Kennedy et moi

J’ai du mal à parler de ce livre. Pourtant je l’ai beaucoup aimé. Peut-être que mon manque d’inspiration est lié à son sujet, diffus et finalement assez commun. Il met en scène une famille qui s’est fissurée et est prête a éclater. En fait, le coeur a déjà éclaté mais une fine couche à la surface permet de la maintenir à flot. Les enfants sont grands (une fille et deux fils, des jumeaux) et la famille n’est désormais composée que d’adultes qui n’ont plus grand chose en commun – je dirais même que tout oppose. Le plus atteint de tous est incontestablement le père – disons que c’est lui qui supporte le plus difficilement le poids de cette situation. Depuis un pétage de plomb mémorable en public, cet écrivain n’a plus écrit une ligne et navigue entre neurasthénie et folie pure. ...

Permission

Prenez un fond de 19841, ajoutez-y une bonne dose de Fahrenheit 4512, assaisonnez d’une pincée de Kafka, modernisez le tout et vous obtenez Permission. Mon raccourci est un peu facile mais il s’agit bien, comme pour ses illustres prédécesseurs, d’une dystopie. L’histoire se déroule ici au sein d’une entreprise qui officie dans le domaine politique. Elle joue un rôle dans le processus complexe des négociations entre états – nous en savons quelque chose en tant qu’européens.Le protagoniste de cette histoire est chargé d’établir les comptes rendus des débats et des réunions. Il va sans dire que ses écrits se doivent d’être impartiaux et rédigés de façon formelle. L’écriture réside donc au coeur de son activité professionnelle. Il l’utilise également à des fins personnelles puisqu’il rédige également un journal. C’est au travers de ce journal que nous découvrons l’histoire. ...

La théorie de l'information

On a beaucoup parlé de La théorie de l’information lors de la rentrée littéraire 2012 dont il a été LE premier roman. Est-ce que toute cette couverture médiatique était méritée ? Eh bien la réponse est oui, sans hésitation. Tout le monde connaît un peu l’histoire qui est celle de Pascal Estranger créateur de la société Ithaque et du fournisseur d’accès Internet Démon double romanesque du puissant patron d’Iliad, la maison mère de Free, le prophète des temps modernes Xavier Niel. ...

Le rapport de Brodeck

On vient de confier à Brodeck une lourde tâche. Alors qu’il n’avait rien demandé, c’est tombé sur lui. Il a désormais la charge de raconter ce qu’il s’est passé cette fameuse nuit de l’Ereigniës. Pour s’acquitter de sa mission, il va devoir lire au fond de l’âme des habitants du village et finira par explorer la sienne réduite en bouillie, à l’état de viande hachée, par la guerre et les camps. Il devra découvrir qui est vraiment l’homme que l’on appelle Vollaugä (yeux pleins), De Murmelnër (le murmurant), Mondlich (lunaire), Gekamdörhin (celui qui est venu de là bas) mais que tout le monde s’accorde finalement à nommer tout simplement l’Anderer (l’Autre.) Celui qui est arrivé un jour sans prévenir dans ce village balafré par la guerre. ...

Messieurs les enfants

Dès les premières lignes, on reconnaît le style caractéristique de Daniel Pennac. Un style simple, vivant et faussement naïf. Voici le sujet du livre: Vous vous réveillez un matin, et vous constatez que, dans la nuit, vous avez été transformé en adulte. Complètement affolé, vous vous précipitez dans la chambre de vos parents. Ils ont été transformés en enfants. Racontez la suite. Cette rédaction a été donnée comme punition à trois gamins, trois copains par un professeur craint des élèves depuis des générations, le terrible Crastaing. C’est un exercice proche de celui réalisé par Jirō Taniguchi dans Quartier lointain où il imaginait un adulte redevenant l’enfant qu’il avait été. ...

