Les Éclats

C’est un concentré de Bret Easton Ellis. Tout ce qu’il a fait de mieux, sublimé par l’expérience et la maîtrise d’un grand écrivain. Les Éclats m’a semblé être la parfaite synthèse de son oeuvre. On y retrouve le campus novel des Lois de l’attraction1, le tueur en série d’American Psycho2, le milieu ultra-riche de Los Angeles de Moins que zéro – ça me rappelle la série Beverly Hills 902103 version trash –, avec du name dropping pratiquement à chaque page, et le côté paranoïaque et autofictionnel de Lunar Park. Le tout avec l’expérience d’un écrivain qui maîtrise parfaitement ses effets. Ellis semble ici avoir repris ses vieilles recettes pour en tirer le meilleur. ...

2 sept. 2026 · #1012 ·  Roman  ♥

La Femme silencieuse

Après Le journaliste et l’assassin, Janet Malcolm étudie le biographe et son sujet au travers du cas très controversé de Sylvia Plath et Ted Hugues. Le suicide de Sylvia Plath est connu, on pourrait même penser, comme l’autrice, qu’il a joué un rôle majeur dans la réception de son oeuvre et dans sa légende. C’est une question récurrente: la poésie de Plath aurait-elle suscité une telle attention du public si elle ne s’était pas tuée? Je serais plutôt de l’avis de ceux qui pensent que non. Les poèmes, où la mort est omniprésente, nous émeuvent et nous galvanisent parce que nous savons ce qui s’est passé. ...

Diables blancs

Diables blancs est un roman d’un mauvais esprit jubilatoire. Imaginez un couple à la Bonnie and Clyde sous speed, tequila et médicaments, lancé à toute allure dans un Los Angeles des années 1990 en plein spleen. L’idée de la confession – sur cassettes de Walkman, on est dans les années 90 – fonctionne très bien, pas de narration alambiquée, juste un récit qui file à toute vitesse, porté par une voix sarcastique, un humour noir ravageur et un sens du rythme qui ne faiblit jamais. ...

29 juil. 2026 · #1002 ·  Noir  ♥

Et quelquefois j'ai comme une grande idée

Et quelquefois j’ai comme une grande idée est un de ces romans qui semblent embrasser toute la condition humaine. On y trouve une trahison initiale, la famille, le travail, la culpabilité, l’orgueil, la fraternité, la rivalité, le poids de l’héritage, bref, tout ce qui fait l’essence de la tragédie. C’est sans doute l’un des plus grands romans que j’ai lus. On connaît surtout Ken Kesey pour l’adaptation au cinéma de son livre, Vol au-dessus d’un nid de coucou, mais ce roman révèle un écrivain d’une ambition et d’une maîtrise exceptionnelles. Il ne se laisse pas enfermer dans le carcan de la narration, refuse de rester dans ses rails – on est aux antipodes des constructions stéréotypées. Les points de vue se déplacent sans prévenir, le narrateur change de perspective, les voix s’entremêlent, le temps se contracte ou s’étire. Mais cette liberté n’a rien d’un exercice de style et ne gène pas la lecture. Kesey ne cherche pas à impressionner, il cherche à insuffler davantage de vie à ses personnages. Et il y parvient avec énormément de force. ...

25 juil. 2026 · #1000 ·  Roman  ♥

Naphtaline

À la mort de sa grand-mère, une jeune fille s’installe dans sa maison laissée vacante. C’est l’occasion pour elle de se plonger dans l’histoire chaotique de sa famille qui a émigré en Argentine pour fuir l’Italie de Mussolini. En explorant cette histoire, son histoire, elle va parvenir à mieux comprendre cette grand-mère qu’elle n’appréciait que peu. “Être une bonne personne” Je ne sais pas ce que ça veut dire. Mais si on me demandait de citer des exemples, ton nom ne me viendrait pas à l’esprit. Qu’est-ce qui peut pousser une personne à devenir si amère ? ...

