Ceux qui pensent que l’intelligence a quelque noblesse n’en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n’est qu’une malédiction.

Martin Page a consacré un livre à ceux que l’on appelle les surdoués, les hauts potentiels ou de manière – je trouve – plus appropriée les zèbres. J’ai croisé ce terme pour la première fois en lisant Petit guide à l’usage des gens intelligents qui ne se trouvent pas très doués et j’avais à cette occasion entendu parlé du roman de Martin Page dont il est question ici. L’histoire est celle d’un jeune homme chez qui, et pour qui, l’intelligence est une tare. Elle est plus qu’un frein, elle est une barrière dans à peu près tous les registres de son existence et l’empêche en résumé de vivre une vie « normale ». Le problème se situe bien dans cette notion de normalité qui n’existe pas ou qui est artificiellement fabriquée. Elle est un produit de la société moderne qui créée bien des déboires à de nombreuses personnes qui pensent se trouver en dehors de leur perception de cette notion de normalité.

L’idée d’écrire un roman sur ce type de personnage m’avait enthousiasmée, mais mon enthousiasme est bien vite retombé. En fait il s’agit plus d’une fable ou d’une farce sur ce thème. Une sorte de conte philosophique humoristique qui tire, à dessein, vers le grotesque, la satire. Pourquoi pas, mais, malgré le titre qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille, ce n’est pas à cela que je m’attendais – j’avais en plus été favorablement influencé par la jolie petite édition proposée par Le Dilettante. Il y a tout de même quelques passages intéressants et Martin Page n’est pas dépourvu de talent – il est loin d’être stupide, ce doit être un zèbre –, bien au contraire, et m’avait déjà agréablement surpris avec son La nuit a dévoré le monde écrit sous le pseudonyme de Pit Agarmen. Mais cette fois ça n’a pas fonctionné.

Les hommes simplifient le monde par le langage et la pensée, ainsi ils ont des certitudes ; et avoir des certitudes est la plus puissante volupté en ce monde, bien plus puissante que l’argent, le sexe et le pouvoir réunis. Le renoncement à une véritable intelligence est le prix à payer pour avoir des certitudes, et c’est toujours une dépense invisible à la banque de notre conscience. À ce compte, je préfère encore ceux qui ne se couvrent pas du manteau de la raison et affirment la fiction de leur croyance. Ainsi un croyant acceptant que sa foi ne soit que croyance et non pas préemption sur la vérité des choses réelles.


Page, Martin. Comment je suis devenu stupide. Le Dilettante, 2001.