La Femme silencieuse

Après Le journaliste et l’assassin, Janet Malcolm étudie le biographe et son sujet au travers du cas très controversé de Sylvia Plath et Ted Hugues. Le suicide de Sylvia Plath est connu, on pourrait même penser, comme l’autrice, qu’il a joué un rôle majeur dans la réception de son oeuvre et dans sa légende. C’est une question récurrente: la poésie de Plath aurait-elle suscité une telle attention du public si elle ne s’était pas tuée? Je serais plutôt de l’avis de ceux qui pensent que non. Les poèmes, où la mort est omniprésente, nous émeuvent et nous galvanisent parce que nous savons ce qui s’est passé. ...

L'Empire de l'ombre

Le Grand Continent est devenu, au fil des années, l’une des revues de pointe en géopolitique. Dans la lignée des grandes revues, elle compile les écrits des intellectuels contemporains. À une époque où l’actualité géopolitique défile à toute vitesse, elle prend le parti inverse, ralentir, contextualiser, faire dialoguer des chercheurs, des écrivains et des responsables politiques. Ce quatrième volume, dirigé par Giuliano da Empoli, est consacré à l’empire de l’ombre, celui des technologies, de l’intelligence artificielle et des nouvelles formes de pouvoir. ...

L'homme par qui la peste arriva

Le parcours de Renaud Camus a quelque chose de déroutant. Des milieux artistiques et intellectuels du New York des années 1970 au château de Plieux dans le Gers, des vernissages aux meetings identitaires, des éditions P.O.L. aux publications sur Internet, difficile d’imaginer une trajectoire plus singulière. Comment un écrivain, proche de la gauche intellectuelle et figure du milieu littéraire, est-il devenu l’un des principaux inspirateurs de l’extrême droite contemporaine ? C’est à cette question que tentent de répondre Olivier Faye et Gaspard Dhellemmes dans cette enquête biographique. J’avais beaucoup apprécié La Conseillère d’Olivier Faye et je retrouve ici la même écriture journalistique, fluide et agréable. Au fil des pages défilent de nombreuses figures de l’art contemporain, comme Andy Warhol, de la littérature, comme Emmanuel Carrère – qui a depuis pris publiquement ses distances avec le châtelain de Plieux – ou encore du monde intellectuel et politique, comme Alain Finkielkraut. Au-delà de son sujet principal, le livre offre ainsi une plongée passionnante dans plusieurs décennies de vie culturelle française. ...

La vague

J’ai découvert Renaud Piarroux en écoutant l’excellente série de podcasts Mécanique des épidémies, que je recommande sans réserve. En plus d’être un grand spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, il possède une qualité peut-être plus rare chez les scientifiques, il sait transmettre. Son enthousiasme, sa rigueur et sa pédagogie donnent envie de l’écouter pendant des heures. Lire La Vague a été une façon de prolonger cette rencontre. Dans ce livre, il revient sur les premiers mois de la pandémie de Covid-19, avant l’arrivée des vaccins. Il raconte le temps des incertitudes, de la découverte d’un virus inconnu, de l’impréparation des autorités et des décisions prises dans l’urgence, comme le confinement. Quelques années seulement nous séparent de ces événements, mais il est déjà étrange de se replonger tant cette période semble à la fois proche et lointaine. ...

La Familia Grande

La Familia Grande désigne cette famille recomposée qui se retrouve chaque été dans une grande maison de Sanary-sur-Mer. Famille, amis, adultes et enfants s’y mêlent dans une liberté revendiquée, héritée de l’après-Mai 68, où l’on se méfie des interdits autant que de l’autorité. Au premier regard, le tableau semble presque idyllique. En publiant ce livre, Camille Kouchner a brisé la loi du silence. Ce faisant, elle a fait voler en éclats non seulement cette familia grande, mais aussi sa propre famille. Son récit prend alors la forme d’une catharsis. Elle y donne corps à la culpabilité qui l’a longtemps habitée, sous les traits d’un serpent qui grandit au fil des pages. La culpabilité d’avoir su sans parler, puis celle d’avoir parlé en sachant qu’elle détruirait irrémédiablement l’équilibre familial. Cette contradiction permanente, elle la restitue avec justesse. ...

