Anatomie d'un instant

Ce livre aurait pu s’appeler autopsie d’un instant tant il examine avec une précision chirurgicale le coup d’état qui a eu lieu en Espagne le 23 février 19811 – mais le titre est très bien ainsi, il est parfait. Javier Cercas décortique cet évènement en partant, en excellent romancier qu’il est, de son point d’orgue: l’irruption dans l’hémicycle de la chambre du Parlement espagnol, en pleine séance du second vote d’investiture du président du gouvernement, de militaires armés. Ne vous y trompez pas, Cercas, malgré son remarquable talent d’écrivain, ne romance pas cet évènement historique car, il en a pleinement conscience, la réalité surpasse la fiction. ...

Yoga

Emmanuel Carrère serait-il en train de concurrencer Christophe André sur son terrain ? J’ai beaucoup d’admiration pour lui – je parle d’Emmanuel Carrère sans dénigrer Christophe André – et je considère qu’il est, avec Michel Houellebecq, l’un des plus grands auteurs français de sa génération, j’ai aussi beaucoup de goût pour son travail et notamment pour ses derniers livres qui ne sont pas des romans – j’ai terminé mon disclaimer. Mais avec Yoga, j’ai eu la désagréable impression que ce livre n’avait pas de sujet, qu’il était un conglomérat, plus proche d’un journal – d’ailleurs les courts chapitres dont les titres s’enchaînent sans saut de page rappellent le format du journal –, fait d’un livre sur le yoga avorté, d’une expérience de la dépression vécue à un moment de la vie et de la confrontation avec le malheur à l’état brut, celui des réfugiés que l’on nomme aussi les migrants. ...

En Russie

L’une des facettes d’Olivier Rolin est d’être ce que l’on appelle communément un écrivain voyageur, il a ainsi publié plusieurs volumes que l’on pourrait ranger dans la catégorie des récits géographiques. Parmi eux, En Russie a attiré mon attention. Olivier Rolin a un tropisme pour ce pays, ou plutôt pour cette vaste région du monde. Voici ce qu’il écrit à ce propos dans la préface à l’édition publiée dix ans après la première parution de son livre. ...

Lire !

Lire ! est un recueil de textes sur la lecture écrit à quatre mains par Bernard Pivot et sa fille Cécile. Cet ouvrage est agrémenté de photos et d’illustrations particulièrement bien choisies. J’aime habituellement ce genre de livres consacrés à la lecture en voici quelques exemples plus ou moins réussis Bouquiner Les vertes lectures Premier bilan après l’apocalypse Dernier inventaire avant liquidation Journal d’un lecteur1 Mais ici on a à faire à une succession de banalités. Sans le nom de Pivot ce livre n’aurait jamais été publié. Les seules parties dignes d’intérêt sont celles qui relatent les anecdotes du temps où Bernard Pivot animait l’émission Apostrophes2. A part ces maigres consolations, tout le reste de son contenu est insipide et la qualité des textes, utilisant des polices de caractères différentes en fonction de son auteur – le classissisme du serif pour Bernard et la modernité du sans serif pour Cécile, quelle originalité –, ne rattrapent pas la platitude des propos – notamment ceux tenus par Cécile Pivot. Il s’agit donc d’un livre objet à laisser trainer sur une table basse. ...

Libres d’obéir

L’oxymore qui compose le titre du livre est génial Libres d’obéir. Tout est dit et la contradiction véhiculée par cette association de deux mots antagonistes est vertigineuse. Ce livre a fait beaucoup de buzz lors de sa sortie car les journalistes ont repris en faisant – comme souvent – un raccourci un peu rapide le sous-titre, Le management, du nazisme à aujourd’hui qui pourrait être qualifié de racoleur si on ne connaissait pas le sérieux de l’auteur. Johann Chapoutot est un historien professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste du nazisme. Il a publié plusieurs livres sur ce sujet dont le plus connu est certainement La Loi du sang. ...

