Qui a tué mon père

Pendant toute mon enfance j’ai espéré ton absence. Après le fils, Edouard Louis, dans En finir avec Eddy Bellegueule, le frère dans L’effondrement, la mère dans Combats et métamorphoses d’une femme et Monique s’évade, je demande le père. Le livre est très court et ressemble à une longue lettre que l’auteur adresse à son père suivie d’une sorte de pamphlet politique – il me semble que c’est la première fois qu’il s’aventure sur ce terrain. Cette dernière partie est assez faible et vient conclure son analyse sans appel – d’ailleurs le titre ne comporte pas de points d’interrogation. C’est la fatalité qui a tué son père, une prédétermination, via sa classe sociale, à vivre cette vie et à mourir de cette façon. ...

Toronto

Je suis redevable aux éditions P.O.L de m’avoir donné l’opportunité de rattraper, de façon tout à fait honorable, des années de lacunes sur les frasques de Johnny Depp et Amber Heard, fâcheuses conséquences d’un manque d’assiduité évident dans lecture de la presse people. Ils remâchaient ad nauseam une dispute qu’ils avaient eue à Toronto, parlaient de gens dont je ne savais rien. Le livre ressemble à un épais dossier assez fouillis, il contient des retranscriptions de conversations, des SMS, des déclarations, des comptes rendus de procès, des interviews. Je laisse la parole à Élisabeth Benoit qui en parle bien mieux que moi – j’ai du tronquer la phrase qui doit à peine tenir sur une page. ...

Arcadie

J’ai été tellement séduit par l’écriture de La Treizième Heure, tellement étonné par une telle originalité que j’ai décidé de lire cet autre roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam. Je savais où je mettais les pieds et je n’ai donc pas été surpris de retrouver de nombreuses similitudes. Pour être honnête, je l’ai quand même été car la ressemblance est grande. Les romans se déroulent au sein de ce qu’il convient d’appeler une secte qui rassemble disons des non-conformistes – c’est un doux euphémisme – dirigée par un homme – un gourou, appelons les choses par leur nom. Au sein de cette communauté l’un des personnages principaux prénommé(e) Farah a la particularité d’être intersexué(e), c’est-à-dire qu’elle ou il se trouve à la frontière entre homme et femme, en quête d’identité. Les similitudes s’arrêtent là et les histoires sont tout de même bien différentes. ...

Combats et métamorphoses d'une femme

J’ai commis l’erreur de lire d’abord Monique s’évade dont les évènements se déroulent chronologiquement après ceux de ce livre. Dans ce premier tome des évasions de Monique, la mère d’Edouard Louis, son fils nous raconte – et parle aussi à sa mère – des bribes de sa vie difficile d’avant – la partie combat –, la façon dont elle est enfin parvenue à s’émanciper d’un mari alcoolique et toxique – combat toujours – et enfin son épanouissement et sa transformation – la partie métamorphose – dans sa nouvelle vie. ...

Le cas David Zimmerman

Lucas Harari s’est associé avec son frère Arthur pour réaliser sa troisième bande dessinée. L’histoire repose sur le concept de métempsycose, c’est-à-dire le passage d’une âme dans un autre corps. Cette transposition est évidemment un ressort scénaristique, le changement de vie, d’identité et de genre. L’histoire puise des références dans le judaïsme, la première planche figure une menorah, une chanson de Léonard Cohen sert de bande son, Zimmerman est le nom que porte Bob Dylan à l’état civil et le physique de David, le personnage principal, n’est pas sans rappeler celui de Franz Kafka. ...

25 févr. 2025 ·  BD

La petite communiste qui ne souriait jamais

Ce sujet est une mine d’or, la première gymnaste à obtenir la note parfaite de 10 aux jeux Olympiques – note à ce point improbable que les ordinateurs ne sont pas parvenus à l’afficher. Mais aussi la Roumanie de l’époque communiste dirigée par le couple Ceausescu. Nadia Comaneci a fasciné des générations et a marqué à jamais l’histoire de son sport. J’ai été moins séduit par ce qu’a fait Lola Lafon de ces matériaux historiques. Je trouve l’idée d’inclure les échanges entre l’auteur et son sujet intéressante car il permettent de mettre en lumière les contradictions comme l’acharnement que semble mettre la roumaine à défendre le communisme face au capitalisme. ...

Pendant ce temps

Des nouveaux voisins viennent d’emménager et, à peine arrivés, le père de famille a disparu. Étrange dans ce quartier de banlieue plutôt tranquille. D’une certaine manière, l’endroit où ils ont emménagé est super déprimant. Tout est moche et chiant. J’ai l’impression qui si j’habitais là, je me suiciderais sûrement aussi. Une bonne surprise venue de Suède. Une histoire autour de deux familles qui semblent illustrer l’ensemble des familles dysfonctionnelles de notre monde moderne. Tous les symptômes et les pathologies semblent être rassemblés. C’est du nihilisme en BD, un contraste entre des dessins au style naïf et un propos sombre qui fonctionne plutôt bien. ...

