À l'assaut du réel

J’ai découvert Gérald Bronner en lisant son livre autobiographique Exorcisme. À l’assaut du réel est plus conforme à sa production habituelle en tant que sociologue, il s’intéresse à notre rapport à la réalité et ce n’est pas son premier livre dans ce domaine. La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. – Philip K. Dick Je suis assez client de ce type d’ouvrage, qui regorge d’observations et d’expériences pour mieux comprendre à la fois le monde dans lequel nous vivons et nos propres mécanismes de pensée. Sur ce point, le livre tient toutes ses promesses. Bronner multiplie les angles d’approche: les biais cognitifs, la transformation de notre environnement informationnel, la perte de repères, le vertige de la liberté, le métavers, la post-vérité et j’en passe. Chaque idée, chaque exemple est stimulant et pousse à la réflexion – j’avais envie de tous les retenir pour pouvoir en parler. ...

Mon vrai nom est Elisabeth

Les enquêtes familiales ont été particulièrement présentes dans la production littéraire de l’année 2025. Ce livre fait partie des plus remarqués – avec Kolkhoze, La maison vide et Le Bel Obscur – et je comprends pourquoi. La jeune chercheuse Adèle Yon s’intéresse à son arrière-grand-mère Élisabeth surnommée Betsy. Pour faire court, elle souffrait de graves problèmes psychologiques. Toute la famille était au courant, mais personne n’en parlait, une omerta familiale. Alors, Adèle, qui se posait des questions sur sa propre santé mentale, a décidé d’ouvrir la boîte des secrets en explorant les archives, en interrogeant la famille, en menant un véritable travail d’enquête. Je ne veux pas trop en dire, mais ce qu’elle a découvert est glaçant, très dur pour elle, pour sa famille et même pour le lecteur. ...

Le Shah

Alors que l’Iran est sous les bombes, il m’a semblé opportun de me plonger dans Le Shah de Ryszard Kapuściński. Ce livre traite de la période du père de Mohammad Reza Pahlavi, qui donna le nom d’Iran à la Perse, jusqu’à la révolution qui aboutit à la mise en place de la République islamique avec la prise de pouvoir de Rouhollah Moussavi Khomeini. On apprend beaucoup de choses en lisant ce livre. En premier lieu que ce n’est pas la première fois que les États-Unis s’immiscent dans les affaires du pays, puisqu’ils avaient oeuvré via les services secrets à faire tomber, au profit du shah, le premier ministre démocrate libéral Mohammad Mossadegh dont la décision de nationaliser la principale compagnie pétrolière du pays n’avait manifestement pas plu (Opération Ajax). ...

Les Lumières sombres

Force est de constater que la démocratie libérale est en net recul dans le monde. Dans ce livre qui inaugure la nouvelle collection Bibliothèque de géopolitique de Gallimard, Arnaud Miranda dresse un panorama des théories philosophico-politiques qui sous-tendent ce mouvement de fond. Il est désigné par le terme néoréaction et s’est construit à bas bruit sur l’internet underground des blogs politiques très marqués à droite. Les sources ne sont donc plus des ouvrages ou des discours, mais des articles de blogs et leurs commentaires écrits le plus souvent sous pseudonymes. Pour que ce mouvement décolle, il faut d’abord des penseurs, ceux qui se démarquent sont l’ingénieur Curtis Yarvin et le philosophe Nick Land, puis des financiers comme le patron de Palantir, Peter Thiel et le créateur de Netscape Marc Andreessen. ...

