La bataille

C’est à Balzac que nous devons l’idée de ce livre : Pas une tête de femme, des canons, des chevaux, deux armées, des uniformes ; à la première page le canon gronde, il se tait à la dernière ; vous lirez à travers la fumée, et, le livre fermé, vous devez avoir tout vu intuitivement et vous rappeler la bataille comme si vous y aviez assisté. Il en parlait lui-même en ces termes dans une lettre adressée à Madame Hanska. Intrigué qu’il n’ait pas mené ce projet à bien, Patrick Rambaud a repris le flambeau, relevé le défis. Et de quelle façon, ce livre est génial ! En seulement trois cent pages il nous transporte sur le champ de bataille aux côtés de Napoléon. Mais pas seulement, le lecteur va discuter avec les maréchaux, combattre auprès des cuirassiers et des voltigeurs et même vivre le combat de l’extérieur grâce à un spectateur de marque, Marie-Henri Beyle plus connu sous son nom de plume Stendhal. On a l’impression de se déplacer pour tour à tour se retrouver au front en plein coeur de la bataille où les hommes se livrent une lutte enragée puis à l’arrière sous la tente impériale où la tension est palpable lorsqu’il faut avaler les mauvaises nouvelles, définir la stratégie et ordonner. ...

Stoner

C’est un roman passif qui évoque toute une vie – ce n’est pas péjoratif, on emploie parfois ce terme par opposition au roman actif qui isole une crise. Cette vie, c’est celle de William Stoner. Ce n’est pas quelqu’un d’exceptionnel et c’est déjà l’une des forces de cette histoire. D’origine modeste, ce sont les études qui ont changé sa vie. Une matière a tout de suite retenu son intérêt: la littérature. Ce sera le fil rouge de sa vie. La seule chose que personne ne pourra lui enlever malgré les difficultés et les désillusions, elle restera toujours comme un refuge, une béquille de l’âme. ...

Le bûcher des vanités

C’est le premier livre de Tom Wolfe que je lis et quelle claque. Le moins que l’on puisse dire c’est que l’on prend ce pavé de 900 pages en pleine figure. Les descriptions sont précises et font montre d’une grande lucidité et perspicacité de la part de l’auteur. Les dialogues sont terriblement efficaces, parfois drôles mais surtout sonnent vrai. Ce livre est le livre de New York des yuppies de Manhattan aux malfrats du Bronx. Toute une kyrielle de personnages se débat dans cette ville présentée comme LA ville du XXème siècle. Au fil de l’histoire, on sent bien que les destins des personnages vont finir par se croiser. On voit le terrible piège tissé par Tom Wolfe se mettre en place dans une mécanique implacable. Les fils de cette toile ne sont pourtant pas grossiers mais diaboliquement bien arrangés. On prend beaucoup de plaisir à les découvrir puis à les suivre pour voir les personnages s’agiter et glisser pourtant irrémédiablement vers cet abîme. On comprend peu à peu quel rôle va jouer chacun dans cette grande pièce dramatique. ...

L'écume des jours

Son peigne d’ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l’aide d’une fourchette dans de la confiture d’abricots. Colin reposa le peigne et, s’armant du coupe-ongles, tailla en biseau les coins de ses paupières mates, pour donner du mystère à son regard. Il devait recommencer souvent, car elles repoussaient vite. Ai-je besoin d’en dire plus pour vous donner envie de lire ce livre ? Je ne peux pas m’empêcher de dire quelques mots mais je vais faire court car je n’ai pas la prétention de m’appesantir sur une oeuvre qui a été abondamment commentée. Avec ce premier extrait, vous avez eu un aperçu de la poésie et de l’originalité de ce roman mais quel en est le sujet ? Dans cet univers improbable où les associations d’idées semblent prendre vie, nous suivons celles de Colin. Colin est un jeune homme d’une trentaine d’années appartenant à la jeunesse dorée – qui ressemble un peu à celle de Saint-Germain-des-Prés. Il ne travaille pas, passe sa vie à se divertir et ne rêve que d’une chose: les filles. ...