16 juil. 2026 · #998 ·  BD

La Familia Grande

La Familia Grande désigne cette famille recomposée qui se retrouve chaque été dans une grande maison de Sanary-sur-Mer. Famille, amis, adultes et enfants s’y mêlent dans une liberté revendiquée, héritée de l’après-Mai 68, où l’on se méfie des interdits autant que de l’autorité. Au premier regard, le tableau semble presque idyllique. En publiant ce livre, Camille Kouchner a brisé la loi du silence. Ce faisant, elle a fait voler en éclats non seulement cette familia grande, mais aussi sa propre famille. Son récit prend alors la forme d’une catharsis. Elle y donne corps à la culpabilité qui l’a longtemps habitée, sous les traits d’un serpent qui grandit au fil des pages. La culpabilité d’avoir su sans parler, puis celle d’avoir parlé en sachant qu’elle détruirait irrémédiablement l’équilibre familial. Cette contradiction permanente, elle la restitue avec justesse. ...

La route

Ce livre est une référence dans le genre post-apocalyptique et une référence tout court – après le cinéma c’est en bande dessinée que le roman de Cormac McCarthy vient d’être adapté magistralement par Manu Larcenet1. Je ne voulais ni voir l’un, ni lire l’autre avant d’avoir lu l’oeuvre originale. Mais j’ai repoussé l’échéance car je savais que cette lecture pouvait être éprouvante, je ne m’étais pas trompé. Tout est mort, plus aucun être n’est vivant, sauf quelques hommes qui tentent de survivre en cherchant désespérément de quoi à subsister, nourriture et vêtements. Parmi ces pauvres hères, une homme et son fils cheminent en direction du sud, poussant un caddie – ce symbole de la société de consommation – contenant tout ce qu’ils possèdent. Qu’y a-t-il au bout de la route, vers quoi marchent-ils ? ...

Dans la combi de Thomas Pesquet

Je connais quelqu’un qui était dans la même promotion à SUPAERO que Thomas Pesquet. Il me disait “En plus d’être beau gosse et intelligent, il était même meilleur que nous au foot. Et le pire, c’est qu’on ne pouvait même pas lui en vouloir parce qu’il était sympa.” Ce côté gendre idéal qui semble tout réussir avec aisance et modestie – et qui est quand même très énervant pour le commun des mortels – est l’un des aspects qui ressort de la BD de Marion Montaigne. Mais ce serait mal connaître l’autrice que de croire qu’elle a signé une hagiographie. Elle trouve toujours le moyen de désacraliser le mythe, une raie des fesses à l’air, un pet dans la combinaison, et voilà tout le monde ramené les pieds sur terre. ...

1 juin 2026 · #988 ·  BD  ♥

Terre ou lune T1

Comme souvent dans la science-fiction, la Terre est devenue une poubelle. L’humanité doit sa survie à la colonisation de la Lune, devenue un refuge autant qu’un nouvel horizon. Avec Terre ou Lune, Jade Khoo propose un univers à la fois familier et singulier, où la catastrophe écologique sert de toile de fond à une histoire plus intime. J’avais déjà décelé dans Zoc une originalité et une poésie prometteuses, qui m’avaient fait rapprocher son travail de celui de Jérémie Moreau. Ce premier tome confirme cette impression. ...

12 avr. 2026 · #978 ·  BD  ♥

Mon vrai nom est Elisabeth

Les enquêtes familiales ont été particulièrement présentes dans la production littéraire de l’année 2025. Ce livre fait partie des plus remarqués – avec Kolkhoze, La maison vide et Le Bel Obscur – et je comprends pourquoi. La jeune chercheuse Adèle Yon s’intéresse à son arrière-grand-mère Élisabeth surnommée Betsy. Pour faire court, elle souffrait de graves problèmes psychologiques. Toute la famille était au courant, mais personne n’en parlait, une omerta familiale. Alors, Adèle, qui se posait des questions sur sa propre santé mentale, a décidé d’ouvrir la boîte des secrets en explorant les archives, en interrogeant la famille, en menant un véritable travail d’enquête. Je ne veux pas trop en dire, mais ce qu’elle a découvert est glaçant, très dur pour elle, pour sa famille et même pour le lecteur. ...