La Nuit sur commande

Une nuit au musée ratée pour un livre réussi. Christine Angot fait du Christine Angot et elle le fait très bien. Son écriture est ciselée, faite de phrases courtes qui fonctionnent bien et qui s’enchaînent parfaitement. Elle saisit l’opportunité de ce livre pour faire autre chose que ce que l’on attend d’elle dans le cadre de la collection ma nuit au musée. Elle parle toute de même d’art et spécifiquement d’art moderne puisque son choix s’est porté sur La Bourse de Commerce hébergeant une partie de l’immense collection de François Pinault. Elle raconte le microcosme du milieu de l’art parisien qu’elle a fréquenté en devenant pour un temps “la favorite” de l’artiste Sophie Calle. Elle le fait avec de la distance et manifeste une certaine aversion pour cet entre-soi entretenus par un système de cadeaux contre services rendus – elle exprime à peu près la même chose pour le milieu de l’édition. Mais elle revient inévitablement sur le traumatisme de sa vie. Son père, connaisseur d’art, l’amenait au musée avant de commettre l’irréparable. ...

La vie profonde

La vie profonde est le journal de bord d’une expédition scientifique. Rien de plus classique me direz-vous ? Oui c’est vrai, mais il s’agit d’une variante où un invité extérieur à la mission raconte. Ici, c’est le dramaturge et écrivain David Wahl qui a eu cette chance. Le lieu est insolite, les abysses, ou plus exactement les monts hydrothermaux qui évacuent la chaleur de la terre par des cheminées communément appelées des fumeurs. Elles ont été découvertes relativement récemment, prés d’une décennie après que l’homme ait posé un pied sur la Lune. Le site comporte une station de mesure, mais ce n’est pas l’ISS, le seul à descendre pour l’entretenir est le drone sous-marin Victor piloté depuis le navire de l’Ifremer le Pourquoi pas ?. Comme on le sait, cet environnement qui semble pour nous humains extrêmement hostile, abrite une faune étonnante que l’on croirait tout droit venue d’une planète extraterrestre. ...

La Meute

Je ne m’intéresse pas particulièrement à La France Insoumise ni à son chef Jean-Luc Mélanchon. Par contre, je me suis toujours posé certaines questions qui ne portent pas sur les idées défendues. Comment porter au pinacle la démocratie représentative et diriger son mouvement d’une main de fer, ne pas hésiter à purger ses membres dès la moindre contradiction, bref se comporter en interne comme un autocrate ? Comment des personnes intelligentes – pas toutes, mais quand même – peuvent cautionner ce mode de fonctionnement, ces prises de positions parfois délicates et opportunistes, quitte à renier ses propres convictions ? Quelle est la réelle motivation de ce mouvement et de son guide suprême, améliorer la vie des gens, ou simplement accéder au pouvoir pour satisfaire une ambition – ou par esprit de revanche ? Questions subsidiaire, mais pourquoi est-il aussi méchant ? […] il est désormais convaincu que les 600 000 voix qui lui manquaient pour atteindre le second tout se trouvent dans les banlieues. ...

Les ingénieurs du chaos

Ce livre de Giuliano da Empoli a acquis une notoriété considérable depuis sa parution. Avec quelques années de recul, force est de constater que l’auteur avait vu juste, nous entrions de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Il décrit une fracture si profonde, un changement si radical, qu’il le compare à la découverte de la physique quantique, venue ébranler des siècles de certitudes fondées sur la mécanique newtonienne. En politique, le choc a été du même ordre. ...

L'élimination

Rithy Panh est un survivant du génocide cambodgien. Il a perdu presque toute sa famille et traversé l’enfer. Alors qu’il était encore enfant, les Khmers rouges – un mouvement politique communiste d’inspiration maoïste – prennent le pouvoir et mettent en oeuvre des purges visant certaines catégories de la population. Il ne s’agit pas de l’élimination ciblée de quelques dirigeants, mais bien de l’évacuation de villes entières, dont la capitale Phnom Penh, suivie de tortures et d’exécutions de masse qui feront près de deux millions de morts. ...

