L’idée – peut-être la seule de ce livre – est l’avènement de la pensée unique propagée, multipliée de façon exponentielle par les réseaux sociaux. Ce qui est le plus troublant c’est que ce n’est a priori pas téléguidé par un big brother central comme la génération de Bret Easton Ellis le pensait, mais par les gens eux-mêmes – peut-être est-ce l’application d’un schéma qui a été décidé par une intelligence centrale. Dans son livre, les manifestations de cette pensée unique sont multiples comme la culture du like traitant de troll toute voix discordante, on doit tous aimer la même chose – ou on se doit tous d’aimer la même chose.

Cette nouvelle politique exigeait de vous que vous viviez dans un monde où personne n’était jamais offensé, où tout le monde était toujours gentil et aimable, où les choses étaient toujours sans tache et asexuées, et même sans genre, de préférence – et c’est à ce moment-là que je me suis vraiment inquiété, avec des entreprises qui entendaient exercer leur contrôle non seulement sur ce que vous disiez, mais aussi sur vos pensées et sur vos impulsions, et même sur vos rêves.

L’élection de Donald Trump se résumant dans ce monde de bisounours au combat du bien (Hillary Clinton) gagné d’avance contre un mal tellement visible et vulgaire qu’il en était devenu caricatural. Il tombait sous le sens, pour les habitants de New York ou de Los Angeles, que cette sorte de mal absolu à la coiffure ridicule, ce guignol, ne serait jamais élu, c’était impensable, et pourtant …

Vous ne pouviez pas esquiver le fait suivant : la manière dont les médias traditionnels couvraient l’élection de 2016 – Clinton en héroïne, Trump en méchant – allait se révéler un désastre moral absolu pour le pays parce qu’elle contribuait à transformer Trump en l’outsider le plus important de l’histoire politique américaine.

Ne nous moquons pas car il pourrait arriver la même chose en France à force d’abreuver les gens de discours simplistes et moralisateurs. C’est la même chose sur la politique identitaire, ou plus généralement lorsqu’il est question de défendre les minorités, il ne peut pas y avoir débat, et s’il y en a il faut qu’ils soient menés par les membres de chaque communauté impliquée, les autres n’ayant pas droit de cité – c’est le White de « privileged white man » qui a été retenu pour devenir le titre du livre.

Ne pas être capable ou ne pas vouloir se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre – afin de voir le monde d’une façon complètement différente de la vôtre – est le premier pas en direction de l’absence d’empathie, et c’est la raison pour laquelle tant de mouvements progressistes deviennent aussi rigides et autoritaires que les institutions qu’ils combattent.

En somme une vision manichéenne du monde polarisée naïvement et bêtement dans le camp du bien. La censure – enfin l’autocensure devrais-je dire – à grande échelle et à tous les étages de la société – c’est pas beau, un vrai rêve de dictateur. C’est aussi le principal grief que l’auteur a envers les millennials qu’il traite d’enfants gâtés, de gros bébés toujours enclin à pleurnicher.

Mais c’est une époque qui juge tout le monde si sévèrement à travers la lorgnette de la politique identitaire que vous êtes d’une certaine façon foutu si vous prétendez résister au conformisme menaçant de l’idéologie progressiste, qui propose l’inclusion universelle sauf pour ceux qui osent poser des questions. Chacun doit être le même et avoir les mêmes réactions face à n’importe quelle oeuvre d’art, n’importe quel mouvement, n’importe quelle idée, et si une personne refuse de se joindre au choeur de l’approbation, elle sera taxée de racisme et de misogynie. C’est ce qui arrive à une culture lorsqu’elle ne se soucie plus du tout d’art.

J’exagère un peu en disant qu’il n’y a que ça dans ce livre, Bret Easton Ellis parle un peu de littérature, il nous apprend pas mal de choses sur son premier livre Moins que zéro. Par exemple on apprend que le personnage de Julian est inspiré de celui de Julian Kaye (Richard Geere) dans le film American Gigolo – le personnage de Clay est un alter ego de l’auteur. Il nous parle des différents projets sur lesquels il a travaillé et notamment les adaptations de ses oeuvres au cinéma, plus ou moins réussies dirons-nous. Et évidemment en creux il nous parle de lui car c’est en exposant ses opinions et ses expériences que l’on se livre peut-être le plus.

Il est vrai que White est un peu décousu, il faut vraiment aimer Bret Easton Ellis et connaître son oeuvre pour apprécier pleinement cette lecture. J’ai beaucoup aimé et même regretté que soit terminée ce qui pourrait s’apparenter à une conversation avec l’auteur.

P.-S.: Mon article est lui aussi assez décousu. J’avais pris des notes au fil de la lecture et j’ai voulu absolument tout caser ainsi que beaucoup de citations.


Bret Easton Ellis, White, traduit par Pierre Guglielmina, Robert Laffont, 2019, 312 p, Amazon.