En un monde parfait

Je ne m’étais pas intéressé à Laura Kasischke depuis la lecture d’Esprit d’hiver qui m’avait laissé une impression mitigée. J’avais récupéré En un monde parfait lors de la vente annuelle de livres à la bibliothèque – il faut certainement en conclure qu’il avait eu du mal à trouver son public. Et en tombant sur sa belle couverture (y figure un détail d’un tableau de l’artiste réaliste John Register), je me suis mis à le lire. C’est souvent lorsque nos attentes sont les moins grandes que l’on vit les meilleures expériences. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. ...

La Nuit sur commande

Une nuit au musée ratée pour un livre réussi. Christine Angot fait du Christine Angot et elle le fait très bien. Son écriture est ciselée, faite de phrases courtes qui fonctionnent bien et qui s’enchaînent parfaitement. Elle saisit l’opportunité de ce livre pour faire autre chose que ce que l’on attend d’elle dans le cadre de la collection ma nuit au musée. Elle parle toute de même d’art et spécifiquement d’art moderne puisque son choix s’est porté sur La Bourse de Commerce hébergeant une partie de l’immense collection de François Pinault. Elle raconte le microcosme du milieu de l’art parisien qu’elle a fréquenté en devenant pour un temps “la favorite” de l’artiste Sophie Calle. Elle le fait avec de la distance et manifeste une certaine aversion pour cet entre-soi entretenus par un système de cadeaux contre services rendus – elle exprime à peu près la même chose pour le milieu de l’édition. Mais elle revient inévitablement sur le traumatisme de sa vie. Son père, connaisseur d’art, l’amenait au musée avant de commettre l’irréparable. ...

Magical Ecstasy Trip

Après la lecture de Zone de crise, je m’étais procuré les deux premiers tomes Maximal Spleen et ce Magical Ecstasy Trip. J’avais été déçu par le premier – je n’en ai pas parlé ici –, mais j’ai bien apprécié la lecture du second. Il faut dire que je suis bon public pour ce genre de bêtises, ça m’amuse beaucoup. Bon, quel est le programme ? Se bourrer la gueule et aller se baigner une fois qu’on sera bien saouls. ...

16 janv. 2026 ·  BD

La grande traversée

Le titre du roman renvoie à celui d’un dictionnaire qu’une maison d’édition japonaise se donne pour ambition de publier. La grande traversée raconte cette aventure, à la fois intellectuelle et humaine. Si le livre séduit d’abord par son ambiance – le Japon, le calme, la cuisine, la douceur du quotidien et des personnages attachants – il ne se réduit pourtant pas à cette atmosphère apaisante. Le roman met en lumière un anachronisme, au XXIe siècle, le dictionnaire fait figure d’objet du passé, presque obsolète – on peut d’ailleurs se demander ce qu’il reste aujourd’hui de ses ventes en dehors du cadre scolaire. Et pourtant, Shion Miura redonne à cet objet une vitalité inattendue, en rappelant ce qu’il représente au-delà de sa simple fonction utilitaire. ...

Enfance, Adolescence, Jeunesse

J’ai souhaité commencer ma découverte de Tolstoï par ce livre, par le commencement, par ce roman de jeunesse largement autobiographique. L’auteur y raconte les différentes étapes de la vie d’un jeune garçon – comme l’indique le titre – issu de la noblesse russe, dans le contexte de la Russie impériale du XIXe siècle. Ma première impression – sans doute naïve, car je m’attendais je ne sais pourquoi à un texte complexe – a été celle de la simplicité de la langue. L’écriture est limpide, la lecture fluide et agréable, et l’on suit avec un réel plaisir les premiers pas dans la vie, ainsi que les pensées et les tourments intérieurs qui accompagnent l’enfance puis l’entrée dans l’adolescence de ce jeune homme. ...

Blacksad T3

John Blacksad se retrouve plongé dans une intrigue sur fond de maccarthysme. Le contexte historique est particulièrement bien rendu et cet épisode fourmille de références politiques, culturelles et sociales, qui donnent à l’album une épaisseur supplémentaire. Tous les ingrédients du cahier des charges Blacksad, qui sont ceux du polar classique, sont là. Une intrigue solide, de la bagarre, un héros toujours aussi charismatique et un jolie fille à séduire. Les dessins sont somptueux, les décors, les couleurs et les personnages sont choisis et vêtus avec style. L’ambiance des années 1950 est présente à chaque page. ...

2 janv. 2026 ·  BD

Carbone & Silicium

Carbone et Silicium sont les deux premiers prototypes d’androïdes dotés de la faculté de penser. À l’image des intelligences artificielles conversationnelles que nous utilisons aujourd’hui, ils ont été nourris de tout ce que le réseau a accumulé et sont, en théorie, omniscients. Mais ils se heurtent à une contradiction majeure, ils n’ont pas été créés pour vivre leur propre existence – on s’en doute – mais pour des raisons mercantiles. Ce sont des esclaves modernes, condamnés à une durée de vie limitée afin de pouvoir être remplacés – l’obsolescence programmée appliquée à des êtres conscients. ...