Les orphelins

Éric Vuillard s’attaque à une figure centrale de la légende de l’Ouest américain mais dont il ne reste paradoxalement que peu de récits authentiques. Billy est moins un personnage qu’un symbole. Orphelin sans généalogie, il incarne ce moment du Nouveau Monde où tout semble encore possible, faute de structures établies. De ce vide naît autant une promesse qu’un danger. Au milieu de l’éternité, dans la nuit noire du temps, parmi les branches innombrables de l’humanité, il y a la toute petite branche de Billy, son rameau solitaire. ...

La Bataille d'Occident

Éric Vuillard, dans La Bataille d’Occident, revient sur la Première Guerre mondiale avec ce style si particulier qui est devenu sa signature. Là où il excelle souvent dans les formes brèves, il embrasse ici un temps long – des prémices du conflit à sa conclusion – à grands coups d’ellipses éclairées par des saillies ironiques et une écriture très travaillée qui frappe d’abord par sa singularité. Mais à force, le procédé s’épuise un peu. Ce qui intrigue au départ finit par lasser, comme si la stylisation prenait le pas sur le sujet. Heureusement, le livre est court, ce qui évite la saturation, mais ce n’est clairement pas celui que je retiendrai en priorité. ...

À l'assaut du réel

J’ai découvert Gérald Bronner en lisant son livre autobiographique Exorcisme. À l’assaut du réel est plus conforme à sa production habituelle en tant que sociologue, il s’intéresse à notre rapport à la réalité et ce n’est pas son premier livre dans ce domaine. La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. – Philip K. Dick Je suis assez client de ce type d’ouvrage, qui regorge d’observations et d’expériences pour mieux comprendre à la fois le monde dans lequel nous vivons et nos propres mécanismes de pensée. Sur ce point, le livre tient toutes ses promesses. Bronner multiplie les angles d’approche: les biais cognitifs, la transformation de notre environnement informationnel, la perte de repères, le vertige de la liberté, le métavers, la post-vérité et j’en passe. Chaque idée, chaque exemple est stimulant et pousse à la réflexion – j’avais envie de tous les retenir pour pouvoir en parler. ...

Mon vrai nom est Elisabeth

Les enquêtes familiales ont été particulièrement présentes dans la production littéraire de l’année 2025. Ce livre fait partie des plus remarqués – avec Kolkhoze, La maison vide et Le Bel Obscur – et je comprends pourquoi. La jeune chercheuse Adèle Yon s’intéresse à son arrière-grand-mère Élisabeth surnommée Betsy. Pour faire court, elle souffrait de graves problèmes psychologiques. Toute la famille était au courant, mais personne n’en parlait, une omerta familiale. Alors, Adèle, qui se posait des questions sur sa propre santé mentale, a décidé d’ouvrir la boîte des secrets en explorant les archives, en interrogeant la famille, en menant un véritable travail d’enquête. Je ne veux pas trop en dire, mais ce qu’elle a découvert est glaçant, très dur pour elle, pour sa famille et même pour le lecteur. ...

Le Shah

Alors que l’Iran est sous les bombes, il m’a semblé opportun de me plonger dans Le Shah de Ryszard Kapuściński. Ce livre traite de la période du père de Mohammad Reza Pahlavi, qui donna le nom d’Iran à la Perse, jusqu’à la révolution qui aboutit à la mise en place de la République islamique avec la prise de pouvoir de Rouhollah Moussavi Khomeini. On apprend beaucoup de choses en lisant ce livre. En premier lieu que ce n’est pas la première fois que les États-Unis s’immiscent dans les affaires du pays, puisqu’ils avaient oeuvré via les services secrets à faire tomber, au profit du shah, le premier ministre démocrate libéral Mohammad Mossadegh dont la décision de nationaliser la principale compagnie pétrolière du pays n’avait manifestement pas plu (Opération Ajax). ...