La Musique du hasard

J’étais de mauvaise humeur et je ne trouvais rien à lire. Après avoir ouvert plusieurs livres, lu les premières pages et aussitôt reposé le livre, j’ai décidé de revenir aux fondamentaux. Direction l’étagère réservée aux romans de Paul Auster et sélection d’un roman au titre évocateur sans être pompeux ni aguicheur – comme l’on en voit malheureusement de plus en plus – La musique du hasard. Comme le laisse supposer le titre, le hasard joue un rôle central dans ce roman. Vous savez, celui qui vous fait prendre une route plutôt qu’une autre, entrer dans un magasin et y croiser, au détour d’un rayonnage, une personne que vous n’aviez pas vu depuis longtemps, enfin celui qui vous pousse à vous arrêter lorsque vous apercevez un inconnu marcher seul au bord de la route… ...

HHhH

Voilà un titre à la fois cryptique et évocateur lorsque l’on a compris le message – HHhH est le sigle de “Himmlers Hirn heiβt Heydrich” ce qui signifie “le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich”. L’histoire est centrée sur Reinhard Heydrich et, à travers lui, sur le IIIe Reich, la Seconde Guerre mondiale et les atrocités commises, lors de cette période, par les nazis. Si Heydrich n’est pas le plus connu des nazis il est certainement l’un des plus dangereux. Les surnoms dont il est affublé sont assez évocateurs et parlent pour lui: le boucher de Prague, le bourreau, la bête blonde, … Son ascension au sein de l’appareil SS est fulgurante. Il deviendra l’un des plus hauts gradés (Obergruppenführer) et l’un des principaux artisans de la solution finale. Le livre raconte ce que vont tenter deux hommes, un tchèque et un slovaque pour mettre fin aux nuisances de cet homme et porter ainsi un sévère coup au IIIe Reich. ...

Plateforme

Avec Plateforme, Michel Houellebecq nous emmène en voyage mais à sa façon. Sa façon n’est pas celle d’un récit de voyage et encore moins celle d’un guide du routard – ceux qui le liront sauront pourquoi. Malgré tout, il est principalement question de tourisme dans ce livre. Michel Houellebecq ausculte ou autopsie, par le prisme des voyages, notre société. Il considère que le tourisme est devenu le dernier eldorado, un exutoire permettant de supporter les contraintes du quotidien. Il capte l’esprit du moment et dépeint le monde qui nous entoure de manière hyper réaliste avec un oeil acerbe et une acuité impressionnante. Contrairement à ce que l’on pourrait croire en commençant ce livre, il est beaucoup moins sombre que ses autres romans, sur ce point, il est aux antipodes de Extension du domaine de la lutte. ...

Le musée du silence

Dans un petit bourg japonais isolé, une très vielle dame conçoit un étrange projet. Elle souhaite dédier un lieu aux habitants de son village. Ce sera un musée, le musée du silence puisque ceux auxquels elle souhaite rendre hommage sont morts. Pour ce faire, elle a une idée originale. Elle souhaite exposer un objet propre à chacun des défunts. Bien sûr ce n’est pas n’importe quel objet mais un objet qui représente le plus fidèlement possible chaque habitant. Ce ne doit donc pas être un objet banal comme une brosse à dent ni un objet d’exception comme peut l’être une montre ou un bijou. Il faut qu’il soit intimement lié à la personne, qu’il contienne un peu de son âme afin qu’elle puisse survivre par-delà la mort. C’est pour rassembler cette collection et devenir le conservateur de ce curieux musée qu’est embauché le jeune homme, protagoniste principal de cette histoire. Surpris dès le début par l’entreprise que souhaite mener cette troublante vielle dame, il va tomber de Charybde en Scylla en découvrant bien des mystères. ...

Dr Fischer de Genève

Comme souvent chez Graham Greene on retrouve dans ce court roman de nombreuses références à la religion. Cette fois, elle sont mises au service de la description d’un homme oscillant entre Dieu et le Diable. Je ne suis pas le Christ et il n’est pas Satan; d’ailleurs, je croyais que nous nous étions mis d’accord pour dire qu’il est Dieu Tout-Puissant - mais j’imagine qu’aux yeux des damnés, Dieu Tout-Puissant ressemble beaucoup à Satan. ...

