Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent.

Et c’est un peu ça l’histoire de ce livre. Deux personnages, Sacha qui vient s’installer dans une petite ville du sud de la France simplement désignée par son initiale V. pour y trouver le calme qui sera propice à son projet d’écriture et qui retrouve là, par hasard – le hasard et l’un des grands thèmes de ce livre –, une ancienne connaissance qu’il avait perdu de vue, volontairement, depuis des années, l’autostoppeur. Il ne sera pas désigné autrement – certainement car il n’est que de passage, toujours fuyant – qui, comme son nom l’indique est un nomade, un vagabond qui semble s’être sédentarisé dans cette petite ville. Il y a évidemment entre eux un troisième personnage, une femme.

C’est un très beau livre, très poétique c’est ce que l’on ressent en premier. L’écriture de Sylvain Prudhomme est belle et délicate, douce, élégante, sensible sans fioritures, je ne dirais pas minimaliste pour autant, juste poétique. L’auteur a la coquetterie d’omettre la ponctuation forte (point d’exclamation ou d’interrogation), mais ce n’est pas gênant comme ça peut l’être chez certains auteurs, ça passe tout seul.

Parfois je traversais un village et les trottoirs détrempés luisaient. J’apercevais l’intérieur d’un café, la vitrine clignotante d’une boulangerie toujours bardée de décorations de Noël, à la gouttière de laquelle grimpait toujours, un mois après les fêtes, un mannequin rouge et blanc, hotte sur le dos. […] Puis c’était à nouveau la plaine, les champs noirs, les congères éparses, les silhouettes déplumées de quelques arbres réduits à leur squelette. Les taillis pareils à des bouquets de hampes échevelées, hirsutes.

Mais il n’y a pas que ça, le sujet sur la question du bonheur que l’on peut chercher et peut-être trouver soit dans le calme et la chaleur d’un foyer soit dans l’agitation et la fraîcheur qu’offre la liberté. L’idée de ce hasard des rencontres brassant toutes les classes sociales, toutes les générations par le biais d’un simple pouce levé et d’un panneau en carton indiquant au feutre une direction est belle elle aussi. Toutes ces vies croisées, toutes ces personnes que l’on ne reverra certainement plus, immortalisées par des clichés, des noms, des histoires, ces fragments de vie qui seront oubliés à tout jamais après l’autostoppeur.

C’est qui, j’ai demandé.
C’est les gens que je rencontre.
Ceux qui te prennent en stop.
Ceux qui me prennent dans leur voiture. Ceux avec qui je passe du temps.
Tu les photographie tous.
J’essaie. Parfois j’oublie.

Ces deux personnages ne sont peut être qu’une allégorie sur les deux facettes d’un même homme comme le suggère Sylvain Prudhomme dans un très beau passage dans lequel il évoque la chanson de Léonard Cohen, Famous Blue Raincoat.

Dans la chanson de Cohen la guitare est calme, les mots sont simples. Certains biographes disent que l’ami au fameux manteau bleu [l’autostoppeur porte lui aussi un manteau élimé] existe, qu’il a vraiment eu une histoire d’amour avec Jane. D’autres pensent qu’il n’est qu’un double de Cohen, une figure de sa jeunesse, de ses années de vagabond.

P.-S.: Merci à Fabie pour ce prêt qui a été l’occasion d’une très belle lecture pendant les vacances, dans le sud la France, au bord de l’eau.


Prudhomme, Sylvain. Par les routes. Gallimard, 2019.