Les ingénieurs du chaos

Ce livre de Giuliano da Empoli a acquis une notoriété considérable depuis sa parution. Avec quelques années de recul, force est de constater que l’auteur avait vu juste, nous entrions de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Il décrit une fracture si profonde, un changement si radical, qu’il le compare à la découverte de la physique quantique, venue ébranler des siècles de certitudes fondées sur la mécanique newtonienne. En politique, le choc a été du même ordre. ...

Enfance, Adolescence, Jeunesse

J’ai souhaité commencer ma découverte de Tolstoï par ce livre, par le commencement, par ce roman de jeunesse largement autobiographique. L’auteur y raconte les différentes étapes de la vie d’un jeune garçon – comme l’indique le titre – issu de la noblesse russe, dans le contexte de la Russie impériale du XIXe siècle. Ma première impression – sans doute naïve, car je m’attendais je ne sais pourquoi à un texte complexe – a été celle de la simplicité de la langue. L’écriture est limpide, la lecture fluide et agréable, et l’on suit avec un réel plaisir les premiers pas dans la vie, ainsi que les pensées et les tourments intérieurs qui accompagnent l’enfance puis l’entrée dans l’adolescence de ce jeune homme. ...

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays est le premier roman de l’auteur américain Nathan Hill. Comme beaucoup de premiers romans, il se montre d’emblée très ambitieux. Plusieurs trames narratives s’y entremêlent autour d’un professeur de littérature qui passe davantage de temps à jouer en ligne qu’à écrire le grand roman pour lequel il a pourtant déjà reçu un confortable à-valoir – aussitôt englouti dans l’achat d’une maison dont la valeur s’est effondrée lors de la crise immobilière. Alors que les nuages s’amoncèlent dans sa vie, un événement inattendu va alors le contraindre à se replonger dans un passé qui pourrait être sa planche de salut. ...

Cyberpunk

Cet essai est placé sous le signe de la science-fiction. Sa couverture, son titre, ainsi que les références égrenées dès les premières pages – 1984, Neuromancien, Le Meilleur des mondes et bien d’autres – ne laissent place à aucun doute. En le lisant, on pourrait d’ailleurs se demander si Asma Mhalla ne s’est pas muée de politologue en autrice de science-fiction tant ce qu’elle décrit, lorsqu’on prend un peu de recul, paraît vertigineux. Comment aurait-on pu imaginer, il y a à peine une décennie, que la plus grande démocratie du monde puisse en arriver là ? Il est question de purges, d’expulsions musclées, de censure, de menaces, de négation de la science et de la vérité, de tout ce qui a fait l’occident que nous aimons. Son constat rejoint celui formulé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. ...

L'heure des prédateurs

Les prédateurs sont les autocrates, les nouveaux populistes et les patrons de la tech – il les appelle aussi les borgiens. Leur heure est arrivée, ils sont en train de mettre leurs mains sur les démocraties libérales qui avaient émergé aux quatre coins du globe. L’heure des prédateurs n’est, au fond, qu’un retour à la normale. L’anomalie ayant plutôt été la courte période pendant laquelle on a pensé pouvoir brider la quête sanglante du pouvoir par un système de règles. ...

Naissance d'un pont

De prime abord, on pourrait croire à un roman technique, dans la veine d’un Aurélien Bellanger, tant le sujet – la construction d’un gigantesque pont1 – semble appeler la froideur documentaire. Mais Maylis de Kerangal choisit une tout autre voie. Si le chantier sert bien de décor, il devient surtout le théâtre d’une aventure humaine foisonnante, où une dizaine de personnages se rencontrent. Le pont, bien sûr, est une métaphore. Il enjambe les obstacles, relie et rassemble – non seulement par sa fonction future, mais déjà dans le geste collectif de sa construction, qui exige la coopération de centaines d’ouvriers venus du monde entier. ...

