Après Le journaliste et l’assassin, Janet Malcolm étudie le biographe et son sujet au travers du cas très controversé de Sylvia Plath et Ted Hugues. Le suicide de Sylvia Plath est connu, on pourrait même penser, comme l’autrice, qu’il a joué un rôle majeur dans la réception de son oeuvre et dans sa légende.

C’est une question récurrente: la poésie de Plath aurait-elle suscité une telle attention du public si elle ne s’était pas tuée? Je serais plutôt de l’avis de ceux qui pensent que non. Les poèmes, où la mort est omniprésente, nous émeuvent et nous galvanisent parce que nous savons ce qui s’est passé.

La partie qui pose question est la cause de ce suicide. La relation de ce couple de poètes était orageuse, émaillée de nombreuses disputes, entachée de trahisons, ils étaient d’ailleurs séparés lors de la mort de Sylvia. Ce n’est pas surprenant, les poètes sont souvent des êtres tourmentés, on ne fait pas de la poésie avec des bons sentiments, mais avec de l’émotion. La relation de couple est donc au coeur des biographies consacrées à la poétesse et romancière et sa fin tragique en est forcément le point d’orgue. L’élément qui achoppe est le rôle de Ted Hugues. Il a été mis sur le banc des accusés par la plupart des biographes. Parmi les points qui ressortent on peut citer les coupes plus ou moins franche qu’il a effectué sur les journaux de Sylvia et sa relation avec Assia Wevill qui se suicidera elle aussi avec la cuisinière à gaz emportant avec elle leur fille de quatre ans Shura.

Mais Janet Malcolm ne se contente pas d’enquêter à partir des différents écrits biographiques, elle élargie sa réflexion au travail du biographe. Comment raconter sans trahir ? Quelle est la part d’interprétation ? Quel est l’impact de la biographie sur les vivants, ceux qui restent, la famille ?

Nous devons toujours prendre au mot les romanciers, les dramaturges et les poètes, tout comme nous sommes presque toujours libres de douter du biographe, de l’autobiographe, de l’historien ou du journaliste. Dans les oeuvres d’imagination, nous n’avons pas à envisager de scénarios alternatifs : ils n’existent pas. C’est ainsi et c’est tout. Ce n’est que dans la non-fiction que la question de savoir ce qui s’est passé, ce que les uns et les autres ont pensé et ressenti, reste ouverte.

Elle ne cache pas sa propre opinion sur le sujet car sa thèse est que le biographe – comme le juge –, même s’il tente d’être impartial et juste, a ses propres convictions qui jouent forcément un rôle dans les conclusions qu’il produit. Un ouvrage très riche et subtil, parfaitement mené et rédigé qui force l’admiration. Un mot enfin pour la qualité irréprochable de la traduction signée Jakuta Alikavazovic et de l’édition assurée par une maison qui fait du très bon travail, les éditions du sous-sol.


Janet Malcolm. La Femme silencieuse: Sylvia Plath & Ted Hughes. Traduit par Jakuta Alikavazovic, Éditions du sous-sol, 2023.