La Défaite de l’Occident

Emmanuel Todd a une réputation sulfureuse – sa page Wikipédia est verrouillée – liée à ses positions et à des propos sans concession. Il se traine la réputation ambigüe de prophète depuis qu’il a prévu – ou prédit – la chute de l’URSS et la fin de l’hégémonie américaine. Ce n’est pas un hasard, il ne lit pas l’avenir dans une boule de cristal, mais en s’appuyant sur sa spécialité, la structure familiale, et sur des statistiques macroscopiques qui n’ont rien d’original: la démographie, l’éducation, le budget. L’épine dorsale de La défaite de l’Occident est la disparition des religions en Occident – au premier rang desquelles le protestantisme qui selon lui a eu une grande influence au Royaume-Uni et aux États-Unis (les WASP) – qu’il classe en trois stades ...

L’échiquier

Ce livre ressemble beaucoup à un précédent livre de l’auteur que j’ai beaucoup aimé, L’urgence et la patience. Cette ressemblance est manifestement assumée. J’ai l’impression, en m’immergeant dans ce livre, de retrouver mon élément naturel. L’urgence de l’écrire, la patience de la façonner, de le polir, de l’affiner, et, en temps voulu, de le reprendre depuis le début, sans cesse, à l’infini, de le retravailler, encore et encore. Il est aussi question de son métier, mais il est plus personnel, une sorte de plongée dans sa mémoire, comme on le fait au crépuscule de sa vie – je lui souhaite de vivre le plus longtemps possible. ...

Hiver 1812

J’ai déjà lu un livre consacré à la retraite de Russie de Napoléon et de sa grande armée, Il neigeait de Patrick Rambaud. Derrière se titre poétique emprunté à Victor Hugo se cache un récit à peine romancé de la grande débâcle. Dans le livre de Michel Bernard, on est plus proche du livre d’histoire, mais ma fascination pour cette épisode de l’histoire est restée intacte. Rien que d’imaginer des dizaines de milliers d’hommes venus de toute l’Europe de l’ouest marcher jusqu’à Moscou et prendre possession du Kremlin me paraît complètement fou. Suivre leur retraite désespérée poursuivis par les russes est encore plus incroyable. ...

Le Secret de Joe Gould

Joe Gould était ce que l’on appelle communément un marginal qui vivait au début du XXème siècle dans le quartier de Greenwich Village, connu pour être à cette époque le repère de tout ce que New York comptait d’artistes bohèmes. Jusqu’ici rien de vraiment étonnant, la plupart des quartiers ont leurs habitués que l’on croise régulièrement et qui peuplent les bars et les bureaux de tabac. Ce qui est plus rare en revanche, c’est que Joe Gould est issu d’une lignée de médecins et qu’il a, comme son géniteur, fait ses études à Harvard. Il dit avoir renoncé à toute activité pour se consacrer pleinement à l’oeuvre de sa vie, la rédaction d’un livre unique par son ampleur qu’il a intitulé Histoire orale de notre temps. Son ambition est de retranscrire des conversations et des réflexions qui disent selon lui plus de l’époque qu’un livre d’histoire. Lorsqu’il n’est pas occupé à boire un coup ou à récolter quelques subsides pour s’adonner à cette occupation, il consacre tout son temps à la rédaction de son livre sur des cahiers d’écolier qu’il garde jalousement dans sa sacoche en cuir qui ne le quitte jamais ou qu’il cache chez divers habitants du Village. ...

V13

Emmanuel Carrère a suivi, pendant un an, le procès des attentats du 13 novembre 2015 afin de rédiger une chronique hebdomadaire pour Le Nouvel Obs. Un job de journaliste juridique en somme, mais pas pour suivre n’importe quel procès. Dans cet exercice l’auteur n’est pas un débutant, comme le souligne son directeur de la rédaction dans la postface, puisqu’il a déjà écrit de nombreux articles dont ceux qui ont été à l’origine de son livre L’Adversaire et ceux qui sont regroupés dans le recueil Il est avantageux d’avoir où aller. ...

Richie

Richard … Vous voulez en dire du mal ou du bien ? Parce qu’il y a matière à en faire un démon ou un saint, vous savez ! Richie est le surnom affectueux que donnait les étudiants de Sciences Po à leur directeur bien aimé Richard Descoings. Jamais on a avait vu directeur d’école adulé comme une rock star et il y avait des raisons à cet amour. Homosexuel et militant de la première heure pour l’association AIDES, il était un fêtard invétéré. Un profil atypique pour un haut fonctionnaire ayant fait Sciences Po et l’ENA qui passait ses nuits dans les boîtes mythiques de la capitale: Le Queen, Les Bains Douches, Le Palace – elles ont toutes fermées leur porte – qui troquait au petit matin son pantalon en cuir et son t-shirt contre un classique costume-cravate pour rejoindre une réunion au sein d’un cabinet ministériel. Mais être anticonformiste ne suffit pas à faire de vous une idole, surtout auprès d’une population aussi exigeante, il faut obtenir des résultats. Il a réformé profondément cette école ancrée dans la plus grande tradition française pour en faire une institution au rayonnement international sur le modèles des grandes universités anglo-saxonnes comme Oxford ou Harvard. ...

