Franz et François est un livre difficile à saisir, à l’image de son auteur. François Weyergans y brouille les pistes en proposant un récit à la frontière entre roman, autobiographie et jeu littéraire.
Le titre annonce un dédoublement, mais c’est surtout du côté de François que tout se joue. L’auteur se met en scène, se regarde écrire, se raconte – ou plutôt construit une version de lui-même, insaisissable, mouvante, parfois contradictoire. Rien n’est jamais complètement stable dans ce texte, qui avance par fragments, par détours, par associations d’idées.
Ce qui frappe d’abord, c’est la liberté du ton. Weyergans écrit comme il pense – ou comme il parle à son psychiatre –, ou du moins donne cette impression. Le récit avance par digressions, souvenirs, réflexions, sans véritable fil narratif.
La première personne que j’aie connue, assez tardivement du reste, qui n’était pas soulevée d’admiration pour mon père ni en extase devant Dieu, ce fut moi. Mais j’y ai mis le temps.
Cette prise de distance progressive est au coeur du livre. Elle passe notamment par un rapport conflictuel à la religion catholique, omniprésente en arrière-plan. Le texte laisse apparaître le cheminement d’un fils qui cherche à s’extraire d’un carcan moral et spirituel. Cette émancipation s’exprime de manière très concrète, à travers une vie sentimentale et sexuelle qui prend le contrepied des valeurs inculquées – comme si l’excès devenait une forme de réponse, ou de compensation.
François parlait de littérature avec ses banquiers et d’argent avec ses éditeurs.
Le livre commence comme un grand classique, le livre sur l’auteur qui n’arrive pas à écrire un livre. Weyergans ne s’en cache pas, il en joue même ouvertement. Mais là où d’autres s’y enferment, il parvient à en faire un terrain de jeu, un espace de digression et de réflexion. On peut d’ailleurs y voir une forme d’esquisse de ce que Trois jours chez ma mère – que j’avais adoré – développera quelques années plus tard, en poussant ce principe beaucoup plus loin et avec davantage de maîtrise.
Toutes ces dérobades ne feront pas oublier que ce livre est avant tout un hommage à son père, Franz, qui fut une figure majeure pour le jeune François, qui a pris ses distances avec sa morale, mais embrassé sa culture et son talent pour la littérature et le cinéma.
Il en résulte un livre singulier, parfois brillant, parfois déroutant. Un texte qui demande d’accepter de se perdre un peu en chemin.
François Weyergans, Franz et François, Grasset, 1997.