Le titre du roman renvoie à celui d’un dictionnaire qu’une maison d’édition japonaise se donne pour ambition de publier. La grande traversée raconte cette aventure, à la fois intellectuelle et humaine. Si le livre séduit d’abord par son ambiance – le Japon, le calme, la cuisine, la douceur du quotidien et des personnages attachants – il ne se réduit pourtant pas à cette atmosphère apaisante.
Le roman met en lumière un anachronisme, au XXIe siècle, le dictionnaire fait figure d’objet du passé, presque obsolète – on peut d’ailleurs se demander ce qu’il reste aujourd’hui de ses ventes en dehors du cadre scolaire. Et pourtant, Shion Miura redonne à cet objet une vitalité inattendue, en rappelant ce qu’il représente au-delà de sa simple fonction utilitaire.
Penser au dictionnaire ravive des souvenirs d’enfance, le feuilleter, éprouver l’impression d’avoir à portée de main, réunie en un seul volume, toute la connaissance, toute la vérité. Le roman met en avant la rigueur du travail lexicographique, le choix scrupuleux des définitions, l’attention portée à chaque mot, la recherche d’une forme d’exhaustivité tout en ne disant que l’essentiel, et surtout le souci de ne pas véhiculer d’opinion – une exigence qui tend elle aussi à disparaître.
Mettre ainsi en avant l’importance des mots et de leur sens, à une époque où la plus grande puissance mondiale est dirigée par un président revendiquant de ne jamais lire, permet de maintenir l’espoir qu’un autre monde est possible. Un monde dans lequel des femmes et des hommes continueraient à accorder toute leur valeur aux mots, à leur précision et à leur pouvoir de représenter le monde.
Shion Miura, La grande traversée, Actes Sud, 2019.