La carte et le territoire

Ce n’est pas mon livre préféré de Houellebecq mais c’est certainement le plus consensuel. Adieu les provocations, le duo des sujets polémiques sexe & religion. Le Goncourt est à ce prix. Même si ça ne fait pas tout, il est quand même dommage de renoncer à voguer à contrecourant de la bien-pensance et à jeter des pavés dans la marre. S’il a clairement renoncé au sexe dans ce roman “La sexualité est une chose fragile, il est difficile d’y entrer, si facile d’en sortir.”, il n’hésite pas à égratigner quand il en a l’occasion, tiens Mitterrand – pourquoi lui ? – prends ça : “Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers, de villages.”. Pourquoi la littérature s’interdirait-elle d’aborder certains sujets, pourquoi devrait-elle être hypocrite et ne pas représenter le monde tel qu’il est avec sa variété d’opinions et de discours ? ...

L'absent

“Comment un homme qui a gouverné l’Europe peut-il se retrouver sur un îlot avec les pouvoirs d’un sous-préfet ?” La question posée par Patrick Rambaud dans l’auto-entretien figurant à la fin du livre le résume à elle seule. Le contraste est tellement fort entre l’Empire, la Grande Armée et cette île minuscule où vit une poignée d’habitants qu’il en devient un ressort comique: Le comte Bertrand indiqua de l’ongle un point perdu en mer à côté de la Corse. – On dirait un puceron. – C’est pourtant l’île d’Elbe. – Une île, ça ? Un rocher, oui. ...

Les fleurs

L’histoire est toujours la même, celle du hasard, une rencontre. Si banal finalement et pourtant toujours aussi troublant. Comment une telle conjonction d’évènements a pu se produire pour aboutir à ce résultat ? Ce qui est original dans ce roman ce n’est donc pas l’histoire, j’entends la chaîne des évènements et des actions qui se produisent. Non, ce qui est intéressant, c’est ce qui se passe dans les coulisses, dans la tête des personnages. Christian Gailly nous en ouvre grand les portes et les met au premier plan, sur le devant de la scène. Alors, l’intérêt n’est plus le même car il s’en passe des choses dans la tête des gens. Une idée qui pointe son nez, un remords qui agace, un souvenir qui déboule ou une impression qui tamise de son éclairage unique une scène de la vie quotidienne. Dévoiler cette vie intérieure pour mieux comprendre les raisons, parfois complètement irrationnelles, qui animent les personnages se nomme en littérature courant de conscience. Ce procédé est parfois difficile à suivre mais permet d’appréhender pleinement la complexité de la psychologie des personnages. ...

Lac

Lac quel titre étrange. C’est paradoxalement un titre court – 3 lettres et pas de sous-titre, on peut difficilement faire mieux – et très énigmatique, il ne nous donne aucune indication sur le contenu du livre. C’est en fait un titre très echenozien (Nous trois, Un an, Au piano, Ravel, Courir, Des éclairs) ou plus généralement emblématique des Éditions de Minuit. Il ressemble à sa prose, raffinée et distillée pour obtenir un texte ciselé et épuré. Il faut lire lentement, savourer chaque phrase pour en apprécier le juste équilibre, le raffinement dans le choix des mots et dans leur agencement. Il n’y en a ni trop, ni pas assez, juste ce qu’il faut, c’est du très bon “minimalisme”. ...

Il neigeait

Le titre Il neigeait vient de l’anaphore (figure de style – remise au goût du jour par François Hollande lors du débat de l’entre-deux-tours des élections présidentielles 2012 “Moi président de la République, […]” – qui consiste à répéter un même segment en tête d’un vers ou d’une phrase afin d’obtenir un effet de symétrie ou d’insistance) utilisée par Victor Hugo dans un poème du recueil Les Châtiments intitulé l’Expiation : ...