Le Diable et Sherlock Holmes

Ce livre est un recueil d’articles parus dans des magasines renommés comme The New Yorker ou The Atlantic. Le titre du recueil le place sous le haut patronage de Sherlock Holmes. Ce titre pourrait être trompeur voire abusif car, si de nombreux articles relatent des faits-divers, seul le premier est directement lié au détective de fiction le plus célèbre de la littérature. Mais c’est sans compter sur le talent de compteur de David Grann que j’avais déjà pu apprécier dans Les Naufragés du Wager. C’est un magicien du journalisme qui rendrait le compte rendu d’une réunion d’un syndicat de copropriété palpitant. Alors, lorsqu’il a de la matière comme ici, les résultat est à l’avenant. Comme je le disais il n’y a pas que des fait-divers, même s’ils alimentent la plupart des douze articles rassemblés dans ce recueil. D’ailleurs les articles qui m’ont le plus intéressé traitent de sujets scientifiques: la traque des calmars et les problèmes d’ingénieries des égouts de New York. Les thèmes choisis ont toutefois un point commun, ils sont surprenants, hors du commun et donc intéressants. David Grann en parle très bien dans un autre de ses livres, La citée perdue de Z. ...

Cyberpunk

Cet essai est placé sous le signe de la science-fiction. Sa couverture, son titre, ainsi que les références égrenées dès les premières pages – 1984, Neuromancien, Le Meilleur des mondes et bien d’autres – ne laissent place à aucun doute. En le lisant, on pourrait d’ailleurs se demander si Asma Mhalla ne s’est pas muée de politologue en autrice de science-fiction tant ce qu’elle décrit, lorsqu’on prend un peu de recul, paraît vertigineux. Comment aurait-on pu imaginer, il y a à peine une décennie, que la plus grande démocratie du monde puisse en arriver là ? Il est question de purges, d’expulsions musclées, de censure, de menaces, de négation de la science et de la vérité, de tout ce qui a fait l’occident que nous aimons. Son constat rejoint celui formulé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. ...

L'heure des prédateurs

Les prédateurs sont les autocrates, les nouveaux populistes et les patrons de la tech – il les appelle aussi les borgiens. Leur heure est arrivée, ils sont en train de mettre leurs mains sur les démocraties libérales qui avaient émergé aux quatre coins du globe. L’heure des prédateurs n’est, au fond, qu’un retour à la normale. L’anomalie ayant plutôt été la courte période pendant laquelle on a pensé pouvoir brider la quête sanglante du pouvoir par un système de règles. ...

Kolkhoze

Marina, étant la plus petite, prenait la place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir : faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze. Ce titre est un bel hommage à la mère qu’a été Hélène Carrère d’Encausse pour ses trois enfants. Une mère aimante, derrière le personnage impressionnant – parfois cassant – de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, première femme à occuper cette prestigieuse fonction. Le mot kolkhoze renvoie aussi, bien sûr, à ses origines géorgiennes, mais surtout russes, et à sa spécialité d’historienne de la Russie. Ce livre dépeint, sans surprise, une femme forte, travailleuse acharnée et infatigable, qui ne s’est relâchée – et encore – qu’à son entrée en soins palliatifs, où elle continuait à recevoir, assise et vêtue d’une robe. ...

Proust, roman familial

J’ai tenté de lire ce livre deux fois. Deux échecs. Il m’est littéralement tombé des mains. Non pas faute d’intérêt pour Proust, mais parce que je n’appartiens pas à la caste des initiés capables de vibrer à chaque mention d’un personnage secondaire de La Recherche. J’aime Marcel Proust, j’en ai lu une bonne partie – en tout cas assez pour briller en société –, mais je ne suis pas un proustien – loin de là. Or, Laure Murat s’adresse visiblement à ce petit cercle d’érudits – les nerds – qui continuent de chercher ce qui n’aurait pas encore été dit sur ce livre-monde. ...