La colère et l’oubli

Je ne suis pas un spécialiste de ce sujet, juste un témoin occidental de la montée du jihadisme dans nos pays européens et de ses manifestations les plus visibles et les plus cruelles, les attentats. Ce livre retrace clairement l’histoire de cette vague qui, comme le souligne Hugo Micheron, évolue en deux temps, à marée haute et à marée basse. L’ouvrage est articulé en trois phases chronologiques. Les vétérans - décennie 1990: Il revient sur les origines du mouvement à Peshawar pendant la guerre d’Afghanistan, qui a vu se rejoindre des musulmans de nombreux pays pour faire la guerre à l’envahisseur russe. À la fin de la guerre, ils sont retournés essaimer dans leur pays ainsi q’en Europe et en particulier à Londres pour former ce qui a été nommé le Londonistan. Les pionniers - décennie 2000: Les attentats du 11 septembre sont le point de départ d’un jihadisme européen, c’est-à-dire émanant d’Europe pour frapper l’Europe. Les autochtones: C’est l’époque de la guerre en Syrie qui attire sur son sol des combattants, de l’essor de Daech (État islamique) et de l’établissement, relativement éphémère, d’un califat. Tout est extrêmement bien documenté – Hugo Micheron est un enseignant-chercheur spécialiste de ce sujet – et très clair – même pour le profane que je suis. Il montre bien les mécaniques de radicalisation qui passent principalement par l’établissement de communautés dans des villes ou des quartiers, les prêches et la prison et qui ont su s’adapter aux nouveaux moyens de ommunication numériques qui ont connu une révolution pendant ces décennies. Les propos factuels et dépassionnés d’Hugo Micheron donnent au lecteur une vision claire et clinique des récents évènements qui ont bouleversé nos vies d’européens. Ce livre est un outil indispensable pour acquérir une connaissance de ce phénomène, connaissance qui est un préalable obligatoire à la compréhension de l’évolution de nos sociétés. Comme l’auteur le souligne dans sa conclusion, les différents mouvement politiques ne semblent toujours pas appréhender cette problématique de la bonne manière. ...

Exorcisme

Gérald Bronner est un sociologue reconnu, il s’est même récemment vu confier une mission par l’Élysée connue sous le nom Les Lumières à l’ère numérique – ou plus prosaïquement commission Bronner. Dans ce livre, il revient sur sa jeunesse à Nancy. Enfant de la classe populaire, il a frôlé la délinquance avant d’être détourné de ce chemin et guidé vers des mondes mystérieux par un oncle taciturne qui ne sortait jamais de son appartement rempli de livres. Cette initiation a donné lieu à la formation du C.E.R.F., le rétroacronyme – puisqu’il a un double sens – de “Chercheurs En Réalisme Fantastique” qui réunissait tout ce que la ville de Nancy comptait d’enthousiastes pour la féérie, le mystère, le caché, en somme tout ce qui n’était pas la vie plate et ennuyeuse. Le Seigneur des anneaux et Le Matin des magiciens – sous-titré Introduction au réalisme fantastique – étaient leurs livres de chevet. ...

Éloge du carburateur

Matthew B. Crawford a un parcours atypique. Il est diplômé en physique puis a obtenu un doctorat (PhD) de philosophie politique. Sans surprise, après ses études, il a dirigé un think tank avant de tout quitter pour monter un atelier de réparation de motos. Bref, j’étais passé du comité pour la pensée sociale à la cour des miracles. Ce livre relate cette expérience dont il se sert pour illustrer et nourrir sa réflexion sur le sens du travail et la dichotomie entre travail intellectuel et travail manuel. L’une des principales questions qui est posée est pourquoi on les oppose ? Pensez-vous que la réparation d’une moto ancienne ne requiert que de la dextérité ? Comment faire alors pour diagnostiquer une panne et trouver la solution ? Il s’agit bien de la combinaison des deux compétences – comme chez les dentistes ou les chirurgiens par exemple – alors pourquoi s’ingénie-t-on à, plus que les séparer, les opposer et ce dès l’école comme si ces deux compétences étaient mutuellement exclusives ? ...

