Le Ministère du futur

Le Ministère du futur de Kim Stanley Robinson est un roman assez atypique. Il prend le prétexte de la fiction pour écrire une véritable réflexion sur les dangers climatiques qui menacent notre civilisation. On est parfois plus proche d’un rapport du GIEC ou d’un essai du Shift Project que d’un roman traditionnel. Il faut savoir qu’il n’en est pas à son coup d’essai. Kim Stanley Robinson est une figure de la hard science-fiction ses romans – comme ceux composant La Trilogie martienne – privilégient la rigueur scientifique et les conséquences sociales, économiques et politiques des évolutions technologiques ou environnementales. ...

Dans la jungle

On comprend assez vite où l’on met les pieds. Dès les premières pages, quelque chose cloche. Une tension sourde s’installe, presque imperceptiblement d’abord, puis de façon de plus en plus inquiétante. C’est d’ailleurs la grande réussite de Dans la jungle. Le roman montre avec beaucoup de justesse comment l’emprise se construit, comment la violence conjugale s’installe par petites touches, comment ce qui paraît anodin finit par devenir insupportable – la parabole de la grenouille ébouillantée. Je dis ça mais c’est uniquement vrai à partir du deuxième chapitre car Adeline Dieudonné a choisi de commencer par la fin. J’aurais été curieux de découvrir l’histoire sans connaître d’avance son issue. ...

Opération Shylock

Lire un livre de Philip Roth est toujours – au moins pour moi – une expérience particulière. Ce n’est pas toujours une lecture facile – Opération Shylock en est un bon exemple – mais c’est presque toujours une lecture stimulante et gratifiante. Le livre repose sur une idée aussi simple que vertigineuse, Philip Roth y rencontre un autre Philip Roth. À travers cette confrontation, Roth met en scène ses propres contradictions, ses doutes et peut-être même sa culpabilité – une matérialisation de sa schizophrénie en quelque sorte. Son double lui reproche notamment de ne pas mettre sa notoriété au service du peuple juif et, pire encore, de contribuer à son discrédit à travers ses romans. ...

Hope

Hope démarre en trombe. La première partie est excellente avant que le livre ne retombe comme un soufflé. On retrouve ce grand classique du roman américain, la famille parfaite qui éclate en plein vol. Andrew Ridker a choisi une narration basée sur la multiplicité des points de vue. Les différents membres de la famille reviennent sur la même période mais avec de légers décalages temporels – un peu plus dans le passé ou un peu plus loin dans le futur. Le procédé est efficace car l’auteur est bon lorsqu’il s’agit de camper des personnages et de dérouler leurs histoires. La palme revient à la grand-mère qui – malgré le stéréotype – est de loin le personnage le mieux réussi du livre. ...

Acide

Certains sont morts avant même de mourir, moi j’étais revenue morte parmi les vivants. Pas de bol. Le livre est dur, violent, dérangeant. Mais n’est-ce pas aussi l’un des rôles de la littérature que d’appuyer là où ça fait mal ? Elle doit aussi être le témoin de son époque, de la solitude et de l’isolement, jusqu’à cette forme de voyeurisme ambiguë qui peut mener parfois la fascination pour la souffrance des autres. ...

Franz et François

Franz et François est un livre difficile à saisir, à l’image de son auteur. François Weyergans y brouille les pistes en proposant un récit à la frontière entre roman, autobiographie et jeu littéraire. Le titre annonce un dédoublement, mais c’est surtout du côté de François que tout se joue. L’auteur se met en scène, se regarde écrire, se raconte – ou plutôt construit une version de lui-même, insaisissable, mouvante, parfois contradictoire. Rien n’est jamais complètement stable dans ce texte, qui avance par fragments, par détours, par associations d’idées. ...

La cuisine du Tengu T1

À 14 ans – autrement dit au seuil de l’adolescence – les membres des familles tengu, ces créatures issues du folklore japonais, doivent observer une année de retraite. C’est dans ce cadre que le jeune héros rejoint son frère à la campagne. Là, loin du tumulte, il apprend à vivre autrement, au rythme des saisons, au contact direct de la nature, et surtout à travers la cuisine. Récolter, préparer, attendre, autant de gestes simples qui deviennent ici essentiels. On ne peut s’empêcher de penser que ce type de parenthèse ferait du bien à bien des familles. ...