Tulipe

Tulipe emprunte la voie du Petit Prince, un ouvrage que l’on pourrait croire destiné aux enfants, mais dont le propos se révèle bien plus profond qu’il n’y paraît. Tulipe et ses amis mènent une vie simple et tranquille, rythmée par les petits plaisirs du quotidien, mais cela ne les empêche pas de se poser de grandes questions existentielles. – La vie est courte, il faut en profiter. Sans perdre un instant. – Qu’est-ce que tu t’imagines, Crocus ? Tous ces petits instants que tu appelles perdus, toutes ces petites odeurs, toutes ces petites couleurs, la vie n’est rien d’autre que ça et tu es en train de tout rater. ...

15 mars 2026 · #972 ·  BD  ♥

Les Enfants endormis

Anthony Passeron, lorsqu’il était enfant, vivait avec sa famille dans un petit village de l’arrière pays niçois qui a été victime, comme bien d’autres, de la désertification. Sa famille tenait depuis plusieurs générations une boucherie qui faisait sa fierté. Avec le temps, ce village vivant s’est peu à peu vidé de ses commerces et la vie a changé. Le fils ainé de ses grand-parents, portant le prénom de l’arrière-grand-père Désiré, s’est rapidement désintéressé de cette vie de labeur et a cherché à échapper à son destin. D’abord en poursuivant des études, puis en faisant la fête à la grande ville, Nice, avant de décider un jour de partir sur un coup de tête découvrir le monde à Amsterdam. Tout a basculé. ...

3 mars 2026 · #968 ·  Roman  ♥

Madame Bovary

Gustave Flaubert est l’un des rares auteurs à être parvenu à faire exister l’un de ses personnages au point de le faire entrer dans le langage courant, Emma Bovary. Elle a même donné son nom à un concept, le bovarysme. Sentiment d’insatisfaction qu’éprouve une personne à l’égard de sa condition sociale et de sa vie affective, et qui la conduit à chercher une évasion dans le romanesque, l’imaginaire (CNRTL). Emma se trouve évidemment au centre du roman, mais il est intéressant de constater qu’aucun personnage n’est idéalisé. Tous possèdent leur part d’ombre, failles, lâchetés, illusions, bassesses, médiocrités. Comme dans la vie, personne n’est parfait – loin de là – et c’est précisément ce qui rend l’ensemble si humain. ...

18 févr. 2026 · #966 ·  Roman  ♥

Les ingénieurs du chaos

Ce livre de Giuliano da Empoli a acquis une notoriété considérable depuis sa parution. Avec quelques années de recul, force est de constater que l’auteur avait vu juste, nous entrions de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Il décrit une fracture si profonde, un changement si radical, qu’il le compare à la découverte de la physique quantique, venue ébranler des siècles de certitudes fondées sur la mécanique newtonienne. En politique, le choc a été du même ordre. ...

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays est le premier roman de l’auteur américain Nathan Hill. Comme beaucoup de premiers romans, il se montre d’emblée très ambitieux. Plusieurs trames narratives s’y entremêlent autour d’un professeur de littérature qui passe davantage de temps à jouer en ligne qu’à écrire le grand roman pour lequel il a pourtant déjà reçu un confortable à-valoir – aussitôt englouti dans l’achat d’une maison dont la valeur s’est effondrée lors de la crise immobilière. Alors que les nuages s’amoncèlent dans sa vie, un événement inattendu va alors le contraindre à se replonger dans un passé qui pourrait être sa planche de salut. ...

16 déc. 2025 · #949 ·  Roman  ♥

L'heure des prédateurs

Les prédateurs sont les autocrates, les nouveaux populistes et les patrons de la tech – il les appelle aussi les borgiens. Leur heure est arrivée, ils sont en train de mettre leurs mains sur les démocraties libérales qui avaient émergé aux quatre coins du globe. L’heure des prédateurs n’est, au fond, qu’un retour à la normale. L’anomalie ayant plutôt été la courte période pendant laquelle on a pensé pouvoir brider la quête sanglante du pouvoir par un système de règles. ...