Les impatients

J’avais déjà tenté de lire Feu de Maria Pourchet, mais je n’avais pas réussi à aller jusqu’au bout car son style, à l’époque, m’avait rebuté. Avec Les impatients, l’expérience a été différente. Le style est toujours très marqué, très moderne, mais cette fois-ci il ne m’a pas dérangé. Il capte l’attention, parfois au détriment de l’histoire, mais il donne au texte une voix originale et une présence singulière. L’une des particularités de ce roman est ce narrateur qui s’adresse directement au lecteur, brisant en permanence le quatrième mur et rendant la lecture interactive. ...

Les rochers de Poudre d'Or

Dans ce roman, Nathacha Appanah s’intéresse à une époque bien particulière de l’histoire de l’Île Maurice. Alors sous contrôle britannique et suite à l’abolition de l’esclavage (autour de 1835), les anglais ont remplacé les travailleurs agricoles d’origine africaine employés dans la culture de la canne à sucre par des “engagés” originaires de leur colonie indienne. J’ai mis le mot engagé entre guillemets car vous apprendrez en lisant ce livre que, malgré un principe de volontariat encadré par un contrat de travail et rémunéré, leurs conditions de voyage et de travail restent proche de celles des esclaves qui les ont précédé. ...

Herzog

On comprend tout de suite pourquoi des textes de Philip Roth ont été choisis pour présenter le recueil des oeuvres de Saul Bellow dans la collection Quarto. Les premiers romans du cycle de Nathan Zuckerman – je pense par exemple à La leçon d’anatomie – ressemblent beaucoup à ce livre qui a été écrit deux décennies plus tôt. Cette ressemblance n’est pas fortuite, tous les deux sont des auteurs juifs américains de New York (ils font partie du même mouvement) mettant en scène des intellectuels issues du même milieu qu’eux, pour l’un Nathan Zuckerman, pour l’autre Moses Herzog. ...

Mémoires d'Hadrien

Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXème on fait du dehors. Par cette phrase, issue de ses notes figurant en fin d’ouvrage, Marguerite Yourcenar résume aussi clairement et succinctement que possible le travail qu’elle a réalisé en écrivant ces mémoires à la place de l’empereur romain Hadrien. Comme Emmanuel Carrère qui le confesse dans Le Royaume, je n’étais pas parvenu à lire ce livre après deux tentatives, mais la troisième fut la bonne. La période des vacances a certainement aidé, mais je pense qu’il est aussi intéressant d’avoir le recul de l’âge pour bien apprécier la lecture de ce livre. La maturité est peut-être, comme pour son écriture dont le projet avait été imaginé très tôt mais qui n’a pu être réalisé que sur le tard, un prérequis pour pleinement apprécier ce livre. Plus prosaïquement, cette lecture est exigeante, chaque phrase compte car elle est l’essence, le concentré de connaissances, de travail et de talent phénoménal. Il faut aussi du temps pour se plonger dans ce IIème siècle qui est bien différent du notre et au cours duquel Hadrien a rompu avec l’expansionnisme de son prédécesseur Trajan pour se concentrer sur le maintien de la paix, l’organisation, la modernisation et la prospérité économique de cet immense empire. À ce titre, il est résolument moderne, un vrai homme d’état et j’ai été – agréablement – surpris par la portée politique de cet ouvrage. ...