2 févr. 2025 ·  BD

La septième fonction du langage

Celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d’une telle fonction serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance n’aurait aucune limite. Quelle idée étrange que de nouer une intrigue digne d’un roman d’espionnage autour de l’accident ayant entrainé la mort du sémiologue le plus célèbre des années 60, Roland Barthes. C’est malin, mais très élitiste, un entre-soi dans le milieu intellectuel de la French theory. Même sans connaître en profondeur les personnages publics de cette époque, il faut au moins pouvoir mettre un visage sur leur nom pour apprécier – ou tout simplement être capable de suivre – l’intrigue de ce roman. ...

Ernestine

Un peu – ou beaucoup – de mauvais esprit ça fait du bien de temps en temps. Ernestine a 9 ans et est la benjamine d’une famille qui vit dans une belle maison. Son père est un artiste raté – ou juste feignant –, son frère n’est pas très dégourdi – il a peut-être été exposé aux écrans avant l’âge de 3 ans – et sa mère – névrosée flirtant gentiment avec l’alcoolisme – se démène pour maintenir sa petite famille à flot. ...

7 janv. 2025 ·  BD

Cabane

Les romanciers s’emparent volontiers des sujets qui font l’actualité. L’écologie en est un dont on ne parle certainement pas assez. Après Humus de Gaspard Koenig qui s’intéressait à l’agronomie, Abel Quentin revient à l’origine, à ceux qui très tôt avaient prévu la catastrophe, les lointains ancêtres des membres du GIEC. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. Tout figure en effet dans le rapport Meadows1. En s’appuyant sur la théorie des systèmes et à l’aide de moyens informatiques rudimentaires, quatre scientifiques, tels des cassandres, avaient prévu la crise. Mais publier et avertir n’a pas suffi à arrêter une machine qui s’était déjà emballée, il n’y a qu’à voir le mal qu’on les États à infléchir ne serait-ce qu’un tout petit peu la route qui mène tout droit vers la catastrophe lors des COP climat. ...

Le jeu de la dame

Dans notre monde abreuvé de contenus vidéos, il existe encore des personnes – certainement des masochistes, dont je fais partie – qui préfèrent la lecture au visionnage d’une adaptation en série télé – si réussie soit-elle. Et c’est une bonne nouvelle car, si j’en crois le nombre d’avis sur le livre, le groupe des lecteurs est important – ils faut aussi comptabiliser celles et ceux qui se sont intéressés au livre après avoir vu la série. Ce n’est pas forcément un mauvais calcul car le temps investi est sensiblement le même (autour de 7 h) et le bilan écologique – pour peu que l’on ait acheté le livre d’occasion ou qu’on l’ait emprunté à la bibliothèque – penche largement en faveur du livre. Non, le seul bémol réside dans la difficulté à visualiser une partie d’échec à partir d’une description textuelle (sans représentation de l’échiquier) – mais si comme moi vous n’êtes pas un spécialiste ça ne changera pas grand chose et les spécialistes du jeu ne s’intéressent pas à ce type de lecture. Car il s’agit d’échecs, dommage à ce propos que le titre original n’ait pas été conservé The Queen’s Gambit – ou correctement traduit par le gambit de la reine – car il désigne une ouverture aux échecs et a donc revêt une signification différente. ...

Testosterror

Bienvenue à Beauf Land. Tous les attributs du mâle alpha de ce début du XXIème siècle sont là. La bagnole, le barbecue, la salle de sport, les magasins de sport, sans oublier évidemment le sacro-saint apéro – le barbecue restant le dernier bastion de la masculinité. Mais, oh malheur, une épidémie aussi contagieuse que le COVID s’attaque aux attributs viril de ces messieurs, une variante des oreillons qui entraîne un éléphantiasis des parties intimes. ...

9 nov. 2024 ·  BD

Mafalda, mon héroïne

Une BD pour célébrer les 60 ans de Mafalda (première publication en 1964), quelle bonne idée. Je ne connais pas bien le personnage – elle m’évoque surtout les cours d’espagnol au collège –, c’est donc l’occasion de (re)découvrir son univers. Cet hommage est exclusivement rendu par des femmes et ce n’est pas un hasard puisque à l’époque de Quino, son papa, les héroïnes n’étaient pas légion et les autrices encore moins. ...

10 oct. 2024 ·  BD

Shiki

Rosalie Stroesser n’est pas la première à raconter en BD son expérience au Japon, je pense par exemple à Manabé Shima – beaucoup plus riant et léger – ou aux Cahiers japonais – beaucoup plus techniques. Mais ce récit se distingue par un sentiment contrasté qu’elle exprime elle-même très bien dès le début du livre. Comment évoquer cette relation particulière, toute en contradictions, que j’ai développée avec le Japon ? Ce mélange d’attirance et de rejet, cette fascination mêlée d’incompréhension. Et cette constante envie d’y retourner. ...