Le démon

C’est l’histoire d’Harry White un jeune cadre brillant dans son travail et véritable coureur de jupons à ses heures perdues. Bref, il a tout pour réussir et pourtant … Il lui arrive parfois d’avoir en fin de journée une boule au creux du ventre. Un sentiment en demi-teinte, l’impression de se sentir légèrement cafardeux sans raison apparente. Un peu comme certains dimanches après avoir passé la journée à l’intérieur à ne rien faire. Le soir venu, il peut arriver d’avoir le spleen sans trop savoir pourquoi, le regret de n’avoir rien fait, l’appréhension du lundi matin. Parfois, il lui arrive de s’emporter, de bouillir de rage. Ca lui arrive souvent après un week-end agité en prenant le métro le lundi matin, difficile de supporter ce qu’il nomme la populace qu’il trouve grouillante et puante, de se mêler à elle, d’en faire partie. Difficile aussi pour lui de supporter les petits échecs qui sont le lot quotidien d’un jeune cadre au travail: les remontrances du chef, les commérages des collègues, les rivalités, la réussite des autres. Harry sent bien que quelque chose couve et pousse au fond de lui et se sent à l’étroit mais pour l’instant il arrive à le contenir. ...

Invisible

“Si comme moi vous lisez pour éprouver le plaisir de tomber amoureux d’un roman, alors lisez Invisible. C’est le meilleur roman que Paul Auster ait jamais écrit.” Ces propos ne sont pas de moi mais de Clancy Martin un journaliste du New York Times. C’est après les avoir lu, au dos du numéro du magasine Lire du mois d’avril, que j’ai décidé de courir acheter ce nouvel opus de Paul Auster. Même si ça me gène profondément d’être à ce point manipulable par la publicité, je ne vais pas m’en plaindre pour cette fois car je partage largement l’avis de ce journaliste américain. Je n’ai pas lu tout Paul Auster et loin s’en faut mais parmi mes lectures, dont Léviathan, il se hisse aisément sur le podium. L’alternance entre les types de narration, les époques, les personnages est un modèle du genre. Cette maîtrise dans la narration transforme ce qui, vis à vis de l’histoire, était déjà un très bon livre en un très grand. ...

La mort du roi Tsongor

La mort du roi Tsongor est d’abord une tragédie grecque ou un drame shakespearien transposé en Afrique. Il y est question d’un roi bien sûr, d’amour, de liens fraternels, de trahison, de mort et de guerre – c’est deux derniers allant malheureusement toujours ensemble. Tous les ingrédients qui ont été utilisés, depuis l’Iliade et l’Odyssée, pour raconter les plus belles histoires, les grands mythes fondateurs, sont à nouveau réunis et agrémentés d’épices africaines. En faisant le voyage sur ce continent, ce mythe s’est nourri des contes et des légendes locales. Il y a croisé la magie et a fait sienne l’imaginaire de tout un peuple. Ce changement de décor lui confère une esthétique originale et nous prouve que quelque soit le lieu et l’époque, seule la folie des hommes est invariante. ...

Les falsificateurs

Les falsificateurs est un de mes gros coups de coeur de l’année 2008. A ce titre, je tenais absolument à en parler ici. Antoine Bello raconte le parcours d’un jeune homme au sein d’une organisation clandestine (le CFR) dont le but est de falsifier le réel (d’où le titre !). Dans tous les métiers il y a différents niveaux, pendant que certains bâtissent des cathédrales, d’autres construisent des barbecues. La falsification n’échappe pas à cette règle universelle. On débute donc sa carrière de falsificateur par de petites missions qui pourraient paraître insignifiantes au profane mais qui ne modifie pas moins insidieusement le cours de l’Histoire. Changer la date à laquelle une statue a été érigée ou les statistiques d’un poisson du bout du monde sont des actes a priori anodins et indépendants qui ne tendent pourtant pas moins vers le même objectif. Mais lequel … ...

