De prime abord, on pourrait croire à un roman technique, dans la veine d’un Aurélien Bellanger, tant le sujet – la construction d’un gigantesque pont1 – semble appeler la froideur documentaire. Mais Maylis de Kerangal choisit une tout autre voie. Si le chantier sert bien de décor, il devient surtout le théâtre d’une aventure humaine foisonnante, où une dizaine de personnages se rencontrent.

Le pont, bien sûr, est une métaphore. Il enjambe les obstacles, relie et rassemble – non seulement par sa fonction future, mais déjà dans le geste collectif de sa construction, qui exige la coopération de centaines d’ouvriers venus du monde entier.

Je ne connais rien au génie civil, mais l’autrice semble être très à l’aise sur le sujet, la partie technique apparaît donc parfaitement crédible au profane que je suis. L’autrice semble parfaitement à l’aise dans cet univers technique, ce réalisme-là, au service d’un projet littéraire ambitieux, impressionne.

Mais ce qui emporte surtout, c’est la voix. Le narrateur – ou la narratrice – a un ton bien à lui, un phrasé enlevé, parfois gouailleur, toujours musical. Loin d’un style neutre ou purement descriptif, de Kerangal fait entendre une langue ample et rythmée pleine d’énergie. On aime ou on n’aime pas, certains la trouveront peut-être trop démonstrative. Moi, j’ai été conquis, cette voix singulière est sans doute l’un des grands atouts du livre.

Sanche Alphonse Cameron — c’est là son nom entier car Sanche Cameron fleure le petit espagnol par trop suiveur et Sanche ne mesure qu’un mètre soixante-deux, alors Alphonse, dressé tout au milieu avec ce A en forme de montagne le grandit de quelques centimètres: Alphonse, c’est un prénom de grand d’Espagne, c’est sa talonnette symbolique.

Ma seule réserve porte sur les personnages eux-mêmes, dont les trajectoires sont parfois trop romanesques au détriment de la vraisemblance. Mais au final, un prix Médicis bien mérité, qui a fait de Maylis de Kerangal l’une des nouvelles voix de la littérature française contemporaine.


Maylis de Kerangal. Naissance d’un pont. Gallimard, 2010.


  1. Il s’agit du Napo River Bridge construit à partir de la ville de Coca en Équateur. ↩︎