MetaMaus

C’est chouette d’être reconnu. Mais assez dur d’être vu derrière un masque de souris! Le livre me menace, on dirait, comme mon père jadis. Journalistes et étudiants veulent encore des réponses aux mêmes questions. Pourquoi la BD ? Pourquoi les souris ? Pourquoi l’Holocauste ? […] Mais je vais tâcher de répondre de mon mieux. Comme ça, quand on me demandera à l’avenir, je répondrai peut-être juste plus jamais ! Voilà les questions centrales de ce livre adressées sous la forme d’une interview de Art Spiegelman menée par Hillary Chute qui est une universitaire spécialiste de l’oeuvre – le livre parle de lui-même sur ce point. Ce n’est donc pas une bande dessinée, mais un livre d’entretien très complet, précis et documenté consacré au chef-d’oeuvre de la bande dessinée Maus – un livre sur un livre donc un métalivre d’où son titre. Une fois le livre ouvert et les premières pages lues, il devient évident que ce livre est un complément indispensable à la bande dessinée car il permet de prendre encore plus conscience de la richesse de l’oeuvre. Même s’il est réalisé sous la forme d’un long entretien il s’agit vraiment d’un essai consacré à l’oeuvre tant cet ouvrage est riche, précis et éclairant – un entretien de l’auteur qui a lui-même réalisé l’entretien de son père pour écrire son livre. Il explore toutes les sphères dans lesquelles s’inscrit le livre (mémoire, histoire, bande dessinée, art, etc.) qui a demandé à son auteur pas moins de 13 années de travail. J’ai trouvé dans ce livre tellement de choses pertinentes que j’ai abusé des citations dans cet article – ils en parlent mieux que moi. ...

L'empire de la douleur

Je suis désolé de te le dire, mais tu pourrais devenir le Pablo Escobar de l’an 2000 [un anesthésiste à Richard Sackler]. Cette enquête porte sur les origines de la crise des opioïdes qui fit – et qui fait peut-être encore – de nombreuses victimes aux États-Unis. Cette crise plonge ses racines dans une dynastie familiale, les Sackler, qui mit sur le marché des médicaments antidouleur – notamment l’OxyContin à base d’oxycodone – et promurent leur utilisation de façon débridée. ...

King Kong théorie

L’incipit de ce livre devrait passer à la postérité. J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbattables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. Dans cet essai, Virginie Despentes aborde plusieurs sujets qui lui tiennent à coeur. Tout d’abord la place de la femme dans la société, du féminisme donc mais à la sauce Despentes. Puis des sujets plus tabous que sont le viol, la prostitution et la pornographie – j’en oublie peut-être. Elle sait de quoi elle parle puisqu’elle a vécu toutes ces expériences. Mais elle ne se contente pas d’en rendre compte, elle confronte son expérience à une grande connaissance théorique comme en atteste la bibliographie conséquente présentée en fin d’ouvrage – bien que ces sujets soient selon elle encore trop peu traités dans des ouvrages sérieux ou trop méconnus. Tout ceci dans un style qui lui ressemble et qui ressemble à la musique qu’elle aime et par laquelle elle se définit, le punk. ...

Les Naufragés du Wager

Je n’ai pas l’habitude de lire des romans d’aventures – et encore moins historiques – mais, ce livre n’est pas une exception car, s’il ressemble à s’y méprendre à un roman, il s’agit d’une histoire vraie. On pourrait facilement se tromper car, comme je l’ai appris lors de la lecture, le Robinson Crusoé de Daniel Defoe a été inspiré par l’histoire, qui s’est déroulée quelques décennies avant les événements du Wager, d’un naufragé écossais ayant survécu pendant quatre ans sur une île déserte. ...

Henry Kissinger

Henry Kissinger est certainement le seul secrétaire d’État des États-Unis qui est passé à la postérité au niveau mondial, c’est dire l’impact qu’il a eu sur la politique étrangère américaine. Et, comme le rappelle à juste titre Gérard Araud, cette performance est encore plus remarquable pour un enfant émigré juif allemand qui a fui la guerre. Le diplomate français retrace dans ce livre qui n’est pas une biographie – mais s’en rapproche – le parcours de celui qu’il qualifie de diplomate du siècle. L’approche classique, chronologique, nous permet d’apprécier l’ascension de celui qui, même lorsqu’il a quitté le pouvoir, a continué d’exercer une influence importante auprès des puissants de ce monde, à commencer par les présidents des États-Unis qui se sont succédés depuis. La majeure partie du livre s’attarde sur son activité sous les mandats de Richard Nixon qui couvrent deux chapitres majeurs du siècle dernier, la guerre froide et la guerre du Vietnam. ...

