La moustache

Je crois n’avoir jamais lu de romans d’Emmanuel Carrère et je crois me souvenir qu’il disait dans Le Royaume ne plus en écrire depuis longtemps — à la place il écrit de la non-fiction. Lorsque mes yeux se sont posés sur le mince volume de La moustache à la bibliothèque, je me suis dit que c’était l’occasion. A vrai dire, je l’aurais lu depuis longtemps, si le fait d’avoir vu l’adaptation au cinéma interprétée, en autre, par le magistral Vincent Lindon ne me faisait craindre de lire une histoire complètement déflorée. Mais le temps a passé et je ne me souviens à présent que de cet évènement qui est au coeur de l’histoire et qui concerne un des attributs les plus masculins qui soit: la moustache. Même si cette scène est très connue, je regrette de rater le plaisir de la découvrir en lisant le livre. Sachant cela, je me concentre sur l’écriture, sur l’ambiance et je me dis que c’est dommage qu’Emmanuel Carrère n’écrive pas plus de romans — il trouve certainement que la réalité est bien plus romanesque. Il a le ton juste, des phrases courtes, une belle écriture qui n’en fait pas trop tout en étant élégante. Pour tout dire, ce roman m’a fait penser à ceux de Jean-Philippe Toussaint pour le style avec une forte inspiration des romans de Philip K. Dick pour la manipulation de la réalité — ou des réalités — et le le côté paranoïaque du personnage. Ce n’est pas pour rien qu’il a écrit Je suis vivant et vous êtes morts. ...

23 juil. 2016 · #379 ·  Roman

Supplément à la vie de Barbara Loden

Derrière ce très beau titre, se cache une idée assez originale. Nathalie Léger, ou plutôt la narratrice puisqu’il s’agit d’un roman, doit écrire une notice biographique sur Barbara Loden. Elle nous raconte dans ce petit livre cette expérience, ses recherches, son travail, ses doutes. Barbara Loden était une actrice et réalisatrice qui a connu son heure de gloire — enfin si l’on peut parler ainsi — dans les années 70. Son CV de réalisatrice ne compte qu’un seul et unique film, Wanda dans lequel elle tint le rôle principal. Peut-être parce que le personnage principal lui ressemblait beaucoup, une fille perdue qui passe à côté de sa vie. ...

19 juin 2016 · #377 ·  Roman

Le cas Sneijder

Le cas Sneijder me fait beaucoup penser à un autre livre de Jean-Paul Dubois que j’avais bien apprécié: Kennedy et moi. Avec le temps et les souvenirs qui se sont émoussés, je les prendrais presque pour des clones. Sans aller jusqu’à là, je pense qu’ils ont beaucoup de points communs. Les narrateurs et personnages principaux des deux livres se ressemblent, Le ton, sorte de mélange très réussi entre de l’humour de la mélancolie et du cynisme — le livre vaut d’être lu rien que pour ça, L’épouse du narrateur et leurs jumeaux sont les mêmes ou presque — des emmerdeurs de première, La présence d’une montre, L’omniprésence de la dépression. Le début est génial, l’incipit est terrible et les réflexions sur l’existence et ses non-sens sont bien trouvées et exprimées. ...

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D’habitude je ne cite pas les quatrièmes de couverture, mais là je ne peux pas résister. Cinq hommes sont partis à la guerre, une femme attend le retour de deux d’entre eux. Reste à savoir s’ils vont revenir. Quand. Et dans quel état. Jean Echenoz va bien aux éditions de Minuit et vice-versa. Ainsi le contenant ressemble au contenu: sobre, épuré et élégant. Si vous voulez vous convaincre du lien qui existe entre l’écrivain et cette maison, lisez Jérôme, l’hommage qu’il a rendu à Jérôme Lindon qui en fut l’emblématique directeur. ...

1 avr. 2016 · #369 ·  Roman  ♥

Kafka sur le rivage

Confortablement installé sur le canapé, j’observe les alentours et me rends compte que ce salon est exactement l’endroit que je cherchais depuis longtemps. Un endroit secret, tapi dans un creux du monde, exactement comme celui-là. Mais jusqu’ici ce lieu n’existait que dans le secret de mon imagination. Je n’arrive pas encore à croire tout à fait qu’il existe réellement. Je ferme les yeux, inspire profondément, et il s’installe doucement en moi, comme un doux nuage. C’est une sensation agréable. Je caresse lentement de la paume le revêtement crème du canapé, je me lève, me dirige vers le piano, soulève le couvercle, pose mes dix doigts sur les touches un peu jaunies. Puis je le referme, fais le tour de la pièce en foulant le tapis ancien aux motifs de grappes de raisin. J’allume le lampadaire, l’éteins. J’examine les peintures qui ornent les murs. Puis je me rassieds dans le canapé, et me plonge dans ma lecture. ...

