Zone

C’est l’un des plus grands livres que j’ai lu. C’est un livre antérieur à Boussole dans lequel Mathias Énard utilise le même procédé du monologue intérieur, du courant de conscience. Le tempo du récit n’est pas réglé cette fois sur les heures qui s’écoulent au cours d’une nuit d’insomnie, mais sur les kilomètres qui séparent Milan de Rome sur la voie de chemin de fer, au rythme de un kilomètre par pages sur 500 kilomètres – soit environ 500 pages. Le récit est fait d’une seule phrase interrompue seulement par l’insertion de quelques chapitres d’un livre que lit Francis, le narrateur, dans le train – je m’inquiétais de l’impact négatif de ce procédé sur la lecture, mais à mon grand étonnement, il n’en a aucun et a l’avantage de représenter au plus près le cheminement de la pensé. ...

Par les routes

Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent. Et c’est un peu ça l’histoire de ce livre. Deux personnages, Sacha qui vient s’installer dans une petite ville du sud de la France simplement désignée par son initiale V. pour y trouver le calme qui sera propice à son projet d’écriture et qui retrouve là, par hasard – le hasard et l’un des grands thèmes de ce livre –, une ancienne connaissance qu’il avait perdu de vue, volontairement, depuis des années, l’autostoppeur. Il ne sera pas désigné autrement – certainement car il n’est que de passage, toujours fuyant – qui, comme son nom l’indique est un nomade, un vagabond qui semble s’être sédentarisé dans cette petite ville. Il y a évidemment entre eux un troisième personnage, une femme. ...

Les Intéressants

Au début je me suis dit qu’il s’agissait d’un de ces romans mettant en scène des étudiants, une sorte de campus novel. Pour être précis, j’ai pensé à un livre que j’ai lu il y a très longtemps – et que j’avais beaucoup apprécié à l’époque – Le maître des illusions. De la même manière, ce roman s’intéresse à la vie d’un groupe d’adolescents qui se sont connus dans un camp de vacances dédié au développement des talents artistiques. Mais Les intéressants, ne se focalise pas sur ce moment en particulier, il le prend comme le point de départ qui va influencer profondément le destin de ces personnages. Ils vont lier une amitié lors de ces vacances qui changera toute leur vie. Tout le noeud du roman se situe dans ce passage. ...

L’origine de la violence

Lorsque j’ai retrouvé ce livre dans ma bibliothèque, je ne me souvenais même pas de l’avoir acheté – ça commence à devenir grave – et je connaissais encore moins son auteur Fabrice Humbert. Mais le titre bien choisi m’a donné envie. Cette lecture a donc été une totale découverte pour moi. Il s’agit d’un autre roman sur la Shoah et sur le traumatisme subi par les générations suivantes, c’est-à-dire par les descendants des victimes. Je le rapproche un petit peu d’un roman célèbre, Le choix de Sophie1 de William Styron, d’ailleurs il est cité dans le livre. ...

Comment je suis devenu stupide

Ceux qui pensent que l’intelligence a quelque noblesse n’en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n’est qu’une malédiction. Martin Page a consacré un livre à ceux que l’on appelle les surdoués, les hauts potentiels ou de manière – je trouve – plus appropriée les zèbres. J’ai croisé ce terme pour la première fois en lisant Petit guide à l’usage des gens intelligents qui ne se trouvent pas très doués et j’avais à cette occasion entendu parlé du roman de Martin Page dont il est question ici. L’histoire est celle d’un jeune homme chez qui, et pour qui, l’intelligence est une tare. Elle est plus qu’un frein, elle est une barrière dans à peu près tous les registres de son existence et l’empêche en résumé de vivre une vie “normale”. Le problème se situe bien dans cette notion de normalité qui n’existe pas ou qui est artificiellement fabriquée. Elle est un produit de la société moderne qui créée bien des déboires à de nombreuses personnes qui pensent se trouver en dehors de leur perception de cette notion de normalité. ...