1 janv. 2026 ·  BD

L'élimination

Rithy Panh est un survivant du génocide cambodgien. Il a perdu presque toute sa famille et traversé l’enfer. Alors qu’il était encore enfant, les Khmers rouges – un mouvement politique communiste d’inspiration maoïste – prennent le pouvoir et mettent en oeuvre des purges visant certaines catégories de la population. Il ne s’agit pas de l’élimination ciblée de quelques dirigeants, mais bien de l’évacuation de villes entières, dont la capitale Phnom Penh, suivie de tortures et d’exécutions de masse qui feront près de deux millions de morts. ...

Jacky

Je m’étais dit qu’un roman intitulé Jacky, dont la ligne temporelle est balisée par la sortie successive des générations de consoles de jeux vidéo, serait l’occasion de passer un bon moment, porté par la nostalgie de l’enfance et de l’adolescence. Mais cet aspect n’est en réalité qu’un fil rouge. Les anecdotes évoquées autour du jeu vidéo sont assez banales, presque attendues. Elles relèvent davantage de l’accessoire, d’une béquille inutile dont le livre aurait pu s’en passer. ...

Le Diable et Sherlock Holmes

Ce livre est un recueil d’articles parus dans des magasines renommés comme The New Yorker ou The Atlantic. Le titre du recueil le place sous le haut patronage de Sherlock Holmes. Ce titre pourrait être trompeur voire abusif car, si de nombreux articles relatent des faits-divers, seul le premier est directement lié au détective de fiction le plus célèbre de la littérature. Mais c’est sans compter sur le talent de compteur de David Grann que j’avais déjà pu apprécier dans Les Naufragés du Wager. C’est un magicien du journalisme qui rendrait le compte rendu d’une réunion d’un syndicat de copropriété palpitant. Alors, lorsqu’il a de la matière comme ici, les résultat est à l’avenant. Comme je le disais il n’y a pas que des fait-divers, même s’ils alimentent la plupart des douze articles rassemblés dans ce recueil. D’ailleurs les articles qui m’ont le plus intéressé traitent de sujets scientifiques: la traque des calmars et les problèmes d’ingénieries des égouts de New York. Les thèmes choisis ont toutefois un point commun, ils sont surprenants, hors du commun et donc intéressants. David Grann en parle très bien dans un autre de ses livres, La citée perdue de Z. ...

Cyberpunk

Cet essai est placé sous le signe de la science-fiction. Sa couverture, son titre, ainsi que les références égrenées dès les premières pages – 1984, Neuromancien, Le Meilleur des mondes et bien d’autres – ne laissent place à aucun doute. En le lisant, on pourrait d’ailleurs se demander si Asma Mhalla ne s’est pas muée de politologue en autrice de science-fiction tant ce qu’elle décrit, lorsqu’on prend un peu de recul, paraît vertigineux. Comment aurait-on pu imaginer, il y a à peine une décennie, que la plus grande démocratie du monde puisse en arriver là ? Il est question de purges, d’expulsions musclées, de censure, de menaces, de négation de la science et de la vérité, de tout ce qui a fait l’occident que nous aimons. Son constat rejoint celui formulé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. ...

Écrire Mazan

Élise Costa a suivi le procès de Mazan pour le média en ligne Slate et a publié six long articles qui composent la série Quand vient la nuit. Le livre que vous tenez entre les mains peut être lu de plusieurs manières. Sur la page de droite, vous pourrez vous pencher sur les articles tels que publiés. Sur la page de gauche se trouve mon carnet: des notes brutes, des croquis, des réflexions en cours, des références à tout ce qui m’a nourrie avant, pendant et après le procès. ...

Kolkhoze

Marina, étant la plus petite, prenait la place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir : faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze. Ce titre est un bel hommage à la mère qu’a été Hélène Carrère d’Encausse pour ses trois enfants. Une mère aimante, derrière le personnage impressionnant – parfois cassant – de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, première femme à occuper cette prestigieuse fonction. Le mot kolkhoze renvoie aussi, bien sûr, à ses origines géorgiennes, mais surtout russes, et à sa spécialité d’historienne de la Russie. Ce livre dépeint, sans surprise, une femme forte, travailleuse acharnée et infatigable, qui ne s’est relâchée – et encore – qu’à son entrée en soins palliatifs, où elle continuait à recevoir, assise et vêtue d’une robe. ...

Naissance d'un pont

De prime abord, on pourrait croire à un roman technique, dans la veine d’un Aurélien Bellanger, tant le sujet – la construction d’un gigantesque pont1 – semble appeler la froideur documentaire. Mais Maylis de Kerangal choisit une tout autre voie. Si le chantier sert bien de décor, il devient surtout le théâtre d’une aventure humaine foisonnante, où une dizaine de personnages se rencontrent. Le pont, bien sûr, est une métaphore. Il enjambe les obstacles, relie et rassemble – non seulement par sa fonction future, mais déjà dans le geste collectif de sa construction, qui exige la coopération de centaines d’ouvriers venus du monde entier. ...