5 déc. 2015 · #354 ·  Roman

Karoo

Saul Karoo est un docteur en scénarios. Il oeuvre pour l’industrie du cinéma et parvient parfois à faire des miracles. Il est grassement payé pour ses services, on peut mesurer son talent à la taille de son compte en banque — même si ce n’est pas toujours proportionnel dans ce milieu. A part ça, c’est un gros looser. Il a divorcé, il ne voit jamais son fils — il l’évite —, il est dans un état de santé proche de celui d’un cadavre, il n’a plus d’assurance maladie, il fume, il boit et ne parvient même pas à être saoul. Et c’est certainement l’une des raisons qui font que ses aventures sont si plaisantes à lire. On se sent comme l’homme idéal comparé à lui — enfin la taille du compte en banque en moins. ...

28 sept. 2015 · #346 ·  Roman  ♥

Un soir au club

Un jour il a claqué la porte. Terminé le piano, le jazz et les clubs. Et tout ce qui va avec: la nuit, l’alcool et les femmes. Depuis, il s’est reconstruit une petite vie tranquille. Un travail sérieux — et ennuyeux —, une femme aimante et attentionnée — bien loin des tumultes de la passion en somme. Bref, tous les ingrédients qui l’avaient transformé en un monsieur tout le monde heureux — au moins en apparence. Puis un soir, l’occasion s’est présentée, le hasard, la tentation. C’est comme pour les fumeurs repentis, il suffit d’en retoucher une seule, rien qu’une petite et c’est reparti. Il replonge donc ou il revit, c’est une question de point de vue. ...

10 sept. 2015 · #344 ·  Roman

Des éclairs

Je clos avec Des éclairs ma lecture de la trilogie des Vies imaginaires. Il est donc l’heure de faire un bilan et de considérer l’oeuvre dans son ensemble. Jean Echenoz a voulu évoquer le destin de trois hommes qui ont marqué leur époque dans trois domaines distincts: l’art (la musique avec Maurice Ravel), le sport (la course à pied avec Emil Zátopek) et la science (la physique avec Nikola Tesla). Pour quelle raison a-t-il fait ce choix là ? Peut-être a-t-il souhaité mettre en avant le contraste entre leur réussite dans la sphère professionnelle et l’échec — ou le relatif échec — de leur vie privée. Il semblerait que les trois personnages soient si spécialisés dans leur domaine de compétences qu’ils soient complètement inadaptés à la vie. On ne peut pas tout faire. ...

9 août 2015 · #340 ·  Roman

Ciseaux

Une histoire d’amour, celle de Maryann et de Raymond. Une histoire qui a démarré un peu trop vite. Raymond et Maryann sont mariés lors de la naissance de leur deuxième enfant, Raymond a 20 ans et Maryann deux ans de moins que lui. On était des gamins, avec deux enfants arrivés trop tôt. Qu’est-ce que vous faites quand la route se resserre et que vous ne pouvez plus reculer ? Raymond avait une destinée, celle d’être écrivain. Ce métier, surtout lorsque l’on n’est pas connu et que l’on n’a pas d’argent, est difficilement compatible avec la vie de famille. Alors, ils ont dû cumuler les petits boulots, mettre de côté les études, pour subvenir aux besoins de leur famille. Les journées sont longues et pénibles, il est difficile de se concentrer. Qu’importe Raymond écrira quand même. ...

