme toute. Tandis que je consigne ces souvenirs, je me rends compte qu’il aurait dû m’apparaître évident que déjà je me trouvais aux prises avec les premiers symptômes de graves troubles psychiques, mais à l’époque, j’ignorais tout de ce genre d’affection.


William Styron, Face aux ténèbres: Chronique d’une folie, traduit par Maurice Rambaud, Gallimard, coll. « Folio », 1993, 128 p, Amazon.