29 avr. 2026 ·  BD

La Bataille d'Occident

Éric Vuillard, dans La Bataille d’Occident, revient sur la Première Guerre mondiale avec ce style si particulier qui est devenu sa signature. Là où il excelle souvent dans les formes brèves, il embrasse ici un temps long – des prémices du conflit à sa conclusion – à grands coups d’ellipses éclairées par des saillies ironiques et une écriture très travaillée qui frappe d’abord par sa singularité. Mais à force, le procédé s’épuise un peu. Ce qui intrigue au départ finit par lasser, comme si la stylisation prenait le pas sur le sujet. Heureusement, le livre est court, ce qui évite la saturation, mais ce n’est clairement pas celui que je retiendrai en priorité. ...

À l'assaut du réel

J’ai découvert Gérald Bronner en lisant son livre autobiographique Exorcisme. À l’assaut du réel est plus conforme à sa production habituelle en tant que sociologue, il s’intéresse à notre rapport à la réalité et ce n’est pas son premier livre dans ce domaine. La réalité, c’est ce qui continue d’exister lorsqu’on cesse d’y croire. – Philip K. Dick Je suis assez client de ce type d’ouvrage, qui regorge d’observations et d’expériences pour mieux comprendre à la fois le monde dans lequel nous vivons et nos propres mécanismes de pensée. Sur ce point, le livre tient toutes ses promesses. Bronner multiplie les angles d’approche: les biais cognitifs, la transformation de notre environnement informationnel, la perte de repères, le vertige de la liberté, le métavers, la post-vérité et j’en passe. Chaque idée, chaque exemple est stimulant et pousse à la réflexion – j’avais envie de tous les retenir pour pouvoir en parler. ...

Lundi, c'est loin

Le roman est construit comme une mosaïque de trajectoires entremêlées autour d’un noyau de banlieusards qui ont rejoint la capitale, Londres, et sa vie débridée pendant que leurs parents occupent toujours leur pavillon. Entre amours contrariés, entrée dans l’âge adulte retardée, désintérêt pour un travail qui n’est qu’alimentaire, ils vivent au présent sans se soucier de l’avenir. Rien de spectaculaire – à part la baleine qui se retrouve loin de chez elle coincée dans la Tamise –, mais une accumulation de situations ordinaires qui finit par dessiner le portrait d’une époque et d’une ville. Cet aspect est bien rendu et on se retrouve immergé dans ce Londres underground. Le week-end, censé incarner la liberté, devient un espace d’errance, tandis que le lundi – repoussé et redouté – symbolise le retour à une réalité dans laquelle personne ne semble vivre. ...

Philip & moi

Philip & moi est un livre curieux. L’intrigue se déroule à l’époque où Philip Roth vivait dans sa ferme du Connecticut avec son épouse Claire Bloom. Leur voisine était alors l’écrivaine et critique littéraire Francine du Plessix Gray, qui accueillit Esther comme fille au pair. Celle-ci joue le rôle de narratrice et se confond parfois avec l’autrice. Ce positionnement ambigu brouille volontairement les pistes – peut-être un hommage à l’auteur originaire de Newark, passé maître dans l’art de mêler autobiographie et fiction. ...

20th Century Boys

Je suis vraiment admiratif du travail de Naoki Urasawa, pour s’en convaincre, il n’y a qu’à lire mes articles consacrés à Pluto – un très bon souvenir, le fait d’en parler me donne envie de relire la série. Sur le papier, 20th Century Boys a tout pour plaire. Des enfants qui jouent à sauver le monde voient, une fois devenus adultes, leurs jeux se transformer en prophétie. Les dessins sont à tomber, très précis, le scénario et sa mise en oeuvre sont savamment orchestrés. ...

4 mars 2026 ·  BD

Mon traître

La ville de Belfast, même imprimée sur une simple feuille de papier, possède un puissant pouvoir évocateur. Surgissent aussitôt les briques rouges, les fresques murales, le ciel bas et la pluie fine – sans oublier la Guinness. Mais Belfast, c’est surtout le théâtre des Troubles, ce conflit qui a durablement endeuillé l’Irlande du Nord. C’est dans ce contexte qu’un luthier parisien se prend de passion pour la cause républicaine et se retrouve progressivement mêlé à une guerre qui n’est pas la sienne. ...

La vie profonde

La vie profonde est le journal de bord d’une expédition scientifique. Rien de plus classique me direz-vous ? Oui c’est vrai, mais il s’agit d’une variante où un invité extérieur à la mission raconte. Ici, c’est le dramaturge et écrivain David Wahl qui a eu cette chance. Le lieu est insolite, les abysses, ou plus exactement les monts hydrothermaux qui évacuent la chaleur de la terre par des cheminées communément appelées des fumeurs. Elles ont été découvertes relativement récemment, prés d’une décennie après que l’homme ait posé un pied sur la Lune. Le site comporte une station de mesure, mais ce n’est pas l’ISS, le seul à descendre pour l’entretenir est le drone sous-marin Victor piloté depuis le navire de l’Ifremer le Pourquoi pas ?. Comme on le sait, cet environnement qui semble pour nous humains extrêmement hostile, abrite une faune étonnante que l’on croirait tout droit venue d’une planète extraterrestre. ...

