L’oxymore qui compose le titre du livre est génial Libres d’obéir. Tout est dit et la contradiction véhiculée par cette association de deux mots antagonistes est vertigineuse. Ce livre a fait beaucoup de buzz lors de sa sortie car les journalistes ont repris en faisant – comme souvent – un raccourci un peu rapide le sous-titre, Le management, du nazisme à aujourd’hui qui pourrait être qualifié de racoleur si on ne connaissait pas le sérieux de l’auteur. Johann Chapoutot est un historien professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste du nazisme. Il a publié plusieurs livres sur ce sujet dont le plus connu est certainement La Loi du sang.

Dans Libres d’obéir, il s’intéresse à un personnage en particulier: Reinhard Höhn qui est un juriste membre du parti nazi élevé au plus haut grade d’officier supérieur, Oberführer. Reinhard Höhn a la particularité d’avoir eu une carrière après la guerre. Alors que la grande majorité de ses collègues fuyaient notamment vers l’Argentine, n’ayant pas à proprement parlé de sang sur les mains, puisqu’il s’occupait d’affaires administratives, il entreprenait d’exercer ses talents en fondant une académie à Bad Harzburg ayant pour vocation de former les managers et les chef d’entreprises. Et comme on l’imagine – et c’est là que l’on comprend mieux le sous titre – il va appliquer les mêmes recettes.

Tout est dit ici, de la manière la plus explicite et la plus limpide : l’officier de terrain, comme le cadre, ne participe en rien à la définition de l’objectif, car celui-ci lui est assigné dans les limites d’une « tâche » à remplir. Il ne lui appartient pas de décider qu’il faut prendre telle colline ou atteindre tel point, ou de répudier cet objectif comme parfaitement absurde. Son unique liberté est de trouver, par lui-même, de manière autonome, la façon de la prendre ou de l’atteindre. Il est donc libre d’obéir.

On comprend vite que ce qui s’applique dans le domaine militaire est facilement transposable au monde de l’entreprise – d’ailleurs les principes permettant de rendre des organisations plus efficaces ont dû être déployés dans le monde de l’entreprise dès le début de la guerre pour en soutenir l’effort et produire par exemple des armes. C’est à ces vases communicants et au parcours Höhn que fait référence le sous-titre du livre. C’est d’ailleurs curieusement le même parallèle, ou presque, qui est fait entre le monde militaire et celui de l’entreprise dans Turn the Ship Around! autour de la notion jugée positive d’empowerement. Les différences sont subtiles, mais portent à mon avis sur la notion de responsabilité. Voici ce qu’écrit Reinhard Höhn à ce propos.

Les décisions ne sont plus prises par un seul homme ou un groupe d’hommes à la tête de l’entreprise mais dans chaque cas par les collaborateurs au niveau qui les caractérise. Les collaborateurs ne sont plus dirigés par des ordres précis donnés par leur supérieur. Au contraire, ils disposent d’un champ d’action bien défini où ils sont libres d’agir et de décider de manière autonome, grâce aux compétences précises qui leur sont dévolues. La responsabilité n’est donc plus concentrée sur la seule et unique direction. Une partie de cette responsabilité est en effet transférée […] vers le niveau qui a pris en charge l’action.

Ce qui frappe le plus le lecteur néophyte dans le domaine est que l’on s’imagine en pensant au Nazisme une organisation d’une rigueur sans faille très hiérarchisée. Dans les faits, l’organisation était très décentralisée en parfaite cohérence avec celle des anciens peuples germaniques. Et Johann Chapoutot n’est pas tendre avec cette orientation qui reste aujourd’hui communément admise dans le monde de l’entreprise est qui est même au coeur de certaines méthodes de management agiles présentées comme nouvelles et novatrices.

Premier paradoxe apparent: un ancien SS imagine un modèle de management non autoritaire. Second paradoxe: l’injonction contradictoire de la liberté d’obéir. Cette accumulation de contradictions semble constitutive d’une perversion bien réelle […] La méthode de Bad Harzburg, comme les méthodes de management par objectifs qui lui sont apparentées, repose sur un mensonge fondamental, et fait dévier l’employé, ou le subordonné, d’une liberté promise vers une aliénation certaine, pour le plus grand confort de la Führung, de cette « direction » qui ne porte plus elle seule la responsabilité de l’échec potentiel ou effectif.
La conséquence de ces contradictions et de cette perversion est tout sauf théorique: ne jamais penser les fins, être cantonné au seul calcul des moyens est constitutif d’une aliénation au travail dont on connaît les symptômes psychosociaux: anxiété, épuisement, « burn out », ainsi que cette forme de démission intérieure que l’on appelle désormais le « bore out » […]

P.-S.: Merci à F. – ou P. – qui m’a fait découvrir ce livre.


Johann Chapoutot, Libres d’obéir: Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, 2020, 176 p, Amazon.