Cet essai est placé sous le signe de la science-fiction. Sa couverture, son titre, ainsi que les références égrenées dès les premières pages – 1984, Neuromancien, Le Meilleur des mondes et bien d’autres – ne laissent place à aucun doute. En le lisant, on pourrait d’ailleurs se demander si Asma Mhalla ne s’est pas muée de politologue en autrice de science-fiction tant ce qu’elle décrit, lorsqu’on prend un peu de recul, paraît vertigineux. Comment aurait-on pu imaginer, il y a à peine une décennie, que la plus grande démocratie du monde puisse en arriver là ? Il est question de purges, d’expulsions musclées, de censure, de menaces, de négation de la science et de la vérité, de tout ce qui a fait l’occident que nous aimons. Son constat rejoint celui formulé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs, nous sommes entrés dans une nouvelle ère.

L’hypervitesse, les effets de choc empêchaient la pensée de sédimenter, donc la résistance de s’organiser.

Cet essai est consacré à ce qu’elle qualifie de monstre bicéphale qu’elle nomme Diléviathan : une tête Big State et une tête Big Tech, incarnées jusqu’à récemment par le CEO Donald Trump et le CTO Elon Musk. Elle emprunte à la science-fiction ses codes et son vocabulaire, qu’elle prend soin de documenter dans un glossaire – les réfractaires aux néologismes feraient mieux de s’abstenir, tant ils sont nombreux, du neologism dropping en quelque sorte.

On connaît tous, plus ou moins, la situation : le recul de la démocratie et l’instauration de régimes autoritaires – voire de fascismes postmodernes, comme elle l’écrit. Mais la voir reprise point par point permet de comprendre cet état de sidération qui nous paralyse et nous empêche d’agir.

Inutile de répandre de la propagande par la terreur, les réseaux sociaux massifient le récit du vainqueur avec une économie de moyens inédite dans l’histoire moderne des mouvements antidémocratiques.

Tout est si démesuré que l’on peine à croire à ce qui est en train de se jouer sous nos yeux. Un livre à la fois moderne et militant, une lecture dont on aurait tort de faire l’économie.


Asma Mhalla. Cyberpunk. Seuil, 2025.