La maladie de Sachs

Ce n’est un secret pour personne – ou presque –, Martin Winckler est un pseudonyme, peut-être même l’un des plus connus de la littérature contemporaine. Dans la vraie vie il se nomme Marc Zaffran et exerce, ou plutôt exerçait, la profession de médecin généraliste. Et c’est précisément ce livre qui est en rapport avec son métier qui l’a fait entrer en littérature par la grande porte et l’a rendu célèbre sous son nom d’emprunt. De quoi s’agit-il ? En fait il s’agit d’un roman inspiré de faits réels écrit pour donner l’illusion du réel. Tout ceci est un peu paradoxal et pas très clair – c’est le serpent qui se mord la queue –, mais c’est pourtant a peu près ça. Son objectif est de raconter le quotidien de ce que l’on appelle communément le médecin de campagne – en fait, plus prosaïquement, un médecin généraliste de petite ville ou de village. ...

Le Meurtre du Commandeur T2

J’avais cru, après la lecture du premier tome, que l’histoire allait prendre de l’ampleur dans le second tome, que les éléments patiemment mis en place allaient enfin s’assembler pour créer une histoire belle, profonde et très originale. Mais j’ai l’impression que tout cela n’est jamais arrivé. Il est vrai que la lecture est plaisante, mais tant de pages pour si peu de densité, c’est un peu exagéré. Même si la phrase de Murakami est toujours aussi agréable, ce n’est pas suffisant sur la durée – vu la longueur totale des deux tomes. Je sais que tout n’est pas au premier degré et que certaines choses ne sont qu’évoquées, mais tout de même. Je pense avoir déjà constaté ce défaut dans les livres les plus récents de Murakami comme 1Q84, mais ici c’est le summum. A contrario on ne peut pas reprocher à l’auteur japonais de faire dans le main stream, dans le roman calibré où chaque chapitre se termine par un cliffhanger – on en est loin. ...

La clé USB

J’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Jean-Philippe Toussaint après toutes ces années – ma dernière lecture remonte au très bon La Télévision en 2013. Son écriture est toujours aussi agréable, du pur style Minuit, un comparse d’Echenoz. Ils ont un style similaire fait de ce minimalisme – peut-être moins flagrant chez Toussaint – qui caractérise la maison d’édition à l’étoile et d’une dose d’humour. Autre similarité entre les deux auteurs l’univers du polar ou de l’espionnage, qui est très présent chez Echenoz depuis ses débuts et qui est de retour dans ses derniers romans Envoyée spéciale et Vie de Gérard Fulmard, et qui sous-tend l’intrigue de ce dernier opus de Toussaint. J’utilise le terme avec prudence car il ne s’agit pas d’un polar, mais d’un livre qui se situe dans l’univers des romans d’espionnage. ...

Phénomènes naturels

Il y a toujours un peu de méfiance lorsqu’un ouvrage publié en 1992 n’est traduit que plus de 25 ans après. Cette méfiance est encore plus légitime lorsqu’il s’agit d’un des auteurs les plus bankable d’une maison d’édition, auteur de nombreux best sellers: Jonathan Franzen. Deuxième alerte, j’avais entendu des critiques pas très positives qui pointaient l’une des erreurs les plus répandues chez les jeunes auteurs – Franzen était un jeune auteur à l’époque même si on peine à l’imaginer – le fait de mettre trop de choses dans ses romans, autrement dit d’en faire trop ou de vouloir trop en faire. ...

Moins que zéro

Si j’en crois la date inscrite au crayon sur la dernière page du livre, ma précédente lecture de ce roman date de 2005 – je ne pense d’ailleurs ne pas l’avoir apprécié à sa juste valeur à l’époque. C’était déjà quasiment une vingtaine d’années après sa sortie, Bret Easton Ellis n’avait alors que 21 ans. J’ai décidé de le relire pour plusieurs raisons. La première est liée à la couverture médiatique dont a bénéficié l’auteur à l’occasion de la parution de son dernier livre, White, cette année. La deuxième est que j’ai pour projet de lire Suite(s) impériale(s) qui se déroule 25 après les évènements de Moins que zéro. ...

