Ce fait divers a hanté ma jeunesse – encore plus que l’affaire d’Outreau racontée par Florence Aubenas dans La méprise, avec là aussi un gros dérapage de la justice – j’ai eu l’impression de partager pendant des années mes repas avec les familles Villemin et Laroche – il existe meilleure compagnie. À l’époque je ne comprenais pas tout, mais ces histoires tordues, cette traque et surtout la présence terrifiante du Corbeau auteur de lettres et d’appels anonymes m’ont marqué. Bien des années après, j’ai dévoré avec un grand intérêt ce pavé, cette somme consacrée à l’affaire du petit Gregory. C’est un livre remarquable, fruit d’un travail de cinq ans qui a dû être une catharsis pour la journaliste qui a pu, avec le recul, revenir sur les évènements et sur les comportements des acteurs et des commentateurs de ce drame à commencer par elle-même qui s’interroge et nourrit des regrets et des remords. À leur décharge, il faut dire que cette affaire avait tout pour devenir le feuilleton macabre de la France des années 80. Les histoires de famille, la jalousie de la réussite sociale, la tromperie, un infanticide, la tabou de la mère, la vengeance, bref tout ce qui fait parler dans toutes les villes et les villages se retrouvait exposé jour à près jour au journal télévisé. On voudrait écrire une tragédie ou un polar, on ne pourrait pas inventer quelque chose de pire – ou de mieux selon le point de vue.

Quel poids cet homme, puisque c’est lui qui est visé, porte-t-il dans son histoire, dans sa chair, pour être voué à ce geste rarissime: tuer un enfant pour faire mourir de chagrin son père ?

On est effaré de constater au mieux l’inexpérience et l’incompétence, au pire, la malhonnêteté de celui qui a été surnommé “le petit juge”, Jean-Michel Lambert. Mais un tel naufrage ne peut être celui d’un seul homme – si blâmable soit-il – mais celle d’une institution, la justice. Au sommet de la chaîne alimentaire de cette grande machine, j’ai été étonné de trouver le désormais sanctifié Robert Badinter. Laurence Lacour n’est pas tendre avec sa profession ni d’ailleurs avec elle-même – elle effectue au fil des chapitres son autocritique. Il faut dire que les journalistes sont allés très loin, beaucoup trop loin même. Au delà du sensationnel, de la quête du scoop, au mépris de la déontologie de leur profession les journalistes ont livré leur opinion, bafoué la présomption d’innocence ou même menti délibérément et ont ainsi influencé pas uniquement l’opinion publique, mais aussi l’appareil judiciaire. Il semblerait qu’il ce soit passé un phénomène de groupe, de meute qui a été excitée et aveuglée par l’odeur du sang. J’ai été passionné par ce livre du début à la fin, mais j’avoue qu’après 800 pages, je ne suis pas mécontent de quitter les Vosges et ses berges de la Vologne.


Laurence Lacour. Le Bûcher des innocents. Les Arènes, 2016.