La Meute

Je ne m’intéresse pas particulièrement à La France Insoumise ni à son chef Jean-Luc Mélanchon. Par contre, je me suis toujours posé certaines questions qui ne portent pas sur les idées défendues. Comment porter au pinacle la démocratie représentative et diriger son mouvement d’une main de fer, ne pas hésiter à purger ses membres dès la moindre contradiction, bref se comporter en interne comme un autocrate ? Comment des personnes intelligentes – pas toutes, mais quand même – peuvent cautionner ce mode de fonctionnement, ces prises de positions parfois délicates et opportunistes, quitte à renier ses propres convictions ? Quelle est la réelle motivation de ce mouvement et de son guide suprême, améliorer la vie des gens, ou simplement accéder au pouvoir pour satisfaire une ambition – ou par esprit de revanche ? Questions subsidiaire, mais pourquoi est-il aussi méchant ? […] il est désormais convaincu que les 600 000 voix qui lui manquaient pour atteindre le second tout se trouvent dans les banlieues. ...

Les bons voisins

Nina Allan n’est pas une autrice de polars. Jusqu’ici, elle s’est surtout illustrée dans les littératures de l’imaginaire et les romans d’anticipation. Les bons voisins, que l’on pourrait ranger du côté du roman noir, a bénéficié d’un certain écho lors de sa sortie, suffisant pour piquer ma curiosité. Bien m’en a pris, car il s’agit d’une très belle découverte. Toute intrigue policière doit comporter une fausse piste, c’est la règle. ...

18 janv. 2026 ·  Noir  ♥

Deep Me

Deep me ou l’expérience du noir total. Des planches entières de cases totalement noires où seul le récitatif est présent en lettres blanches. On comprend tout de suite la situation. Adam est quelque part entre la mort cérébrale et le locked-in syndrome. On est clairement dans de la bande dessinée expérimentale et Marc-Antoine Mathieu est un spécialiste – ou un habitué – du genre. Le dispositif est très bien adapté à la situation, comment dans une vue à la première personne, de l’intérieur. C’est assez fort, puisque l’on ressent la frustration immense juste par le biais d’un texte posé sur des cases noires. ...

20 déc. 2025 ·  BD

La Bibliomule de Cordoue

Depuis l’invention de l’écriture, l’obscurantisme quel que soit la forme qu’il prend s’est toujours attaqué à la connaissance, car elle émancipe, et donc aux livres qui en sont le récipient. La bonne nouvelle est qu’ils n’y sont a priori pas parvenus – Trump est en train de faire une nouvelle tentative. Cette histoire, comme beaucoup d’autres donc le plus connu reste certainement le Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, raconte la révolte contre la destruction des livres. ...

16 nov. 2025 ·  BD

Rien de grave

Quatre consonnes et trois voyelles. C’est le prénom de Raphaël. Je le murmure à mon oreille. Et chaque lettre m’émerveille. […] Le Raphaël de la chanson de Carla Bruni est Raphaël Enthoven qui a quitté sa femme, Justine Levy – la fille de Bernard-Henri Lévy –, pour vivre une histoire avec la chanteuse qui était alors en couple avec son père, Jean-Paul Enthoven – ami de longue date de BHL. Je sais, c’est compliqué et on n’est pas loin de la tragédie grecque. Dans ce roman très largement autobiographique seuls les noms semblent avoir été changés, Raphaël est devenu Adrien et Carla, Paula. ...

L'invention de Tristan

Dans la littérature il existe des livres mythiques pour différentes raisons. Le seigneur des porcheries entre dans cette catégorie. Le titre est déjà une punchline en forme d’oxymore, que l’on a du mal à oublier. Pour ajouter à cette attraction, son auteur, Tristan Egolf, fait partie des auteurs maudits, il n’est pas dans le club des 27, mais il n’a pas fait de vieux os. Adrien Bosc, le directeur des éditions Julliard, a voulu raconter cette histoire, celle d’une livre et de son auteur. Pour ce faire, il s’est mis dans la peau d’un journaliste littéraire, mais dans la peau seulement car il s’est inventé un double de fiction dont l’enquête est racontée dans ce roman. Ce choix est étrange, on sent l’hommage au journalisme littéraire, mais il n’est pas allé jusqu’au bout, très curieux car la part de romanesque est quasiment inexistante – était-ce une façon de prendre plus de liberté ? ...