Alexandria

Alexandria est un livre sur le World Wide Web (WWW). Comme le souligne l’auteur il ne faut pas le confondre avec Internet qui est le réseau qui transporte le Web. Le Web c’est au tout début un langage (HTML) pour créer des documents multimédia (page web), des logiciels pour rendre disponibles ces documents (serveur Web) et les consulter (navigateur Web) et enfin une adresse pour les retrouver (URL). L’une des idées majeures est le concept d’hypertexte contenant des hyperliens permettant de naviguer aisément entre les documents sans qu’ils soient organisés en une structure prédéfinie comme les livres. Ça parait évident maintenant, mais ça ne l’était pas à la fin des années 80. Quentin Jardon s’intéresse plus particulièrement à son invention qui a eu lieu au CERN et qui est l’oeuvre de deux hommes : l’anglais (Sir) Tim Berners-Lee et le compatriote de l’auteur, le belge Robert Cailliau. Si le premier est entré dans la légende, ce n’est pas le cas du second qui a été oublié et qui s’est peu à peu emmuré dans le silence en voyant son invention de plus en plus dévoyée. L’un des suspense du livre est de savoir s’il acceptera d’accorder une interview à l’auteur. ...

White

L’idée – peut-être la seule de ce livre – est l’avènement de la pensée unique propagée, multipliée de façon exponentielle par les réseaux sociaux. Ce qui est le plus troublant c’est que ce n’est a priori pas téléguidé par un big brother central comme la génération de Bret Easton Ellis le pensait, mais par les gens eux-mêmes – peut-être est-ce l’application d’un schéma qui a été décidé par une intelligence centrale. Dans son livre, les manifestations de cette pensée unique sont multiples comme la culture du like traitant de troll toute voix discordante, on doit tous aimer la même chose – ou on se doit tous d’aimer la même chose. ...

L’affaire Arnolfini

Qui ne connait pas la célèbre emission d’Art d’Art ! qui en quelques minutes décortique une oeuvre d’art ? Eh bien ici c’est un peu la même chose en un peu plus de de 5 minutes quand même, disons le temps de lire une grosse centaine de pages. L’oeuvre en question est un tableau de Jan van Eyck peint aux alentours de 1434. Ce tableau dépeignant un homme et une femme, des époux, se tenant la main, debout dans une chambre a été le sujet de nombreuses interprétations. Jean-Philippe Postel nous les présentent et nous livre également son intime conviction sur la signification de ce tableau. ...

Turn the Ship Around!

L’histoire de Turn the Ship Around! ressemble un peu à celle de nombreux films américains dans lesquels un entraîneur se retrouve propulsé à la tête d’une équipe de loosers qu’il parvient par sa sagacité à transformer en winners. Mais est-ce lui qui a agit dans ce cas alors qu’il n’est pas sur le terrain ou plutôt les joueurs qui mieux organisés, plus confiants sont parvenus à exprimer tout leur potentiel pour décrocher des victoires? C’est tout le sujet du livre, mais ici l’équipe est un équipage, celui du sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SSBN) ayant les plus mauvais résultats de l’U.S. Navy, le Santa Fe. Et ce n’est pas de la fiction – comme À la poursuite d’Octobre rouge – mais une histoire vraie qui sert d’articulation à un livre de management dédié à la notion d’empowerment. ...

Crac

Près d’un siècle après, Jean Rolin marche dans les traces de Thomas Edward Lawrence plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie. Il part comme lui sillonner le Moyen-Orient, notamment le Liban et la Syrie, pour visiter les forteresses et les châteaux bâtis par les croisés dont le Crac (parfois orthographié Krak) qui a donné son nom au livre. C’est un livre semblable à son précédent opus, Le Traquet Kurde, même s’il y est un peu moins question d’ornithologie – on ne se refait pas – et un peu plus de T. E. Lawrence. Un récit de voyage, mais à la Jean Rolin, avec de l’humour, de l’espièglerie, du second degré et beaucoup d’érudition. ...