Les Lumières sombres

Force est de constater que la démocratie libérale est en net recul dans le monde. Dans ce livre qui inaugure la nouvelle collection Bibliothèque de géopolitique de Gallimard, Arnaud Miranda dresse un panorama des théories philosophico-politiques qui sous-tendent ce mouvement de fond. Il est désigné par le terme néoréaction et s’est construit à bas bruit sur l’internet underground des blogs politiques très marqués à droite. Les sources ne sont donc plus des ouvrages ou des discours, mais des articles de blogs et leurs commentaires écrits le plus souvent sous pseudonymes. Pour que ce mouvement décolle, il faut d’abord des penseurs, ceux qui se démarquent sont l’ingénieur Curtis Yarvin et le philosophe Nick Land, puis des financiers comme le patron de Palantir, Peter Thiel et le créateur de Netscape Marc Andreessen. ...

La Nuit sur commande

Une nuit au musée ratée pour un livre réussi. Christine Angot fait du Christine Angot et elle le fait très bien. Son écriture est ciselée, faite de phrases courtes qui fonctionnent bien et qui s’enchaînent parfaitement. Elle saisit l’opportunité de ce livre pour faire autre chose que ce que l’on attend d’elle dans le cadre de la collection ma nuit au musée. Elle parle toute de même d’art et spécifiquement d’art moderne puisque son choix s’est porté sur La Bourse de Commerce hébergeant une partie de l’immense collection de François Pinault. Elle raconte le microcosme du milieu de l’art parisien qu’elle a fréquenté en devenant pour un temps “la favorite” de l’artiste Sophie Calle. Elle le fait avec de la distance et manifeste une certaine aversion pour cet entre-soi entretenus par un système de cadeaux contre services rendus – elle exprime à peu près la même chose pour le milieu de l’édition. Mais elle revient inévitablement sur le traumatisme de sa vie. Son père, connaisseur d’art, l’amenait au musée avant de commettre l’irréparable. ...

La vie profonde

La vie profonde est le journal de bord d’une expédition scientifique. Rien de plus classique me direz-vous ? Oui c’est vrai, mais il s’agit d’une variante où un invité extérieur à la mission raconte. Ici, c’est le dramaturge et écrivain David Wahl qui a eu cette chance. Le lieu est insolite, les abysses, ou plus exactement les monts hydrothermaux qui évacuent la chaleur de la terre par des cheminées communément appelées des fumeurs. Elles ont été découvertes relativement récemment, prés d’une décennie après que l’homme ait posé un pied sur la Lune. Le site comporte une station de mesure, mais ce n’est pas l’ISS, le seul à descendre pour l’entretenir est le drone sous-marin Victor piloté depuis le navire de l’Ifremer le Pourquoi pas ?. Comme on le sait, cet environnement qui semble pour nous humains extrêmement hostile, abrite une faune étonnante que l’on croirait tout droit venue d’une planète extraterrestre. ...

La Meute

Je ne m’intéresse pas particulièrement à La France Insoumise ni à son chef Jean-Luc Mélanchon. Par contre, je me suis toujours posé certaines questions qui ne portent pas sur les idées défendues. Comment porter au pinacle la démocratie représentative et diriger son mouvement d’une main de fer, ne pas hésiter à purger ses membres dès la moindre contradiction, bref se comporter en interne comme un autocrate ? Comment des personnes intelligentes – pas toutes, mais quand même – peuvent cautionner ce mode de fonctionnement, ces prises de positions parfois délicates et opportunistes, quitte à renier ses propres convictions ? Quelle est la réelle motivation de ce mouvement et de son guide suprême, améliorer la vie des gens, ou simplement accéder au pouvoir pour satisfaire une ambition – ou par esprit de revanche ? Questions subsidiaire, mais pourquoi est-il aussi méchant ? […] il est désormais convaincu que les 600 000 voix qui lui manquaient pour atteindre le second tout se trouvent dans les banlieues. ...

