Anthony Passeron, lorsqu’il était enfant, vivait avec sa famille dans un petit village de l’arrière pays niçois qui a été victime, comme bien d’autres, de la désertification. Sa famille tenait depuis plusieurs générations une boucherie qui faisait sa fierté. Avec le temps, ce village vivant s’est peu à peu vidé de ses commerces et la vie a changé.
Le fils ainé de ses grand-parents, portant le prénom de l’arrière-grand-père Désiré, s’est rapidement désintéressé de cette vie de labeur et a cherché à échapper à son destin. D’abord en poursuivant des études, puis en faisant la fête à la grande ville, Nice, avant de décider un jour de partir sur un coup de tête découvrir le monde à Amsterdam. Tout a basculé.
Et puis on s’est rendu compte que cela n’avait rien à voir avec l’herbe ou l’alcool. Ces enfants endormis avaient les yeux révulsés, une manche relevée, une seringue plantée au creux du bras. Ils étaient particulièrement difficiles à réveiller.
L’auteur raconte en parallèle la découverte par la communauté scientifique et par des villageois médusés d’une maladie mortelle qui semble toucher ceux que l’on appelait alors des marginaux, les drogués, les homosexuels et les prostituées, le SIDA.
Son écriture belle mais simple et directe, certainement sincère, fait mouche. L’ambiance, le village, les scènes décrites prennent vie sous nos yeux. Il parvient peut-être à un tel pouvoir évocateur parce qu’il s’agit de sa propre histoire, de cette tristesse incommensurable vécue enfant que l’on essaie à tout prix de tenir à distance, de refouler, mais qui nous rattrapera tôt ou tard.
Pour déchirer le mutisme dans lequel nous avions sombré, j’interrogeais mon père sur la fonction d’un voyant sur le tableau de bord ou sur le nom d’un village qui scintillait au loin. […]
Ce genre de discussion était notre manière de reprendre le contact, de regagner l’ordinaire de la vie après nous être confrontés à quelque chose qui ressemblait terriblement à la mort.
Ce texte est extrêmement touchant, il m’a plongé dans une profonde tristesse, mais n’est-ce pas l’apanage des grands livres que de faire naître des émotions intenses chez ses lecteurs ? Jacky est en quelque sorte la suite de cette histoire – non pas celle de l’oncle, mais du père de l’auteur – dont je recommande également la lecture.
Anthony Passeron. Les Enfants endormis. Globe, 2022.