Le Grand Continent est devenu, au fil des années, l’une des revues de pointe en géopolitique. Dans la lignée des grandes revues, elle compile les écrits des intellectuels contemporains. À une époque où l’actualité géopolitique défile à toute vitesse, elle prend le parti inverse, ralentir, contextualiser, faire dialoguer des chercheurs, des écrivains et des responsables politiques. Ce quatrième volume, dirigé par Giuliano da Empoli, est consacré à l’empire de l’ombre, celui des technologies, de l’intelligence artificielle et des nouvelles formes de pouvoir.
N’étant pas un grand amateur de lecture sur écran, j’apprécie tout particulièrement ces recueils thématiques. Ils permettent de lire ces textes comme ils le méritent, sans distraction, en prenant le temps de suivre un raisonnement plutôt que de le survoler entre deux notifications. Les articles, réunis autour d’un même fil conducteur, gagnent une cohérence qui dépasse leur publication initiale.
Trump ne ment pas au sens conventionnel: il habite véritablement la réalité alternative qu’il génère.
Le volume est remarquablement équilibré. J’ai particulièrement apprécié la reproduction intégrale de plusieurs textes fondateurs du techno-capitalisme, notamment des billets de blog devenus de véritables manifestes. Les lire directement, sans filtre, avant de découvrir les analyses qui les mettent en perspective, est particulièrement éclairant. J’avais déjà connaissance de l’existence de ces textes grâce au livre Les Lumières sombres d’Arnaud Miranda, qui s’appuie largement sur eux pour décrypter cette nouvelle idéologie. La postface de Benjamín Labatut, quant à elle, a achevé de me convaincre qu’il était temps de découvrir son livre Maniac.
Je conseille également de ne pas négliger les notices biographiques placées en fin d’ouvrage. Je ne les avais pas remarquées au début de ma lecture et je regrettais justement de manquer de contexte sur certains auteurs. Elles permettent de mieux mesurer la diversité et la qualité des contributions.
Leur pouvoir découle non pas du contrôle des territoires ou des ressources, mais de leur capacité à façonner les interfaces par lesquelles des milliards de personnes accèdent à la réalité elle-même. La compétition pour le contrôle des technologies est en réalité devenue une guerre pour le contrôle de la perception.
À l’heure où l’intelligence artificielle, les plateformes numériques et les rapports de force géopolitiques s’entremêlent toujours davantage, ce volume constitue une excellente porte d’entrée pour comprendre les idées qui structurent déjà notre présent.
Pour aller plus loin
Voici d’autres livres à lire sur cette thématique:
- Les ingénieurs du chaos, Giuliano da Empoli.
- L’heure des prédateurs, Giuliano da Empoli.
- Les lumière sombres, Arnaud Miranda.
- Cyberpunk, Asma Mhalla.
- Le Chaos qui vient, Peter Turchin.
Le Grand Continent. L’Empire de l’ombre: Guerre et terre au temps de l’IA. Gallimard, 2025.