C’est LE roman de la classe moyenne des années 1960-1970. Un roman où l’on peine à trouver le romanesque tant il est froid et clinique – c’est évidemment voulu. J’ai pensé aux Choses de Georges Perec, notamment à cette même façon de décrire une existence depuis une position en surplomb. La narration à la deuxième personne du singulier renforce encore cette impression de distance.
Cette aridité ne signifie pourtant pas que le roman soit dépourvu d’émotions, bien au contraire. Il plonge progressivement le lecteur dans une mélancolie proche de la dépression. Il en ressort quelque chose d’inéluctable, comme s’il n’était pas possible d’échapper à sa condition.
L’adolescente que tu étais ne possédait ni une âme d’artiste ni une vocation pour aider les autres, avait conclu la conseillère d’orientation du lycée de Valvoisin-sur-Isère. Elle t’avait proposé des études d’économie dans une faculté de Lyon, en général ça ne déplaisait pas dans ce genre de famille, avait pensé la fonctionnaire.
Pourtant, M.A. n’a pas cessé d’avoir des envies tout au long de sa vie. Elles sont simplement devenues moins intenses, puis se sont éteintes petit à petit. Qu’est-ce qui fait que l’on reste ainsi, comme le poisson dans le bocal fermé qui illustre la couverture ? Pourquoi ne parvient-on pas à sortir de ce carcan, toujours retenu, consciemment ou inconsciemment, par quelque chose ?
– [ le mari] Moi, tu sais, ce que j’aime, surtout, c’est sortir avec toi. Quoi qu’on fasse, je serai toujours content.
Tu cherchais de grands discours sur l’art, tu recevais des paroles d’animal domestique.
J’ai pensé à La Distinction de Pierre Bourdieu, que j’avais découvert grâce à son adaptation en bande dessinée, le déterminisme de classe, les goûts, les aspirations et tout ce qui contribue à nous maintenir dans la place qui nous a été assignée. Sans jamais transformer son roman en démonstration sociologique, Sophie Divry illustre cette idée.
Le livre est d’une grande maîtrise. Cette mélancolie du quotidien est parfaitement rendue et, malgré son apparente froideur, le roman finit par produire une émotion assez vertigineuse, celle d’une vie qui se déroule sans catastrophe particulière, mais dont les possibles se réduisent peu à peu. Il pourrait bien devenir un classique.
Et dans le silence de ce début d’après-midi, le compresseur du réfrigérateur se déclenche.
Cette lecture m’a aussi fait penser à un autre livre qui raconte l’amour sur le temps long, L’Amour1 de François Bégaudeau. Deux livres très différents, mais qui partagent la volonté de regarder une existence se construire, puis se poursuivre, année après année, jusqu’à ce que le temps lui-même devienne le véritable sujet du roman.
Sophie Divry. La condition pavillonnaire. Noir sur Blanc, 2014.
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François Bégaudeau. L’amour. Verticales, 2023. ↩︎