Le Chaos qui vient

L’effondrement social et les guerres intestines tuent, détruisent des économies et font régresser l’humanité. Il est nécessaire de comprendre, et clairement, pourquoi cela se produit pour stopper le cycle sans fin des vagues récurrentes d’instabilité et de violence. Peter Turchin est l’un des fondateurs d’une discipline qui se propose d’éclairer cette question, la cliodynamique. Le principe de cette discipline – qui se rapproche un peu de la macro-sociologie comme pratiquée par Emmanuel Todd dans son livre La Défaite de l’Occident – est relativement simple, traiter l’histoire comme une science. C’est-à-dire collecter des données, les analyser, les modéliser, valider ces modèles et être enfin en mesure de les appliquer pour prévoir. Lorsque l’on regarde les groupes d’individus, et la société dans laquelle ils vivent, avec une focale assez large, ils ont tendance à se comporter d’une façon homogène qui tend globalement à maximiser leur intérêt. Ces comportements reproductibles créent des cycles qu’il est possible d’observer dans le passé et de projeter dans le futur. Parmi les phénomènes qui régissent ces oscillations, l’auteur met en avant celui de la surproduction des élites. En gros, le déséquilibre entre les élites (les 1%) et le reste de la population qui crée des embouteillages dans le haut du panier et accroit les inégalités en appauvrissent la classe laborieuse. Ces mécontents des deux bords se regroupent alors pour faire tomber un système – les élections de Donald Trump pourraient en être le signe. Comprendre cette dynamique et l’approche scientifique a été pour moi plus intéressant – à ce propose ne négligez pas de lire les annexes qui sont une partie intégrante du livre – que d’en connaître le constat aujourd’hui et dans les années à venir. Mais je dois avouer que la large partie consacrée aux États-Unis – qui sont considérés comme une ploutocratie par l’auteur – est édifiante notamment lorsque l’on constate le recul de l’espérance de vie et de la croissance humaine (la taille moyenne de la population est un indicateur du niveau de vie). ...

Aux cinq rues, Lima

Après Le héros discret, j’ai poursuivi ma découverte par un autre livre récent de Mario Vargas Llosa. Aux cinq rues, Lima à un côté plus politique car l’auteur met en scène celui qui fut son opposant lors de l’élection présidentielle de 1990, Alberto Fujimori. Le fil rouge est une affaire de journalisme trash agrémentée par des histoires de couples plus légères et croustillantes – Mario était un coquin. La prose de l’auteur péruvien est toujours aussi limpide, son écriture plutôt classique au premier abord se modernise vers la fin du roman pour entremêler des dialogues provenant de différents contextes. Ce n’est pas un grand livre, mais une lecture plaisante entre thriller et comédie de moeurs. Un roman parfait pour les vacances écrit par un prix Nobel publié dans la Pléiade – de son vivant –, ça ne se refuse pas. ...

Le héros discret

Le héros discret est le premier livre de Mario Vargas Llosa que je lis et ce ne sera pas le dernier. Même s’il ne s’agit pas de l’un de ses grands livres qui sont souvent plus anciens, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. L’auteur nous invite à suivre en parallèle les déboires de deux protagonistes confrontés à des maîtres chanteurs. La prose du prix Nobel de littérature est très fluide, très simple et agréable à lire. J’ai ressenti un réel plaisir à chaque fois que j’ai repris la lecture, une sorte de réconfort à me replonger dans cet univers. ...

Giovanni Falcone

Roberto Saviano revient sur son sujet de prédilection, la Mafia, avec un livre monstre qui tourne autour de la figure emblématique du juge Giovanni Falcone. Au delà du juge, le livre décrit le combat dantesque de la justice contre la Mafia qui a donné lieu au maxi-procès de Palerme lors duquel ont été jugés près de 500 accusés. L’auteur a délaissé la forme journalistique de Gomorra pour celle du roman vrai ou roman non fictionnel qui permet de raconter des évènements à hauteur d’homme. Et les hommes qui ont servi la justice pour lutter contre le crime organisé on fait preuve d’un courage et d’une abnégation hors du commun. Ces hommes se savaient condamnés à force de voir la mort frapper autour d’eux. Et bientôt les bombes ont remplacé les rafales de Kalashnikov. ...