L'appareil-photo

Le roman raconte presque rien ou presque tout selon le point de vue, la perspective que l’on adopte. D’ailleurs, Jean-Philippe Toussaint annonce la couleur dès la première phrase du livre : C’est à peu près à la même époque de ma vie, vie calme où d’ordinaire rien n’advenait, que dans mon horizon immédiat coïncidèrent deux évènements qui, pris séparément, ne présentaient guère d’intérêt, et qui, considérés ensemble, n’avaient malheureusement aucun rapport entre eux. ...

Thérapie

Ce roman a un seul défaut, il est un peu long. Pour le reste, c’est du bon David Lodge. Sa victime – on peut parler ainsi car il ne l’épargne pas – est un scénariste de série télé Lawrence Passmore dit “Tubby”. La série qu’il a créé rencontre un franc succès et est diffusée a une heure de grande écoute sur l’une des chaînes principale – c’est une sorte de Plus belle la vie. Il a donc de l’argent, il est marié depuis longtemps à une femme qu’il aime, les enfants sont partis de la maison pour vivre leur vie. Tout est donc pour le mieux. Pourtant une douleur chronique au genou vient lui gâcher les jours heureux qu’il devrait couler. Adapte des thérapies en tout genre, il va tout essayer pour s’en débarrasser mais le mal semble plus profond, peut-être d’ordre psychosomatique. ...

Samedi

Que peut-il se passer un samedi dans la vie d’un neurochirurgien ? Ne vous attendez pas, comme chez le docteur House, à une succession de cas cliniques plus improbables les uns que les autres. Le samedi est un jour de repos même chez les demi-dieux que sont les neurochirurgiens. Henry va donc le consacrer à deux choses très importantes: lui-même et sa famille. Il a donc prévu de prendre tout d’abord un peu de temps pour lui en allant jouer au squash puis de consacrer le reste de la journée aux préparatifs du repas du soir auquel toute la famille est conviée. Sa femme et son fils vivant avec lui mais aussi et surtout son beau-père, un poète, et enfin sa fille résidant à l’étranger pour ses études. Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu à commencer par une nuit écourtée. ...

La bataille

C’est à Balzac que nous devons l’idée de ce livre : Pas une tête de femme, des canons, des chevaux, deux armées, des uniformes ; à la première page le canon gronde, il se tait à la dernière ; vous lirez à travers la fumée, et, le livre fermé, vous devez avoir tout vu intuitivement et vous rappeler la bataille comme si vous y aviez assisté. Il en parlait lui-même en ces termes dans une lettre adressée à Madame Hanska. Intrigué qu’il n’ait pas mené ce projet à bien, Patrick Rambaud a repris le flambeau, relevé le défis. Et de quelle façon, ce livre est génial ! En seulement trois cent pages il nous transporte sur le champ de bataille aux côtés de Napoléon. Mais pas seulement, le lecteur va discuter avec les maréchaux, combattre auprès des cuirassiers et des voltigeurs et même vivre le combat de l’extérieur grâce à un spectateur de marque, Marie-Henri Beyle plus connu sous son nom de plume Stendhal. On a l’impression de se déplacer pour tour à tour se retrouver au front en plein coeur de la bataille où les hommes se livrent une lutte enragée puis à l’arrière sous la tente impériale où la tension est palpable lorsqu’il faut avaler les mauvaises nouvelles, définir la stratégie et ordonner. ...

La défence Loujine

Un dimanche, je suis tombé par hasard sur un reportage consacré à Bobby Fischer. Je suis resté scotché devant l’écran, fasciné par la vie singulière de cet homme. Pour ceux qui ne le connaitraient pas – j’en faisait partie – Bobby Fischer était un champion d’échec hors norme, l’un des plus grands de tous les temps. Il fut champion des Etats-Unis (catégorie adulte) à seulement quatorze ans. En fier représentant de son pays, il vaincu, en pleine guerre froide, l’un des maîtres de la grande école Russe Borris Spassky et devint ainsi champion du monde – un héros pour la patrie. S’en suivit une longue descente aux enfers matérialisée par une grave paranoïa. Suite à ce reportage qui m’a beaucoup marqué, je me suis mis en quête d’un livre abordant ce sujet. Je ne voulais pas lire l’histoire de Fischer que je venais de visionner et cherchais quelque chose dans le même registre. Je l’ai trouvé, il s’agit de La défense Loujine écrit par le grand écrivain Vladimir Nabokov. ...

