Dans cette BD, nous suivons en parallèle une histoire centrée sur le personnage de Bertrand Russell – un mathématicien – et celle de la création et de la conception de la BD par les auteurs. C’est une technique qui est parfois utilisée et qui permet habilement aux auteurs de justifier leurs choix et de faire part aux lecteurs de leurs interrogations ou de leur commentaires – c’est une technique semblable qui est utilisée dans HHhH. Dans cette partie du récit, les auteurs parlent entre eux mais s’adressent aussi directement au lecteur, notamment au début du livre. C’est donc une métafiction car l’auteur est un personnage du livre qu’il écrit et il s’adresse par ce biais directement au lecteur faisant prendre conscience à ce dernier que ce qu’il lit est une oeuvre de fiction. Ce procédé fait beaucoup penser au travail de Scott McCloud (voir l’article consacré à L’Art invisible)et me conforte dans l’idée que la BD peut être un très bon support pour parler de sujets qui n’ont rien à voir avec les thématiques classiques. A ma connaissance et avant ce roman graphique, les sujets de ce type traités dans la BD concernaient majoritairement la BD elle-même, c’est notamment le cas des oeuvres de Scott McCloud et de Will Eisner. Même Lewis Trondheim c’est essayé à ce genre avec Bande dessinée : Apprendre et comprendre1.

Pour en revenir au sujet du livre, il est particulièrement complexe sur le papier puisqu’il s’agit de mathématiques et en particulier d’une de ses branches un peu méconnue: la logique. C’est cette branche des mathématiques – et c’est d’ailleurs bien illustré dans le livre – qui a mené à l’informatique. Les auteurs laissent d’ailleurs entendre qu’un nouveau livre pourrait bien aborder cette partie de l’histoire.

Nous croiserons au cours du récit des personnages historiques plus ou moins connus du grand public et notamment: John Von Neumann et Alan Turing – deux des pères de l’informatique. Le fil conducteur de ce récit est la vie de Bertrand Russell qui est connu pour son paradoxe concernant les ensembles : L’ensemble des ensembles n’appartenant pas à eux-mêmes appartient-il à lui-même ? Ce paradoxe (plus d’info ici) – que je me refuse à commenter ici afin d’éviter un bon mal de tête – a fait vaciller l’un des socles des mathématiques. L’axe choisi par les auteurs est de partir du postulat – tiens un terme de logique – que l’enfance perturbée de Russel l’aurait poussée vers cette logique, cette relative sécurité, ce sentiment de tout maîtriser dans un monde ou tout s’explique par des formules.

Le résultat est en demi-teinte, on sent bien que les auteurs marchent sur un fil entre la volonté de traiter correctement un sujet complexe et très technique tout en préservant le côté grand public et accessible de leur oeuvre. Un sentiment mitigé pour une oeuvre qui mérite tout de même d’être saluée pour la prise de risque qu’elle constitue.


Apóstolos K. Doxiàdis, Christos Papadimitriou, Alecos Papadatos et Annie Di Donna, Logicomix, Vuibert, 2010, 352 p, Amazon.


  1. Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Bande dessinée : Apprendre et comprendre, Delcourt, 2006, 31 p, Amazon↩︎