17 juin 2015 · #332 ·  Roman

Le Livre des illusions

Je ne sais pas trop quoi dire. Je suis un peu déstabilisé, c’est la première fois que je n’apprécie pas un livre de Paul Auster. Pourtant, on présente ce Livre des illusions comme une pièce maitresse de l’oeuvre de l’écrivain new-yorkais. Paul Auster est un précurseur, il a mis le cinéma muet à l’honneur bien avant qu’il soit brusquement sorti des oubliettes par le triomphe du film The Artist. Jean Dujardin tiendrait ici le rôle d’Hector Mann, un acteur qui a connu le succès, mais qui n’a pas su — ou pu —, principalement à cause d’un accent étranger, prendre le virage du cinéma parlant. Comme Paul Auster adore les récits gigognes, c’est un autre écrivain, David Zimmer, qui se charge de nous raconter son histoire. Puis les récits gigognes deviennent des récits enchâssés puisque les deux personnages — n’oublions pas que Zimmer est un personnage — vont vivre un drame et le hasard, toujours lui, finira par les rapprocher. Le tout se déroule sous le haut patronage de Chateaubriand et de ses Mémoires d’outre-tombe1. ...

25 janv. 2015 · #312 ·  Roman

De si braves garçons

Après un Nobel et le visionnage d’un reportage de Bernard Pivot lui étant consacré, j’ai voulu lire du Modiano — j’ai seulement deux livres à mon actif. On était dimanche — non je ne voulais pas acheter de livre sur mon Kindle —, j’ai donc commandé le “Quarto” 1 qui compile “l’épine dorsale de ses autres romans” et je suis parti au marché de Saint-Aubin bien décidé à dénicher chez les nombreux bouquinistes un volume, à la belle couverture crème et aux liserés rouges, siglé “NRF”. Après avoir passé au crible quelques étals, j’en tiens un. Une belle prise — qui ne figure pas dans le “Quarto” — une édition de 1982 en très bon état pour 6 €: De si braves garçons — il coutait 55 Francs à l’époque. ...

21 déc. 2014 · #306 ·  Roman

Bonjour tristesse

On parle beaucoup de Sagan en ce moment. Ma grand-mère était une grande lectrice et aimait Sagan. Je me suis donc mis en quête de son plus célèbre roman Bonjour tristesse et je l’ai vite retrouvé dans sa bibliothèque. Le volume en question est une réédition pourvue d’une jaquette qui a un peu — beaucoup — vieilli, notamment la police de caractère utilisée pour le titre — elle ressemble un peu à du Comic Sans MS. Mais qu’importe, c’est le contenu qui prime. ...

11 nov. 2014 · #299 ·  Roman

Courir

Faire marcher la machine, l’améliorer sans cesse et lui extorquer des résultats, il n’y a que ça qui compte et sans doute est-ce pour ça que, franchement, il n’est pas beau à voir. C’est qu’il se fout de tout le reste. Cette machine est un moteur exceptionnel sur lequel on aurait négligé de monter une carrosserie. Son style n’a pas atteint ni n’atteindra peut-être jamais la perfection, mais Émile sait qu’il n’a pas le temps de s’en occuper : ce seraient trop d’heures perdues au détriment de son endurance et de l’accroissement de ses forces. Donc même si ce n’est pas très joli, il se contente de courir comme ça lui convient le mieux, comme ça le fatigue le moins, c’est tout. […] Je courrai dans un style parfait quand on jugera de la beauté d’une course sur un barème, comme en patinage artistique. Mais moi, pour le moment, il faut juste que j’aille le plus vite possible. ...

La promesse de l’aube

De ma lecture de La promesse de l’aube cet été, j’ai retenu quelques citations et une impression mitigée qui m’a rendu la tâche d’écrire sur ce livre très difficile. J’ai trouvé qu’il oscillait en permanence — et ce dès le début et jusqu’à la fin — entre l’émotion et le burlesque d’une façon assez déstabilisante. Romain Gary est un mystificateur génial, il l’a prouvé de façon magistrale avec son double Goncourt — performance inégalée et inégalable. Cette facette est très bien illustrée dans ce livre dans lequel il fait passer le lecteur du rire aux larmes jusqu’à ce qu’il se rende compte qu’il s’est fait avoir. Oui car ce livre est un roman, mais le roman de sa vie. ...

30 mars 2014 · #287 ·  Roman

Video games

En ouvrant ce Video games, j’étais parti pour lire quelques pages par curiosité et abandonner la lecture, convaincu par avance que ce livre était une imposture, un édifice à la gloire du marketing conçu pour occuper l’esprit tourmenté de trentenaires dépressifs et nostalgiques de leur jeunes années. J’ai donc lu le premier chapitre, qui est une allégorie du capitalisme à base de Pac-Man, et j’ai eu envie de lire la suite. Même si le propos est vraiment tiré par les cheveux, je l’ai trouvé assez intéressant. ...

