Je dois cette lecture à Philippe Jaenada – merci Philippe. À force d’évoquer Maigret à chaque page de L’inconnue du quai de Javel, il m’a donné envie de m’y mettre. Comme je suis quelqu’un d’académique, j’ai commencé par le premier livre de la série, Pietr-le-Letton. Publié en 1931, il ne date pas d’hier – on s’approche du centenaire –, et ça se voit.

Ce décalage dans le temps a ses bons et ses mauvais côtés. Commençons par les bons, pas de portable, pas d’Internet, mais un poêle, une pipe, de bons petits plats et de l’alcool. Le mauvais côté concerne principalement les nombreux stéréotypes antisémites qui parsèment le récit. Je sais qu’ils sont liés au contexte historique, mais ils n’en surprennent pas moins et restent dérangeants.

La construction est assez classique – forcément –, mais on voit déjà se dessiner les traits de caractère bien affirmés et originaux du commissaire. Maigret n’est pas un surhomme, mais un être humain qui fonctionne à l’instinct. Il fait preuve d’empathie et cherche à comprendre les motivations des suspects plutôt qu’à résoudre l’affaire par de savantes déductions scientifiques. C’est un homme d’habitudes qui n’aime rien tant que son poêle et sa pipe – sa femme aussi quand même. Il prend son temps, observe et attend que les masques tombent. Sa méthode tient moins de la science que de la psychologie, comme l’illustre cette fameuse “théorie de la fissure”.

C’était plutôt une théorie à lui, qu’il n’avait d’ailleurs jamais développée et qui restait imprécise dans son esprit, ce qu’il nommait à part lui la théorie de la fissure. […] Le moment, autrement dit, où, derrière le joueur, apparaît l’homme.

J’ai passé un bon moment en compagnie de ce commissaire, malgré la grisaille et la pluie. De quoi envisager la venue de l’automne avec sérénité – comme j’ai acheté les deux premiers tomes de l’édition intégrale1, j’en ai sous le pied.


Georges Simenon. Pietr-Le-Letton, Pocket, 1977.


  1. Tout Maigret en dix volumes chez Omnibus. ↩︎