Chansons populaires de l'ère Showa

D’habitude je suis client des romans de Ryû Murakami. Ils se déroulent souvent dans un japon désenchanté en proie à la violence gratuite. Il ose choquer et raconter des histoires sordides qui font réagir. Ce roman n’échappe pas à la règle puisque la violence est à peu près le seul thème du livre. Le vide laissé volontairement à côté de celle-ci met en exergue le non sens de l’existence, du nihilisme pur. Pour en revenir à l’histoire, il s’agit pour schématiser d’un gros règlement de compte entre deux bandes. Ceux qui se livrent une lutte sans merci ne font pas partie d’un gang comme les Yakuzas mais sont une bande de jeunes en pleine régression et un groupe de femmes ayant comme point commun d’avoir raté leur vie et de se prénommer Midori. ...

Nagasaki

Nagasaki, la tristement célèbre, est le lieu où se déroule cette histoire. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle n’est pas liée au destin tragique de la ville. A une tout autre échelle, elle a été le théâtre d’un fait divers d’une importance bien moindre qui, sans son originalité, n’aurait pas occupé plus d’un entrefilet dans le journal local. La victime est un météorologue qui vit seul et mène une vie quasi monacale et très ordonnée – limite maniaque. Or, depuis quelques jours un grain de sable s’est glissé dans cet engrenage bien huilé. Il a remarqué quelque chose d’étrange qui se produit chez lui, dans sa maison, probablement en son absence. Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ … Quelqu’un s’était servi. Or je vis seul. ...

Tous les matins du monde

J’appréhendais de lire mon premier livre de Pascal Quignard. J’avais une image d’un auteur exigeant envers ses lecteurs voire austère – ce n’est pas vraiment la même chose mais c’est ce que son nom m’évoquait. J’ai choisi Tous les matins du monde un peu par hasard ou plus certainement parce que ce titre m’a séduit ou, plus certainement encore, parce qu’il sonnait bien à mon oreille. J’ai appris, en rédigeant ce billet – un peu tard donc – que ce livre est fortement lié à un précédent roman La Leçon de musique1. Ce roman est également qualifié de roman-scénario car il a été porté à l’écran la même année sous le même titre par Alain Corneau. ...

Stoner

C’est un roman passif qui évoque toute une vie – ce n’est pas péjoratif, on emploie parfois ce terme par opposition au roman actif qui isole une crise. Cette vie, c’est celle de William Stoner. Ce n’est pas quelqu’un d’exceptionnel et c’est déjà l’une des forces de cette histoire. D’origine modeste, ce sont les études qui ont changé sa vie. Une matière a tout de suite retenu son intérêt: la littérature. Ce sera le fil rouge de sa vie. La seule chose que personne ne pourra lui enlever malgré les difficultés et les désillusions, elle restera toujours comme un refuge, une béquille de l’âme. ...

Je m'en vais

“Je m’en vais”, c’est par ces mots que commence et se termine le livre de Jean Echenoz. Ferrer, le personnage principal, travaille dans le domaine de l’art – il se prénomme Félix mais le narrateur utilise le plus souvent son nom de famille seul. Ancien artiste lui-même il s’est petit à petit transformé en marchant d’art exerçant dans sa propre galerie parisienne. Cette galerie, il s’en sert également de dortoir lorsque les affres de la vie sentimentale le poussent à trouver un refuge. Cette vie et ses calcifications que deviennent avec le temps les habitudes le lassent. C’est pour cette raison, mais aussi pour l’appât du gain, qu’il ne va pas hésiter à embarquer direction le grand nord sur les traces d’un trésor d’art inuit (paléobaleinier plus précisément). ...