10 mars 2014 · #284 ·  Roman

Le livre du roi

J’avais entendu parler dans un hors-série Le Magazine littéraire / Marianne daté de juillet 2013 d’un roman intitulé Le livre du roi. Ce n’était pas forcément une bonne chose car j’avais trouvé qu’ils en faisaient beaucoup avec leur dossier et que tout ça sentait un peu trop la propagande. Mais bon, je décide quand même de tenter l’aventure — c’est Le Magazine littéraire quand même. Je ne sais pas pour quelle raison, mais j’avais envie d’un roman un peu dans le genre que je nomme ésotérique. Même si ce n’est pas le terme idoine, il regroupe pour moi des romans allant de ceux du très élitiste Umberto Eco 1 à ceux du plus populaire Dan Brown 2. Des fois on a des envies qui ne s’expliquent pas. ...

21 févr. 2014 · #282 ·  Roman

Le roman du mariage

J’avais entendu des critiques très mitigées à propos du dernier roman de Jeffrey Eugenides. N’ayant pas lu les précédents — j’ai seulement vu l’adaptation cinématographique, à la superbe BO, de Virgin Suicides —, je n’avais pas d’a priori au sujet de cet auteur. A ma grande surprise, j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. Il y a même bien longtemps que je n’avais pas autant apprécié un livre. Je vais donc m’atteler à la difficile tâche d’en parler — j’ai toujours un blocage lorsque j’ai beaucoup aimé un livre. Alors, je m’y suis préparé, j’ai pris beaucoup de notes pendant ma lecture et souligné de nombreux passages. Je vais donc essayer d’utiliser au mieux ces éléments, autrement dit il va y avoir un tas — et certainement trop — de citations, vous êtes prévenus. ...

1 févr. 2014 · #279 ·  Roman  ♥

Incidences

Un professeur de creative writing (atelier d’écriture) un peu coureur a la fâcheuse habitude de céder aux avances de ses jolies élèves. Il ne s’explique pas vraiment l’attrait qu’il exerce auprès de cette population, mais entend bien en profiter puisque cette chance lui est donnée. Tout n’allait pas si mal jusqu’au jour où … Sous ses aspects de thriller, ce roman de Djian aborde les problèmes de l’enfance et de ses blessures qui ne se referment jamais. Les femmes sont omniprésentes dans ce livre, il n’y a pas que les jeunes étudiantes, mais aussi et surtout la mère et la soeur. On comprend alors que ces deux personnes sont à l’origine de son comportement vis-à-vis des femmes. Ce roman est auréolé de mystère a bien des égards, mystère qui est symbolisé par la présence troublante de la forêt. ...

12 déc. 2013 · #272 ·  Roman

Esprit d'hiver

Voici ce que disais le Lire du mois d’octobre à propos de Laura Kasischke — je n’arrive toujours pas à prononcer son nom. Il faut se méfier de Laura Kasischke, de son air de mère de famille souriante qui sort de son four d’exquis cookies au chocolat. Et ils ont raison — j’aurais dû m’en méfier ! Elle fait partie de ces auteurs américains plus connus en Europe que dans leur pays d’origine. Aux États-Unis elle est plus connue pour ses talents de poétesse que de romancière. La poésie est d’ailleurs la passion inassouvie de l’héroïne de son roman Esprit d’hiver. Cette femme a eu une existence compliquée — quel bel euphémisme — et s’apprête à vivre un jour de Noël qui démarre sous de bien mauvais auspices. ...

30 nov. 2013 · #270 ·  Roman

La montée des cendres

Amateurs de feux de cheminée, ce livre est fait pour vous. L’auteur consacre 200 pages à cet art ancestral. L’homme a toujours été fasciné par le feu, il faut croire que c’est le cas de Pierre Patrolin qui, après avoir traversé la France à la nage se réchauffe au coin de la cheminée en regardant monter la Seine. Plus sérieusement, ce texte est un poème en prose. L’écriture est magnifique et l’auteur, avec ce livre extrêmement curieux, parvient à créer une ambiance, une atmosphère. Il pleut sur Paris. La Seine monte et menace de déborder. L’homme est seul chez lui et arpente la capitale à la recherche de bois pour alimenter son feu. Cette obsession le pousse à se saisir de tout ce qui peut brûler, de la planche de chantier à la boîte de camembert. ...