Je m’étais dit qu’un roman intitulé Jacky, dont la ligne temporelle est balisée par la sortie successive des générations de consoles de jeux vidéo, serait l’occasion de passer un bon moment, porté par la nostalgie de l’enfance et de l’adolescence. Mais cet aspect n’est en réalité qu’un fil rouge. Les anecdotes évoquées autour du jeu vidéo sont assez banales, presque attendues. Elles relèvent davantage de l’accessoire, d’une béquille inutile dont le livre aurait pu s’en passer.
Car Jacky ne raconte pas l’insouciance de la jeunesse, bien au contraire. La vie dans ce village de l’arrière-pays niçois n’a rien d’un conte de fées et ne ressemble en rien au monde coloré et rassurant des jeux vidéo. Ceux-ci apparaissent plutôt comme un exutoire, une échappatoire temporaire face à une réalité bien plus sombre.
Faute de parvenir à se regarder en face, on a préféré fixer l’écran de la télévision.
Anthony Passeron livre ici une histoire personnelle, prolongeant ce qu’il avait déjà esquissé dans Les Enfants endormis – un livre qu’il vaudrait sans doute mieux lire en premier. Le récit n’est pas joyeux, mais l’auteur parvient à saisir avec justesse quelque chose de subtil, la manière dont le monde des adultes, malgré leurs efforts pour préserver les enfants, finit toujours par déborder sur eux.
Les enfants ressentent cette tristesse diffuse, mais de façon altérée, comme à travers un verre dépoli. Ils tentent de faire comme si elle n’existait pas, comme si elle pouvait rester enfouie, hors champ, sans jamais être regardée en face. Ce mal-être latent est rendu avec une grande finesse. J’ai souvent eu la boule au ventre au cours de la lecture – signe que le texte touche juste et que son objectif est atteint.
Anthony Passeron. Jacky. Grasset, 2025.