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

Je vous demande alors de conserver à l’esprit cette phrase toute simple que je tiens de mon père et qu’il utilisait pour minorer les fautes de chacun: “Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon.” Que Dieu, s’il vous voit, vous bénisse. Tous les livres de Jean-Paul Dubois ne se valent pas. Celui-ci n’est pas un mauvais livre, loin de là, mais j’ai été surpris d’apprendre qu’il figurait dans la liste du Goncourt 2019 et que les journalistes spécialisés le considéraient comme un candidat sérieux. C’est là ou nos avis divergent. Il s’agit d’un livre typique de Jean-Paul Dubois tout à fait classique et même plus conventionnel et moins réussi que certains autres – j’ai largement préféré Le cas Sneijder par exemple. Je le considère comme un livre grand public plaisant à lire, sans plus. Le problème majeur vient du procédé de narration. Je ne vais rien dévoiler de l’intrigue puisque cette situation est décrite dès les premières pages dans un incipit très réussi – c’est d’ailleurs ces premières lignes qui m’ont donné envie de lire ce livre. Le narrateur, qui est aussi le personnage principal du roman, est en prison. Toute la trame du roman va consister à retracer son histoire et les évènements qui l’ont mené là. La narration alterne entre 1/4 de présent dépeignant un quotidien en prison pas très intéressant et un 3/4 de récit du passé, dépourvu de cet humour qui égaye souvent les livres de Dubois, qui se veut original sans trop y parvenir. Le tout me semble être assez cousu de fil blanc. ...

L’aménagement du territoire

Depuis La théorie de l’information je suis admiratif du travail d’Aurélien Bellanger. J’avais été séduit par sa façon de rendre la technique passionnante et à tout dire romanesque. Il faut dire qu’il est doué, méticuleux, précis – j’avais, à l’époque de son premier livre, pu constater dans un domaine que je connais bien qu’il ne commettait pas d’erreurs techniques –, bref il fait très bien son boulot et avec cette approche sort du lot des jeunes écrivains français. Il parvient à rendre passionnant ce qui pourrait paraître ennuyeux, froid, plat et dénué d’intérêt. Il faut dire qu’il a bon goût et peut-être aussi une bonne source d’inspiration puisqu’il a consacré son premier live à Michel Houellebecq. ...

La vie est faite de ces toutes petites choses

En tout cas oui, Sandra [Magnus l’astronaute membre d’équipage sur la dernière mission de la navette Atlantis], je souscris entièrement à cette appellation, tout cela est un roman, je l’écris noir sur blanc. C’est absolument un roman, parce que je n’y étais pas. Mais c’est un roman dont la contrainte a été que chaque détail soit véritable, dans l’idée que tant d’exactitude devait produire un effet. Je ne sais pas au juste lequel. ...

La Modification

Un matin un homme quitte Paris pour Rome. Il a pris une grande décision. Il va rejoindre sa maîtresse. Il compte lui annoncer qu’il quitte enfin sa femme pour s’installer définitivement avec elle. Durant ce voyage, cette journée entière passée dans le compartiment 3ème classe du Paris-Rome, il ne surviendra pas de grands événements, sauf dans la tête de Léon. 24 h vont s’écouler pendant lesquelles il ne fera que penser à l’événement qui est en train de se jouer. Il va songer à sa nouvelle vie, à sa liberté et sa jeunesse retrouvées. A Paris et à Rome, à la routine et à l’aventure, à la tristesse et au bonheur, au passé et au futur. Il va faire des aller-retours entre les deux. Penser à sa femme, à ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue. A ses enfants, aux espoirs et aux déceptions qu’ils ont suscité. Il va se poser beaucoup de questions, construire et déconstruire les différents scénarios dans sa tête en regardant défiler le paysage depuis ce compartiment inconfortable. ...

