Je n’étais pas préparé à ça. Justice est un drôle de polar, une sorte de roman oulipien qui prend le contrepied du genre en cherchant à résoudre un meurtre déjà résolu. Sur le papier, l’idée avait tout pour me séduire – dans le genre polar expérimental, j’avais l’expérience d’Éloge de la pièce manquante.

Pourtant, vers le milieu du livre, quelque chose s’est grippé. J’ai commencé à perdre le fil, à me laisser distancer par les réminiscences, les digressions et les divagations du narrateur. Cette construction labyrinthique – qui fait sans doute une partie de l’intérêt du roman – m’a laissé sur place.

La postface de Friedrich Dürrenmatt m’a peut-être fourni une explication. Il y raconte la genèse mouvementée de ce roman, un premier manuscrit abandonné dans un tiroir, plusieurs tentatives pour le reprendre, puis une réécriture précipitée lorsque son éditeur s’apprêtait à publier le texte inachevé. Difficile de savoir dans quelle mesure cette histoire éditoriale se ressent à la lecture, mais elle pourrait expliquer le sentiment de manque de fluidité que j’ai éprouvé.

J’ai essayé de le reprendre plusieurs fois, sans succès, je l’ai remis sur le métier en 1980, c’était censé être le trentième volume de mes oeuvres complètes. Mais je n’ai pas réussi à reprendre l’intrigue là où je l’avais laissée, je ne me souvenais plus du tout de ce que j’avais imaginé.

C’est d’autant plus dommage que j’ai apprécié l’écriture de Dürrenmatt et le décor de la Suisse – une forme d’exotisme pour moi. Mais cette expérience n’est pas un échec car elle m’a donné envie de découvrir d’autres livres de l’auteur.


Friedrich Dürrenmatt, Justice, traduit par Alexandre Pateau, Gallmeister, 2026.