Sa Majesté des Mouches

Si je vous dis Robinson Crusoé, Seul au monde, Lost ou même Battle Royale. Vous me répondez sans hésiter île déserte ! Sa Majesté des mouches raconte la destinée d’un groupe d’enfants livrés à eux-mêmes sur une île, après le crash de leur avion. Comment vont-ils réagir, eux qui sont seuls pour la première fois de leur vie, sans aucun adulte pour encadrer le groupe ? Les enfants ont parfois peur d’un monstre imaginaire qui aurait élu domicile sous leur lit. Imaginez alors ce qui peut passer dans la tête d’un gamin ,à la tombée de la nuit, lorsque la forêt commence à bruisser… ...

Léviathan

En lisant un article du New York Times relatant la mort d’un homme suite à l’explosion d’une bombe, Peter Aaron réalise avec effroi que c’est de son ami Ben Sachs qu’il s’agit. Avant que la police ne parvienne à identifier la victime et à comprendre l’affaire, il entreprend la rédaction de l’histoire de son ami inextricablement liée à la sienne. Comment un écrivain reconnu comme Benjamin Sachs a pu finir en miettes, littéralement soufflé par une explosion ? ...

La part de l'autre

Comment imaginer que même le pire tyran aurait pu être un autre ? Emettre l’hypothèse que l’Homme n’est pas intrinsèquement mauvais, que c’est la vie qui le transforme. C’est le pari risqué que tente ici Eric-Emmanuel Schmitt en s’attaquant au chef de file des nazis. Pour démontrer sa thèse, il utilise un genre particulier d’uchronie. Dans ce roman, la séparation entre les deux Histoires a lieu au cours du récit. Afin de mettre en perspective les deux univers résultants – la réalité historique et la fiction –, l’auteur nous propose de suivre en parallèle le parcours d’Adolphe et d’Hitler. De ce fait, tout en revivant les horribles évènements de l’Histoire aux côtés d’Hitler, nous observons les choix de son double fictionnel Adolphe. ...

Mon nom est Rouge

Le sultan a confié à l’Oncle la réalisation d’un livre sans pareille. Celui-ci fait donc appel aux plus grands maîtres peintres et enlumineurs pour la réalisation de cet ouvrage controversé. Pour ce faire, il prend d’infinies précautions pour commander la réalisation des plus dangereuses des miniatures. Ces dernières sont réalisées par plusieurs peintres sans qu’aucun ne puisse appréhender la scène dans son ensemble. Malgré ces précautions, l’un d’eux, monsieur Délicat, est assassiné par l’un de ces pairs. Le récit se déroule à une époque où l’art Moyen-oriental, initialement influencé par l’Asie commence à se tourner vers l’Occident. A cette époque, les grands maîtres, contrairement à leurs homologues occidentaux, ne signaient pas leurs œuvres. Ils s’attachaient plus à représenter les choses en conformité avec la tradition plutôt qu’à imposer leur propre style. Ici, pas question de perspectives, ou de représentations différenciables des visages, il ne s’agit pas de peindre la réalité telle qu’elle est observée par l’artiste mais telle qu’elle est vue par Dieu. ...

La chambre des officiers

En 1914, Adrien Fournier, jeune ingénieur provincial installé depuis peu à Paris, est mobilisé et part à la guerre. Il en reviendra trop vite, atrocement mutilé, défiguré, sans même avoir combattu. Son quotidien sera désormais celui d’un homme brisé, cloîtré dans une chambre sans miroir réservée à ceux que l’on nomme “les gueules cassées”. Dans cette chambre des officiers, auprès de ses compagnons d’infortune, il lui faudra entamer un long chemin de croix vers la guérison fait de souffrances physiques et surtout morales. Le reflet de soi dans les yeux des autres peut être bien pire que celui renvoyé par un miroir. ...

Jeu de société

Ce roman qui se déroule après Un tout petit monde se passe en Angleterre sous le gouvernement Thatcher et relate la rencontre improbable entre le manager d’une grande entreprise et un professeur d’université. Le premier officie dans une fonderie où la testostérone règne en maître. Dans cette usine, des pin-up dénudées sont placardées au mur et les seules représentantes de la gente féminine ne sont que des caricatures de secrétaires rêvant de voir leur propre fille poser pour un calendrier. Le second enseigne la littérature dans une université subissant de plein fouet les effets d’importantes restrictions budgétaires. Sa spécialité est le roman industriel et il pense que le romancier est un capitaliste de l’imagination … ...