Le Sillon

Lorsque j’ai appris que Le sillon de Valérie Manteau avait été couronné par le prix Renaudot, je suis retourné à la bibliothèque pour l’emprunter à nouveau. J’en avais entendu parler à La Dispute et j’avais lu une centaine de pages avant de devoir le rendre. Ce n’était pas par manque d’intérêt, mais parce que je lisais en même temps à ce moment-là L’Origine de la violence. Je n’avais donc tout simplement pas eu le temps de le terminer et l’attribution de ce prix m’a renforcé dans l’idée que j’étais peut-être passé à côté de quelque chose. En un sens oui, mais à la fois pas vraiment. ...

Gatsby

Gatsby le Magnifique ou Gatsby tout simplement pour cette version traduite par Julie Wolkenstein est un grand classique de la littérature. C’est le style qui m’a le plus frappé dans ce roman. Francis Scott Fitzgerald réalise une prouesse en proposant une écriture à la fois épurée et poétique, ce qui semble antinomique et pourtant. […] et nous traversâmes Astoria à 100 kilomètres / heure avant d’apercevoir, sous les pylônes arachnéens du métro aérien, le coupé bleu qui filait tranquillement devant nous. ...

Le Meurtre du Commandeur T1

La sortie d’un nouveau Murakami est devenue au fil du temps un événement mondial. L’auteur japonais a acquis une notoriété qui lui aurait certainement valu une reconnaissance par le comité Nobel littérature si celui-ci n’était pas tombé en disgrâce. A une bien moindre échelle, j’ai moi même été victime de cet engouement qui m’a conduit à me procurer à prix d’or (près de 50 €) les deux tomes, dès leur sortie en librairie – alors que je préfère habituellement attendre l’arrivée des livres sur le marché de l’occasion. Alors que faut-il en penser ? Est-ce le chef-d’oeuvre qui couronne son oeuvre ? ...

Écoute le chant du vent suivi de Flipper, 1973

Écoute le chant du vent et Flipper, 1973 sont les deux premiers romans d’Haruki Murakami. Il les a écrits sur la table de sa cuisine. Ils forment avec La Course au mouton sauvage La trilogie du Rat – le Rat est une personne d’où la majuscule. Le Rat tourna la tête vers le plafond et puis, lentement, il ferma les yeux. Ensuite, il éteignit toutes les lumières qui peuplaient son cerveau, et son esprit s’engouffra dans de nouvelles ténèbres. ...

Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

Patrick Modiano creuse toujours le même sillon. Celui de son enfance et des souvenirs évanescents. Des noms, des lieux qui emergent à la surface de sa conscience et qui peu à peu prennent forme sans jamais se clarifier complètement. De cette période trouble de l’occupation et de l’après guerre. Il l’a fait sous les traits de multiples personnages, celui de Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, comme d’autres avant lui, se prénomme Jean, Jean Daragane. ...

Les locataires de l’été

Je pense – mais j’ai la flemme de vérifier – que ce titre m’a été conseillé par Frédéric Beigbeder dans son livre Premier bilan après l’apocalypse. Je ne connaissais pas du tout Charles Simmons avant de lire ce livre et le titre Les Locataires de l’été ne m’aurait pas attiré. Seule la belle couverture du Phébus libretto, illustrée par un détail d’une oeuvre d’Edward Hopper, aurait pu allumer une étincelle dans mon regard. Il est vrai que ce titre, Les Locataires de l’été, n’est pas une grande trouvaille du traducteur. Le titre original, même s’il est simple, Salt Water, me semble beaucoup plus approprié car je suppose qu’il fait précisément référence à ce passage très évocateur du livre. ...