La ballade de l’impossible

Le titre du roman en anglais reprend le titre d’une chanson des Beatles, Norwegian Wood, l’histoire d’une rencontre entre un homme et une femme qui ne se termine pas très bien. C’est en quelque sorte un livre de jeunesse de l’auteur puisqu’il s’agit de son 5e roman. Ce qui me fait employer le terme roman de jeunesse se rapporte plus au narrateur qu’à l’auteur. Le narrateur est un étudiant. Cette époque est celle des amitiés et des amours passionnels, mais c’est aussi lors de cette période propice à de nombreux bouleversements que de profonds mal-êtres peuvent se révéler. Ce roman correspond à l’idée que je me fais du romantisme japonais qui met en scène autour du narrateur des personnages aussi opposés que le soleil l’est de la lune. ...

Histoires de la nuit

Il semblerait que le millésime Laurent Mauvignier 2025, La Maison vide, soit exceptionnel. C’est ce qui m’a poussé à rattraper mon retard en lisant son précédent roman, Histoires de la nuit. Derrière la couverture immaculée des Éditions de Minuit se cache un thriller diabolique, prouvant que la grande littérature peut être populaire. L’auteur toulousain nous le démontre avec un livre magistral où il parvient à maintenir une tension étouffante sur plus de 600 pages, une véritable performance. ...

Le Rakugo, à la vie, à la mort T1

Le Lézard Noir possède un très beau catalogue de mangas que l’on pourrait qualifier de mangas d’auteur, quelques exemples: Hirayasumi, Tokyo Kaido, La Cantine de minuit, Chiisakobé, mais aussi Le Rakugo, à la vie, à la mort qui entre dans cette catégorie. J’avais repéré depuis longtemps ce titre, mais je trouvais le sujet insolite, enfin disons que je ne savais même pas ce qu’étais le rakugo. En gros, il s’agit d’une forme ancienne (époque d’Edo) de spectacle vivant qui se situe quelque part entre le théâtre et le stand-up puisqu’il se pratique seul sur scène face à un public. Pour illustrer ma perception de cet art typiquement japonais j’imagine qu’une représentation pourrait ressembler à un spectacle de Fabrice Luchini. Cette série de manga aujourd’hui terminée qui compte 5 gros tomes dans son édition française, met en scène un jeune homme tout juste sorti de prison qui parvient à se faire accepter comme apprenti par l’un des plus grands maîtres rakugoka qui avait pourtant toujours obstinément refusé jusqu’alors de prendre un disciple. Le maître est aussi sérieux et rigoureux que son disciple est léger et gaffeur. Ce côté comique va bientôt être enrichi par d’anciennes histoires qui ne vont pas tarder à remonter à la surface. Un peu à la façon du rakugo cet art dramatique qui mêle comédie et tragédie. ...

2 sept. 2025 ·  BD  ♥

Nourrir la bête

Les récits d’alpinisme sont l’un de mes péchés mignons – alors que c’est une activité que je ne pratique que pour grimper en haut des étagères des bibliothèques –, alors lorsqu’ils sont écrits par un styliste comme Al Álvarez je ne boude pas mon plaisir. J’ai découvert cet auteur en lisant un livre consacré au poker – activité que je ne pratique pas non plus –, Le plus gros jeu, et j’ai tout de suite été sous le charme de ce mélange improbable de journalisme et de poésie, comme si un professeur d’université se mettait à écrire sur des sujets de la culture populaire, un gonzo journalisme littéraire en quelque sorte. ...

La conseillère

Ce livre est un régal. Tout d’abord la prose est fluide et aérée, le texte est facile à lire tout en étant bien écrit. Le récit est bien mené, tout s’enchaîne naturellement à tel point que j’ai eu du mal à le poser. Bref, un travail de journaliste talentueux, un journaliste qui sait bien raconter des histoires sans toutefois forcer son talent. Et l’histoire en question, bien que centrée sur le personnage énigmatique et charismatique de Marie-France Garaud, est celle de la toute jeune Ve République vue depuis les bureaux de l’Élysée et de Matignon. ...

Islander T1

Des réfugiés sont massés au port du Havre – toute ressemblance avec Calais n’est pas fortuite – dans l’espoir de prendre un bateau pour le Royaume-Unis, destination d’un hypothétique salut. Mais c’est sur l’île d’Islande divisée par une guerre civile sécessionniste que l’espoir réside. Les migrations écologiques ne sont malheureusement plus de la fiction, on n’a donc aucun mal à entrer dans l’histoire. Le scénario nous emporte à toute vitesse et il n’y a aucun temps mort dans cette grosse BD de 160 pages. La violence est partout, elle est toujours exacerbée lorsque la vie humaine est menacée. La galerie de personnages est riche, ils sont charismatiques et il n’est pas évident de connaître les motivations de chacun. Comment ne pas parler du magnifique dessin. Le travail est impressionnant, très détaillé, les personnages et les décors sont magnifiques. Je n’ai pas l’habitude de lire ce type de thriller en bande dessinée, mais j’ai beaucoup apprécié ce premier tome d’une série qui comptera trois tomes. ...

29 juil. 2025 ·  BD