Gomorra

J’ai piqué plusieurs fois du nez à force de lire des noms et des surnoms de mafieux. Je me suis réveillé, j’ai recommencé et puis j’ai finalement abandonné, assez frustré. Frustré parce que le sujet m’intéresse, j’aime beaucoup comprendre ces organisations et la façon dont elles fonctionnent. Ce livre contient énormément d’information, mais il est malheureusement assez indigeste. Sa structure est inexistante et l’écriture est au kilomètre, la combinaison des deux est de nature à décourager les lecteurs les plus tenaces. L’exact opposé d’un autre livre consacré au crime organisé, Tokyo Vice, dans lequel Jake Adelstein, par un subtil mélange entre journalisme et roman noir, parvient à la fois à informer et à divertir. Je ne déconsidère pas pour autant le travail de Roberto Saviano et je vais d’ailleurs lire son dernier livre consacré à celui qui a payé de sa vie la guerre qu’il a livré à la mafia, Giovanni Falcone. ...

La guerre par d'autres moyens

La politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens. C’est à cette citation de Clausewitz que Karine Tuil a emprunté le titre de son dernier livre. Il mêle politique et cinéma post MeToo. Ce sont des sujets qu’elle aborde régulièrement et elle est plutôt à l’aise dans ce domaine. Sur le plan technique, il faut souligner la présence d’une narratrice qui fait partie de l’histoire et qui parle, lorsqu’elle est concernée, à la première personne du singulier. Le roman est prenant, clair et intéressant, elle maîtrise son sujet. Elle fait du roman, difficile donc de lui reprocher que ses livres sont trop romancés. Rien à dire donc, enfin presque, l’histoire est parfois cousue de fil blanc et les personnages stéréotypés, mais ça fait partie du genre et c’est le peut-être le prix à payer pour écrire un roman qui reste facile d’accès. ...

Bien-être

Le bien-être c’est le Graal pour toutes les personnes ayant déjà assouvi leurs besoins se trouvant au bas de la pyramide de Maslow. Pour y parvenir, la route est semée d’embuches et de fausses pistes. Nathan Hill parvient à saisir les dérives de notre époque avec une touche d’humour sarcastique. Il effectue une radiographie ou plutôt une autopsie du couple monogame occidental dans un roman dont l’intrigue se déroule sur une période relativement courte, mais qui revient abondamment dans le passé. ...

Intermezzo

Le roman de Sally Rooney gravite entre des pôles soumis à des mécanismes d’attraction / répulsion. Ces deux pôles sont deux frères, le plus jeune est un champion d’échecs et le plus âgé avocat. Les relations amoureuses sont au coeur du livre – on est bien chez Sally Rooney –, mais peut-être un peu moins que dans ses précédents romans, au profit des relations familiales. L’expression est éculée, mais j’ai envie de l’écrire quand même, ce roman ressemble à celui de la maturité. ...

La Défaite de l’Occident

Emmanuel Todd a une réputation sulfureuse – sa page Wikipédia est verrouillée – liée à ses positions et à des propos sans concession. Il se traine la réputation ambigüe de prophète depuis qu’il a prévu – ou prédit – la chute de l’URSS et la fin de l’hégémonie américaine. Ce n’est pas un hasard, il ne lit pas l’avenir dans une boule de cristal, mais en s’appuyant sur sa spécialité, la structure familiale, et sur des statistiques macroscopiques qui n’ont rien d’original: la démographie, l’éducation, le budget. L’épine dorsale de La défaite de l’Occident est la disparition des religions en Occident – au premier rang desquelles le protestantisme qui selon lui a eu une grande influence au Royaume-Uni et aux États-Unis (les WASP) – qu’il classe en trois stades ...

Pastorale américaine

Pastorale américaine est le premier roman de la trilogie américaine (reprise récemment, et augmentée du complot contre l’Amérique, en Quarto sous le titre L’ Amérique de Philip Roth) et l’un des neufs (le sixième) mettant en scène l’écrivain alter ego de Philip Roth, Nathan Zuckerman. Dans le quartier, il y avait un enfant qui surclassait nettement les autres, il était le meilleur en sport, rendait les filles folles et ressemblait si peu aux autres qu’ils l’appelaient le Suédois. Bien des années plus tard, les chemins si différents – l’un en ligne droite et l’autre tortueux – du Suédois le côté clair et de Zuckerman le côté sombre vont à nouveau se croiser. ...