6 oct. 2024 ·  BD

La Fabrique du monstre

Ce livre sur la ville de Marseille s’articule en deux parties bien distinctes, mais reliées fermement dans un rapport cause / conséquence. La première est consacrée aux quartiers nord de la ville, à la misère et à la délinquance. La deuxième à la politique de la ville pendant l’ère Gaudin / Guérini qui a été catastrophique sur le plan de l’urbanisme et qui a contribué à détourner des fonds publics et / ou à blanchir de l’argent en collaboration avec le grand banditisme et les promoteurs immobiliers – je ne les mets pas dans le même sac. ...

L’Affaire Thomas Royer

Je ne lis pas habituellement ce type de romans. Je le dis sans prétention ni volonté de dénigrer le genre, c’est un fait et pourtant j’ai bien apprécié. La lecture est aisée, l’écriture est claire et efficace et on avance très rapidement dans la roman. Les ficelles sont un peu grosses, mais je dois reconnaître que ça marche – au moins sur moi. Voilà pour la forme, mais sur le fond, où l’auteur veut-il en venir ? ...

Le Mystère du monde quantique

Expliquer la physique quantique en bande dessinée, pourquoi pas ! Le défi est intéressant, mais difficile à relever tant le sujet est ardu, abstrait, intangible. Mais c’est justement dans ce domaine que la bande dessinée a une carte à jouer. On peut tout imaginer, tout représenter, ça ne coute pas plus cher et ce n’est pas forcément plus difficile à faire. Tout est à portée de crayon. Ici le partis-pris est d’expliquer cette branche de la physique au travers d’une histoire vécue par un personnage ingénu, une sorte de tintin ratatiné et assez énervant – ce n’est clairement pas le point fort du livre. Dans son périple, accompagné de son fidèle Milou, il va croiser les plus grands théoriciens du domaine: Einstein, Bohr et le fameux Schrödinger resté dans les mémoires grâce à son chat. L’expérience sera ici reprise avec, devinez qui, le chien ! Je ne vais pas dire que j’ai tout compris – ce serait bizarre –, mais les explications sont plutôt claires. Pour les plus motivés ou curieux une notice à la fin de l’ouvrage fournira des explications disons plus académiques. ...

3 sept. 2024 ·  BD

L’échiquier

Ce livre ressemble beaucoup à un précédent livre de l’auteur que j’ai beaucoup aimé, L’urgence et la patience. Cette ressemblance est manifestement assumée. J’ai l’impression, en m’immergeant dans ce livre, de retrouver mon élément naturel. L’urgence de l’écrire, la patience de la façonner, de le polir, de l’affiner, et, en temps voulu, de le reprendre depuis le début, sans cesse, à l’infini, de le retravailler, encore et encore. Il est aussi question de son métier, mais il est plus personnel, une sorte de plongée dans sa mémoire, comme on le fait au crépuscule de sa vie – je lui souhaite de vivre le plus longtemps possible. ...

Hiver 1812

J’ai déjà lu un livre consacré à la retraite de Russie de Napoléon et de sa grande armée, Il neigeait de Patrick Rambaud. Derrière se titre poétique emprunté à Victor Hugo se cache un récit à peine romancé de la grande débâcle. Dans le livre de Michel Bernard, on est plus proche du livre d’histoire, mais ma fascination pour cette épisode de l’histoire est restée intacte. Rien que d’imaginer des dizaines de milliers d’hommes venus de toute l’Europe de l’ouest marcher jusqu’à Moscou et prendre possession du Kremlin me paraît complètement fou. Suivre leur retraite désespérée poursuivis par les russes est encore plus incroyable. ...

Le Secret de Joe Gould

Joe Gould était ce que l’on appelle communément un marginal qui vivait au début du XXème siècle dans le quartier de Greenwich Village, connu pour être à cette époque le repère de tout ce que New York comptait d’artistes bohèmes. Jusqu’ici rien de vraiment étonnant, la plupart des quartiers ont leurs habitués que l’on croise régulièrement et qui peuplent les bars et les bureaux de tabac. Ce qui est plus rare en revanche, c’est que Joe Gould est issu d’une lignée de médecins et qu’il a, comme son géniteur, fait ses études à Harvard. Il dit avoir renoncé à toute activité pour se consacrer pleinement à l’oeuvre de sa vie, la rédaction d’un livre unique par son ampleur qu’il a intitulé Histoire orale de notre temps. Son ambition est de retranscrire des conversations et des réflexions qui disent selon lui plus de l’époque qu’un livre d’histoire. Lorsqu’il n’est pas occupé à boire un coup ou à récolter quelques subsides pour s’adonner à cette occupation, il consacre tout son temps à la rédaction de son livre sur des cahiers d’écolier qu’il garde jalousement dans sa sacoche en cuir qui ne le quitte jamais ou qu’il cache chez divers habitants du Village. ...