Marina, étant la plus petite, prenait la place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir : faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze.
Ce titre est un bel hommage à la mère qu’a été Hélène Carrère d’Encausse pour ses trois enfants. Une mère aimante, derrière le personnage impressionnant – parfois cassant – de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, première femme à occuper cette prestigieuse fonction. Le mot kolkhoze renvoie aussi, bien sûr, à ses origines géorgiennes, mais surtout russes, et à sa spécialité d’historienne de la Russie. Ce livre dépeint, sans surprise, une femme forte, travailleuse acharnée et infatigable, qui ne s’est relâchée – et encore – qu’à son entrée en soins palliatifs, où elle continuait à recevoir, assise et vêtue d’une robe.
On comprend qu’Emmanuel Carrère ait attendu la disparition de ses parents pour leur dresser ce mausolée de papier. Comme à son habitude, il ne s’encombre d’aucune pudeur et fait preuve d’une honnêteté désarmante pour tout raconter – ou du moins, on l’imagine – les bons et les mauvais moments, les trahisons et les réconciliations, mais aussi la maladie et la mort. Tout ce qui d’ordinaire reste confiné au cercle familial, tout ce qui macère dans le non-dit, est ici révélé. À commencer par la grande affaire de la famille, celle du grand-père maternel, Georges, à laquelle il avait déjà consacré Un roman russe. S’il revient sur ce sujet, racontant la réaction de sa mère à la publication de ce livre, il embrasse cette fois l’histoire de toute la lignée. Mais pour le lecteur assidu et attentif – je me jette des fleurs – il y a des redites, je ne parle pas de l’histoire du grand-père sur laquelle il ne peut faire l’impasse, mais sur des histoires périphériques, plus anecdotiques, comme celle de son ami Jean-Michel, devenu patron de plusieurs boîtes de nuit en Russie ou celle du dernier prisonnier hongrois retenu en Russie.
En racontant sa mère, sous sa figure tutélaire, c’est sa propre biographie qu’il esquisse. Il ne l’épargne pas, tour à tour admiratif ou moqueur, mais il exprime une tendresse tout particulière et très touchante à l’homme qui a vécu dans l’ombre de la grande dame toute sa vie – 71 ans de vie commune de mémoire –, son père, Louis Carrère d’Encausse.
Dans toutes les familles, il y a des histoires. Mais quand on a une mère passée du statut de réfugiée à celui d’élite culturelle de sa nation d’adoption, et qu’on écrit comme Emmanuel Carrère, on n’a qu’une envie en refermant Kolkhoze, qu’il continue à nous les raconter.
Emmanuel Carrère. Kolkhoze. POL, 2025.