Chiens

Mark Alizard consacre un petit livre aux chiens. Curieuse idée car le chien a l’image d’un animal tout ce qu’il y a de plus banal. Le chien de la famille qui ne quitte pas son maître du regard, qui le suit partout. Et pourtant vous verrez en lisant ce livre que le chien est plus complexe qu’il n’y paraît et que le destin de l’homme est intimement lié à celui de son plus fidèle compagnon. ...

Sorbonne plage

[…] Paul Tibbets ayant changé de front mais pas d’activité, fut le commandant du bombardier qui anéantit la ville d’Hiroshima le 6 aout 1945. Il est celui qui a largué la première bombe atomique, tuant instantanément 80 000 personnes. Jamais, ni avant ni après, autant d’êtres humains n’ont été liquidés en si peu de temps, c’est-à-dire en une fraction de seconde: la durée d’un grand flash blanc comme surgi d’un monstrueux appareil photo. ...

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas

Comme l’indique le sous-titre, il s’agit d’un livre de souvenirs. Ceux d’un historien spécialiste de la Rome antique devenu professeur au Collège de France. Très classiquement il raconte son enfance, ses études, s’attarde sur son passage à l’école normale supérieure. A cette époque le communisme n’était pas encore mort – on ne connaissait pas ou on ne voulait pas croire à Staline et ses goulags – et Paul Veyne revient sans ambages sur son passé de communiste. A l’en croire – et il n’y a pas de raison de ne pas le croire puisqu’il fait preuve tout au long du livre d’une extrême franchise – il a adhéré au parti plus pour être dans l’air du temps que par conviction. Il est très lucide et n’hésite pas à être critique envers lui-même. Il est toujours honnête, il ne cache pas les zones d’ombres comme le comportement de son père pendant la guerre. Il est sensible au regard que portent les autres sur lui – peut-être est-ce à cause de sa malformation congénitale à la joue dite Leontiasis ossea – et sait qu’il est toujours passé pour être un original. Il évoque ensuite ses débuts peu convaincants en tant qu’archéologue et sa carrière de professeur. Il est une fois de plus très franc en insistant sur sa fâcheuse tendance à procrastiner quand il s’est agi de rédiger sa thèse et sur son ingratitude vis à vis de ses maîtres. Il ne nourrit pas vraiment de regrets, il sait que c’est comme ça et qu’il ne pouvait pas en être autrement. Enfin ce qui fut pour lui la véritable consécration, sa nomination au Collège de France. ...

Le Traquet kurde

La première chose que j’ai remarqué dans ce Traquet Kurde est la très belle reproduction de l’oiseau en question juste derrière la page de titre. Car il s’agit bien d’un oiseau et non comme je l’avais cru en entendant le titre (sur une base phonétique) d’un réfugié kurde traqué par je ne sais qui. La seconde est la qualité du papier – je suis presque sûr que le grain du papier est plus fin que celui des autres livres P.O.L que j’ai lu. J’ai aussi pensé que ce livre, paru en 2018, était certainement l’un des derniers publiés par Paul Otchakovsky-Laurens, un éditeur qui lisait lui-même chaque livre publié par sa maison. Un éditeur comme l’on en fait plus. Un éditeur de la trempe de Jérôme Lindon – j’associe souvent Minuit et P.O.L, je trouve leur ligne éditoriale comparable – à qui Jean Echenoz avait rendu un si bel hommage dans son livre éponyme – ça pourrait donner des idées à un auteur de la maison, Emmanuel Carrère, Martin Winckler ou Jean Rolin par exemple. ...

La classe de rétho

Antoine Compagnon est un historien de la littérature française, professeur au Collège de France et l’un des plus grands spécialistes de Marcel Proust. Je vous passe son cursus complet, mais il n’y a pas besoin d’en rajouter pour se convaincre que nous n’avons pas affaire au premier venu. J’admire le savoir de cet homme que j’ai eu l’occasion d’écouter plusieurs fois lors de ses passages à la radio ou dans le cadre de ses cours disponibles en podcast et j’apprécie son humilité et sa façon de transmettre ses connaissances. ...

