Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXème on fait du dehors.
Par cette phrase, issue de ses notes figurant en fin d’ouvrage, Marguerite Yourcenar résume aussi clairement et succinctement que possible le travail qu’elle a réalisé en écrivant ces mémoires à la place de l’empereur romain Hadrien. Comme Emmanuel Carrère qui le confesse dans Le Royaume, je n’étais pas parvenu à lire ce livre après deux tentatives, mais la troisième fut la bonne. La période des vacances a certainement aidé, mais je pense qu’il est aussi intéressant d’avoir le recul de l’âge pour bien apprécier la lecture de ce livre. La maturité est peut-être, comme pour son écriture dont le projet avait été imaginé très tôt mais qui n’a pu être réalisé que sur le tard, un prérequis pour pleinement apprécier ce livre. Plus prosaïquement, cette lecture est exigeante, chaque phrase compte car elle est l’essence, le concentré de connaissances, de travail et de talent phénoménal. Il faut aussi du temps pour se plonger dans ce IIème siècle qui est bien différent du notre et au cours duquel Hadrien a rompu avec l’expansionnisme de son prédécesseur Trajan pour se concentrer sur le maintien de la paix, l’organisation, la modernisation et la prospérité économique de cet immense empire. À ce titre, il est résolument moderne, un vrai homme d’état et j’ai été – agréablement – surpris par la portée politique de cet ouvrage.
J’avais gouverné un monde infiniment plus vaste que celui où l’Athénien [Alcibiade] avait vécu ; j’y avais maintenu la paix ; Je l’avais gréé comme un beau navire appareillé pour un voyage qui durera des siècles ; j’avais lutté de mon mieux pour favoriser le sens du divin dans l’homme, sans pourtant y sacrifier l’humain. Mon bonheur m’était un payement.
En plus de cette vision politique, il est un homme de culture et, comme à peu près tout le monde, il n’est pas dépourvu de sentiments. Antinoüs sera sa grande passion et un point d’inflexion terrible de sa vie et de sa carrière.
La forme des mémoires que Marguerite Yourcenar a longtemps cherché offre une perspective intéressante. En les écrivants – de manière fictive nous sommes d’accord – Hadrien s’adresse non pas à son successeur direct Antonin, mais à celui qui saura prolonger son action, qui sera son héritier, une sorte de petit-fils, Marc Aurèle. Il distille ainsi ses souvenirs alors qu’il est au crépuscule de sa vie, ils sont nourris par l’expérience et par la volonté de guider le futur empereur.
Je retrouvais dans ce mythe placé aux confins du monde les théories des philosophes que j’avais faites miennes: chaque homme a éternellement à choisir, au cours de sa vie brève, entre l’espoir infatigable et la sage absence d’espérance, entre les délices du chaos et celles de la stabilité, entre le Titan et l’Olympien. A choisir entre eux, ou à réussir à les accorder un jour l’un à l’autre.
Ce livre est un trésor de finesse et d’érudition, si sa lecture demande de la concentration, la gratification en vaut largement la peine. Un livre inoubliable – un de mes préférés – que je relirai.
Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien, Gallimard, 1977.