Les ingénieurs du chaos

Ce livre de Giuliano da Empoli a acquis une notoriété considérable depuis sa parution. Avec quelques années de recul, force est de constater que l’auteur avait vu juste, nous entrions de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Il décrit une fracture si profonde, un changement si radical, qu’il le compare à la découverte de la physique quantique, venue ébranler des siècles de certitudes fondées sur la mécanique newtonienne. En politique, le choc a été du même ordre. ...

L'élimination

Rithy Panh est un survivant du génocide cambodgien. Il a perdu presque toute sa famille et traversé l’enfer. Alors qu’il était encore enfant, les Khmers rouges – un mouvement politique communiste d’inspiration maoïste – prennent le pouvoir et mettent en oeuvre des purges visant certaines catégories de la population. Il ne s’agit pas de l’élimination ciblée de quelques dirigeants, mais bien de l’évacuation de villes entières, dont la capitale Phnom Penh, suivie de tortures et d’exécutions de masse qui feront près de deux millions de morts. ...

Le Diable et Sherlock Holmes

Ce livre est un recueil d’articles parus dans des magasines renommés comme The New Yorker ou The Atlantic. Le titre du recueil le place sous le haut patronage de Sherlock Holmes. Ce titre pourrait être trompeur voire abusif car, si de nombreux articles relatent des faits-divers, seul le premier est directement lié au détective de fiction le plus célèbre de la littérature. Mais c’est sans compter sur le talent de compteur de David Grann que j’avais déjà pu apprécier dans Les Naufragés du Wager. C’est un magicien du journalisme qui rendrait le compte rendu d’une réunion d’un syndicat de copropriété palpitant. Alors, lorsqu’il a de la matière comme ici, les résultat est à l’avenant. Comme je le disais il n’y a pas que des fait-divers, même s’ils alimentent la plupart des douze articles rassemblés dans ce recueil. D’ailleurs les articles qui m’ont le plus intéressé traitent de sujets scientifiques: la traque des calmars et les problèmes d’ingénieries des égouts de New York. Les thèmes choisis ont toutefois un point commun, ils sont surprenants, hors du commun et donc intéressants. David Grann en parle très bien dans un autre de ses livres, La citée perdue de Z. ...

Cyberpunk

Cet essai est placé sous le signe de la science-fiction. Sa couverture, son titre, ainsi que les références égrenées dès les premières pages – 1984, Neuromancien, Le Meilleur des mondes et bien d’autres – ne laissent place à aucun doute. En le lisant, on pourrait d’ailleurs se demander si Asma Mhalla ne s’est pas muée de politologue en autrice de science-fiction tant ce qu’elle décrit, lorsqu’on prend un peu de recul, paraît vertigineux. Comment aurait-on pu imaginer, il y a à peine une décennie, que la plus grande démocratie du monde puisse en arriver là ? Il est question de purges, d’expulsions musclées, de censure, de menaces, de négation de la science et de la vérité, de tout ce qui a fait l’occident que nous aimons. Son constat rejoint celui formulé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. ...

L'heure des prédateurs

Les prédateurs sont les autocrates, les nouveaux populistes et les patrons de la tech – il les appelle aussi les borgiens. Leur heure est arrivée, ils sont en train de mettre leurs mains sur les démocraties libérales qui avaient émergé aux quatre coins du globe. L’heure des prédateurs n’est, au fond, qu’un retour à la normale. L’anomalie ayant plutôt été la courte période pendant laquelle on a pensé pouvoir brider la quête sanglante du pouvoir par un système de règles. ...

Kolkhoze

Marina, étant la plus petite, prenait la place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir : faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze. Ce titre est un bel hommage à la mère qu’a été Hélène Carrère d’Encausse pour ses trois enfants. Une mère aimante, derrière le personnage impressionnant – parfois cassant – de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, première femme à occuper cette prestigieuse fonction. Le mot kolkhoze renvoie aussi, bien sûr, à ses origines géorgiennes, mais surtout russes, et à sa spécialité d’historienne de la Russie. Ce livre dépeint, sans surprise, une femme forte, travailleuse acharnée et infatigable, qui ne s’est relâchée – et encore – qu’à son entrée en soins palliatifs, où elle continuait à recevoir, assise et vêtue d’une robe. ...