Le combat du siècle

Le combat du siècle ou The Rumble in the Jungle est le combat, organisé par Don King, qui eut lieu en 1974 à Kinshasa (au Zaïre, devenu depuis la RDC) et qui opposa les deux plus grands boxeurs de l’époque, le puncheur Georges Foreman et le technicien Mohamed Ali pour la conquête du titre de champion du monde de boxe anglaise. Et ce n’est pas tout, le combat n’est pas raconté par n’importe quel journaliste, mais par l’écrivain Norman Mailer plusieurs fois lauréat du prix Pulitzer. Vous en voulez encore ? Mailer a inscrit son récit dans la mouvance du nouveau journalisme. Le récit est très novateur – même aujourd’hui prés de 50 ans après sa publication – puisqu’il sort du cadre du reportage pour s’inclure dans le récit – il parle d’ailleurs de lui à la troisième personne, en utilisant son prénom, Norman – comme le fait aujourd’hui Emmanuel Carrère et comme l’on fait avant lui Tom Wolfe, Truman Capote, Joan Didion ou encore le roi du Gonzo Hunter S. Thomson – ce dernier est d’ailleurs présent dans le récit puisqu’il se trouvait sur place pour suivre l’évènement. Il profite de cette position d’observateur pour dire son étonnement de découvrir ce pays immense au coeur de l’Afrique dirigé par le dictateur Mobutu. ...

La civilisation du poisson rouge

Le temps d’attention du poisson rouge est de 8 secondes, celui de la génération des millenials de 9 secondes. La croyance populaire dit que cette mémoire courte aide le poisson à supporter la vie dans son bocal, en va-t-il de même pour les humains, les sollicitations courtes, mais quasiment constantes des réseaux sociaux aident-elles à mieux supporter notre vie moderne ? Il est désormais rare de trouver quelqu’un qui attend simplement, à l’arrêt de bus, dans une salle d’attente ou en faisant la queue, tout le monde ou presque, sans distinction d’âge, est courbé en deux, plongé dans son smartphone. ...

Tragédie à l’Everest

Jon Krakauer, journaliste, auteur de plusieurs ouvrages, dont Into the wild – que tout le monde connaît grâce à son adaptation au cinéma – et alpiniste a obtenu le financement de la part de son journal, Outside, pour participer à une ascension de l’Everest afin de rendre compte de son expérience et de l’engouement croissant que connaissent les expéditions commerciales – de tourisme en enfer pour le dire autrement. Vu le titre et le fait que l’auteur dresse le bilan désastreux de ces expéditions de 1996 – celle à laquelle il a participé et celle d’une autre entreprise, Mountain Madness – je ne vais pas divulgâcher en disant qu’elles ont tourné au désastre. ...

Le plus gros jeu

Al Alvarez était un journaliste – il pratiquait le journalisme gonzo –, il a écrit plusieurs reportages pour des journaux prestigieux comme celui-ci pour le New Yorker consacré aux championnats du monde de poker (World Series) qui se sont déroulés à Las Vegas en 1981 – ils se déroulent chaque année dans la ville du jeu depuis 1970. Mais il était avant tout un écrivain et un poète. Le flegme britannique s’est dilué dans les vapeurs de bourbon et les voix paisibles des hôtesses de l’air, tandis que nous filions tout droit vers l’Ouest, dans la pénombre d’une nuit continuellement prolongée. ...

Fin de partie

Ce livre est fascinant car Bobby Fischer est fascinant et ce livre est sa biographie. Il raconte par le menu la vie du génie des échecs. Pourquoi est-il aussi fascinant ? Certainement car, comme les pièces du jeu d’échecs, il a un côté clair et un côté sombre. Un véritable génie dans le monde du jeu qui montre un profond déséquilibre dans le monde réel. C’est bien le genre de dualité dont tous les auteurs de fiction se nourrissent lorsqu’ils souhaitent créer un personnage de légende. ...

Hell’s Angels

Qui serait partant pour une petite virée en compagnie de Terry le clodo, Marvin la torpille, Bob le Miro sans oublier Ed le dégueulasse ? Cette aventure bucolique a manifestement tenté Hunter S. Thompson qui a pris son travail de journaliste de terrain (Gonzo) à coeur en accompagnant les motards sauvages lors de leurs virées – qui se résument à de grosse beuveries auxquelles on se rend en grosse cylindrée vêtu de jeans qui tiennent debout tout seuls tellement ils sont imprégnés de crasse et de cambouis. Le premier venu ne peut évidemment pas les accompagner – sans risquer de graves ennuis –, il faut être adoubé et mériter leur respect, autant dire qu’il ne faut pas tourner à la limonade – je pense que de ce côté là, l’auteur de Las Vegas Parano n’a pas eu besoin de trop forcer sa nature. ...