Le Météorologue

Un coup de coeur pour un livre comme l’on en a peu au cours d’une année de lecture, le dernier de ce genre est L’ordre du jour et il a eu le Goncourt en 2017. Olivier Rolin rend avec ce livre un bel hommage à Alexéï Féodossévitch Vangengheim, le météorologue, et avec lui à toutes les victimes de la grande Terreur en URSS. Météorologue avec les aléas que cela comporte – surtout à l’époque – est une profession à risque dans le monde paranoïaque sur lequel régnait le tyran Staline. Il n’y a qu’un pas – Staline n’est pas à ça près – entre une prévision qui ne se réalise pas et une volonté de sabotage. C’est pour cette raison que certains comme Alexéï Vangengheim ne savait même pas pourquoi ils avaient été arrêtés. C’était pourtant un homme paisible qui aimait avant tout son métier, la science et sa famille. Certainement un visionnaire dont l’élan vu brisé. Voici ce qu’il écrivait dans l’une de ses lettres. ...

Théorème vivant

Cédric Villani est l’un de nos plus brillants mathématiciens, lauréat de l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiques: la médaille Fields – depuis il a un peu mal tourné puisqu’il est devenu député, mais ça c’est une autre histoire. Mais si. C’est le gars qui a l’air bizarre avec les cheveux longs, un costume, une lavallière, une montre à gousset et, pour couronner le tout, il porte toujours une broche araignée. Il évoque d’ailleurs ce style atypique dans son livre, mais au risque de vous décevoir, il n’explique pas la signification de cette broche qui appartient à son domaine privé. Dans Théorème vivant il raconte une partie de sa vie centrée sur la période ayant abouti à la consécration, l’obtention de la plus haute distinction dans le domaine des mathématiques. ...

Masters of Doom

Ce livre raconte l’histoire de deux génies méconnus – en dehors du cercle des gamers – John Carmack et John Romero, les créateurs du mythique Doom. Nombreux sont ceux de ma génération qui se souviennent du choc ressenti lorsqu’ils ont testé pour la première fois ce jeu à la fois ultra addictif et assez répugnant. Ces deux facettes du jeu évoquent à elles seules le talent et la personnalité des deux John. ...

Macron par Macron

Rassurez-vous malgré le comportement jupitérien qu’on lui prête en ce moment, Emmanuel Macron n’a pas pris la grosse tête au point d’écrire un livre portant ce titre. Non, il s’agit en fait d’un petit recueil d’articles, de textes et d’interviews collectés par Éric Fottorino à partir de ceux parus dans l’hebdomadaire qu’il dirige (il comprend aussi un inédit), Le 1. Avant d’aller plus loin, il est important de préciser que la parution précède de peu le dénouement de l’élection présidentielle. Qu’est-ce que l’on trouve dans ce très beau petit livre ? ...

L’ordre du jour

Ce livre nous raconte le moment où les nazis se trouvant sur le seuil des Enfers ont poussé la porte et l’ont franchie. Il s’intéresse à une période temporelle très courte en comparaison du vaste carnage qui va suivre. Lorsque les nazis ont préparé et réalisé l’annexion de l’Autriche, opération connue sous le non d’Anschluss, début d’un long processus destructeur qui mènera à l’horreur que nous connaissons. Au sein de cet espace-temps, Éric Vuillard met en lumière deux choses. La première, celle par laquelle débute ce livre avec la montée solennelle des 24 chefs d’entreprise le long du grand escalier est la contribution de l’économie allemande à l’effort de guerre. Ça c’est la version consensuelle. L’auteur préfère montrer comment ces capitaines d’industrie ont accepté sans broncher de mettre la main au portefeuille pour financer les projets des nazis et comment ils ont été payés en retour à grand renfort de main d’oeuvre gratuite et corvéable à merci puisque prise directement dans les camps. Dans ces conditions, elle ne durait pas longtemps, mais qu’importe, les nazis étaient là pour réapprovisionner. ...