Un historien à Gaza

Rien ne me préparait à ce que j’ai vu et vécu à Gaza. Cette phrase revient comme une anaphore, marquant la sidération de Jean-Pierre Filiu, historien et l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient, face à ce qu’il a découvert sur le terrain. Fin 2024, début 2025, il s’est rendu pendant un mois dans la “zone humanitaire” autour de Khan Younès – je n’oublie pas d’utiliser, comme il le fait systématiquement, des guillemets. Il a eu le courage d’aller dans cette zone de guerre pour faire ce que tout historien devrait pouvoir faire, documenter les faits et témoigner. ...

La Famille, itinéraires d'un secret

C’est en lisant La faille de Blandine Rinkel que j’ai croisé pour la première fois le nom de cette étrange communauté, la Famille. Ils parlent de deux mondes qui ne s’interpénètrent pas. Un monde du dehors, qu’ils appellent le Monde, ou la Gentilité, et leur monde à eux, qu’ils nomment la Famille. Intriguée par ces cohortes de cousins aux patronymes récurrents qui apparaissent dans son quartier, à l’école de ses enfants, au détour de conversations avec ses voisins, Suzanne Privat, journaliste scientifique et surtout curieuse, a décidé d’enquêter. Armée de ses beaux carnets et de son compte Instagram, elle se lance dans l’aventure. ...

La faille

Quand j’écris famille, allez savoir pourquoi, je mange le m – on lit faille. La faille n’est pas un roman, mais plutôt un recueil de réflexions. Son thème central, la famille et son impact sur l’individu, sert de point de départ à une exploration très personnelle. Le livre aborde de nombreux sujets, ce qui pourrait lui valoir le qualificatif de “fourre-tout”, mais c’est aussi ce qui fait sa richesse. Blandine Rinkel parsème son texte de références culturelles, notamment au cinéma et à la littérature. Certains titres m’étaient familiers, comme Proust, roman familial, les romans d’Édouard Louis ou encore Mars de Fritz Zorn. D’autres, comme l’histoire de la mystérieuse communauté parisienne “Famille” racontée dans La Famille, itinéraires d’un secret a piqué ma curiosité. ...

Nourrir la bête

Les récits d’alpinisme sont l’un de mes péchés mignons – alors que c’est une activité que je ne pratique que pour grimper en haut des étagères des bibliothèques –, alors lorsqu’ils sont écrits par un styliste comme Al Álvarez je ne boude pas mon plaisir. J’ai découvert cet auteur en lisant un livre consacré au poker – activité que je ne pratique pas non plus –, Le plus gros jeu, et j’ai tout de suite été sous le charme de ce mélange improbable de journalisme et de poésie, comme si un professeur d’université se mettait à écrire sur des sujets de la culture populaire, un gonzo journalisme littéraire en quelque sorte. ...

La conseillère

Ce livre est un régal. Tout d’abord la prose est fluide et aérée, le texte est facile à lire tout en étant bien écrit. Le récit est bien mené, tout s’enchaîne naturellement à tel point que j’ai eu du mal à le poser. Bref, un travail de journaliste talentueux, un journaliste qui sait bien raconter des histoires sans toutefois forcer son talent. Et l’histoire en question, bien que centrée sur le personnage énigmatique et charismatique de Marie-France Garaud, est celle de la toute jeune Ve République vue depuis les bureaux de l’Élysée et de Matignon. ...

Quand notre monde est devenu chrétien

En 312 le monde a connu un évènement majeur, la conversion – et non pas son baptême qui aura lieu sur son lit de mort – au christianisme de l’empereur romain Constantin. À cette époque la religion largement majoritaire de l’empire était le paganisme (le polythéisme antique) alors que le christianisme était encore considéré comme une secte. Puis un jour, à la suite d’un rêve, Constantin se convertit et arbore le chrisme (un symbole chrétien) sur son casque et les boucliers de ses soldats. Est-il possible que cette décision résulte uniquement de cette vision ? Quelles sont les conséquences de ce choix sur l’empire et sur toute l’Europe ? ...