Et quelquefois j’ai comme une grande idée est un de ces romans qui semblent embrasser toute la condition humaine. On y trouve une trahison initiale, la famille, le travail, la culpabilité, l’orgueil, la fraternité, la rivalité, le poids de l’héritage, bref, tout ce qui fait l’essence de la tragédie. C’est sans doute l’un des plus grands romans que j’ai lus.

On connaît surtout Ken Kesey pour l’adaptation au cinéma de son livre, Vol au-dessus d’un nid de coucou, mais ce roman révèle un écrivain d’une ambition et d’une maîtrise exceptionnelles. Il ne se laisse pas enfermer dans le carcan de la narration, refuse de rester dans ses rails – on est aux antipodes des constructions stéréotypées. Les points de vue se déplacent sans prévenir, le narrateur change de perspective, les voix s’entremêlent, le temps se contracte ou s’étire. Mais cette liberté n’a rien d’un exercice de style et ne gène pas la lecture. Kesey ne cherche pas à impressionner, il cherche à insuffler davantage de vie à ses personnages. Et il y parvient avec énormément de force.

Cette vitalité irrigue chacun d’entre eux. Ils ne sont jamais réduits à leur rôle dans le récit, ils ont pris vie. Même les conflits les plus ordinaires prennent une dimension presque mythologique. Le monde rude des bûcherons, avec ses corps usés, ses rapports de force et son attachement viscéral au travail, s’inscrit dans une nature immense qui ne cesse de rappeler aux hommes leur juste place. La forêt et l’eau enveloppent le roman comme une présence silencieuse, mais menaçante. Les grumes gigantesques, les pluies incessantes, la rivière indomptable confèrent au récit une dimension presque tellurique.

Un colvert, c’est plus malin qu’un siffleur. Et plus beau. Et quand ils arrivent au crépuscule, prudents, caquetant et cancanant, et puis qu’ils s’adressent à tes leurres qui flottent sur l’eau pour leur faire signe d’approcher, leurs palmes orangées qui se tendent pour absorber le choc de l’eau, leur tête qui reflète les derniers rayons du soleil, ni violette, ni verte, ni tout à fait bleu acétylène comme la flamme d’un chalumeau, une couleur qui est presque un son tellement elle est éclatante: des éclats de verre teinté qui s’entrechoquent dans le vent.

Sur près de neuf cents pages cette intensité ne décroit jamais, je n’ai pas ressenti la moindre baisse d’intérêt – exploit suffisamment rare pour être souligné. Peu de romans donnent à ce point l’impression de lire quelque chose de vivant, de mouvant, d’indomptable et d’imprévisible. Un véritable chef-d’oeuvre.

P.-S: C’est le millième article en près de 20 ans. Je ne suis pas sûr d’avoir beaucoup appris, mais peut-être ouvert mon esprit à d’autres cultures, d’autres vies, d’autres façons de penser. Ce qui me réjouit le plus est de constater qu’au fil des années et des lectures, ma passion n’a pas faibli. Comme au premier jour, je suis toujours émerveillé, surpris, enthousiasmé par une nouvelle lecture et impatient de commencer la prochaine. C’est sans doute la plus belle promesse des livres, il en reste toujours un qui nous attend. La lecture demeure une source inépuisable de découvertes, la promesse de moments agréables et enrichissants et c’est un plaisir de pouvoir continuer à les partager ici.


Ken Kesey. Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Traduit par Antoine Cazé. Monsieur Toussaint L’ouverture, 2013.