Tous les hommes du roi

Après avoir lu Karoo et Le dernier stade de la soif, je suis tombé par hasard sur Tous les hommes du roi, un autre des grands animaux de la très belle maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture qui remet à l’honneur de grands livres étrangers oubliés en les présentants dans de nouvelles traductions et des écrins à leur mesure. C’est le cas pour Robert Penn Warren que je ne connaissais pas alors qu’il a reçu deux prix Pulitzer dont un pour ce livre. ...

16 oct. 2025 · #935 ·  Roman  ♥

Un historien à Gaza

Rien ne me préparait à ce que j’ai vu et vécu à Gaza. Cette phrase revient comme une anaphore, marquant la sidération de Jean-Pierre Filiu, historien et l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient, face à ce qu’il a découvert sur le terrain. Fin 2024, début 2025, il s’est rendu pendant un mois dans la “zone humanitaire” autour de Khan Younès – je n’oublie pas d’utiliser, comme il le fait systématiquement, des guillemets. Il a eu le courage d’aller dans cette zone de guerre pour faire ce que tout historien devrait pouvoir faire, documenter les faits et témoigner. ...

Mémoires d'Hadrien

Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXème on fait du dehors. Par cette phrase, issue de ses notes figurant en fin d’ouvrage, Marguerite Yourcenar résume aussi clairement et succinctement que possible le travail qu’elle a réalisé en écrivant ces mémoires à la place de l’empereur romain Hadrien. Comme Emmanuel Carrère qui le confesse dans Le Royaume, je n’étais pas parvenu à lire ce livre après deux tentatives, mais la troisième fut la bonne. La période des vacances a certainement aidé, mais je pense qu’il est aussi intéressant d’avoir le recul de l’âge pour bien apprécier la lecture de ce livre. La maturité est peut-être, comme pour son écriture dont le projet avait été imaginé très tôt mais qui n’a pu être réalisé que sur le tard, un prérequis pour pleinement apprécier ce livre. Plus prosaïquement, cette lecture est exigeante, chaque phrase compte car elle est l’essence, le concentré de connaissances, de travail et de talent phénoménal. Il faut aussi du temps pour se plonger dans ce IIème siècle qui est bien différent du notre et au cours duquel Hadrien a rompu avec l’expansionnisme de son prédécesseur Trajan pour se concentrer sur le maintien de la paix, l’organisation, la modernisation et la prospérité économique de cet immense empire. À ce titre, il est résolument moderne, un vrai homme d’état et j’ai été – agréablement – surpris par la portée politique de cet ouvrage. ...

10 août 2025 · #918 ·  Roman  ♥

Le Bûcher des innocents

Ce fait divers a hanté ma jeunesse – encore plus que l’affaire d’Outreau racontée par Florence Aubenas dans La méprise, avec là aussi un gros dérapage de la justice – j’ai eu l’impression de partager pendant des années mes repas avec les familles Villemin et Laroche – il existe meilleure compagnie. À l’époque je ne comprenais pas tout, mais ces histoires tordues, cette traque et surtout la présence terrifiante du Corbeau auteur de lettres et d’appels anonymes m’ont marqué. Bien des années après, j’ai dévoré avec un grand intérêt ce pavé, cette somme consacrée à l’affaire du petit Gregory. C’est un livre remarquable, fruit d’un travail de cinq ans qui a dû être une catharsis pour la journaliste qui a pu, avec le recul, revenir sur les évènements et sur les comportements des acteurs et des commentateurs de ce drame à commencer par elle-même qui s’interroge et nourrit des regrets et des remords. À leur décharge, il faut dire que cette affaire avait tout pour devenir le feuilleton macabre de la France des années 80. Les histoires de famille, la jalousie de la réussite sociale, la tromperie, un infanticide, la tabou de la mère, la vengeance, bref tout ce qui fait parler dans toutes les villes et les villages se retrouvait exposé jour à près jour au journal télévisé. On voudrait écrire une tragédie ou un polar, on ne pourrait pas inventer quelque chose de pire – ou de mieux selon le point de vue. ...

1 août 2025 · #917 ·  Noir