Jérôme Lindon

Six mois ont passé et l’on peut trouver en librairie un petit livre de 64 pages, sans indication de genre, avec, comme tous les livres de Jean Echenoz, le liseré bleu et l’étoile qu’avait dessinée Vercors pour les Éditions de Minuit, et ce titre inédit Jérôme Lindon, comme si, et c’est peut-être vrai, le plus bel hommage qu’un éditeur puisse recevoir fût de devenir un titre de son propre catalogue, non pas un nom gravé sur un monument aux morts, mais une simple ligne vivante parmi tous les textes qu’il a fait naître pour qu’ils nous survivent.[…] Jérôme Lindon est l’essence même de ce qui liait Jean Echenoz à Jérôme Lindon : l’auteur porte un texte à son éditeur, parce que c’est ce que l’un fait de mieux, et c’est ce que l’autre préfère. (Jean-Baptiste Harang – Libération, 18 octobre 2001) ...

Fukushima

Fukushima est entrée au panthéon des villes connues pour leur catastrophe. Elle rejoint les tristement célèbres Hiroshima, Nagasaki et Tchernobyl. Le scénario est implacable, une tragédie en trois actes, un par fléau : séisme, tsunami et pollution nucléaire. La terre, l’eau et un élément quasiment indiscernable contre lequel on ne peut dresser aucune barrière et qui anéantira la vie à petit feu pendant des siècles. C’est le paradoxe de la grenouille : si on la plonge subitement dans une casserole d’eau chaude, elle s’en échappe d’un bond. Si on fait chauffer l’eau progressivement, elle meurt au bout de quelques heures sans avoir bougé. ...

Quartier lointain

Hiroshi Nakahara est un homme de 48 ans qui, lors d’un déplacement professionnel, va un peu trop arroser la soirée et se réveiller le lendemain avec une gueule de bois carabinée. Tellement carabinée qu’il va se tromper de train. Lorsqu’il s’en aperçoit, il reconnaît vaguement le paysage et se fait rapidement confirmer par une hôtesse que le train roule en direction de la ville où il a vécu enfant. Résigné, il décide de profiter de cette occasion donnée par le destin – ou plutôt par l’alcool – pour visiter la ville, voir ce qu’est devenue sa maison, se rendre au cimetière pour se recueillir sur la tombe de ses proches. Là, par un phénomène inexpliqué – est-ce encore un effet de l’alcool, il faudra que l’on me dise ce qu’il a bu – il va se retrouver dans la peau de l’enfant qu’il a été tout en conservant sa conscience d’adulte. Il a alors l’opportunité de revivre sa vie de garçon de 14 ans avec le recul et l’expérience d’un adulte. Imaginez un peu le bonheur ! De nombreuses personnes sont passées à côté de leur adolescence, trop contrariées par la fameuse crise du même nom, elles ont raté des moments essentiels de la vie: La famille aux petits soins, les copains, le sport, des quantités de choses à découvrir, du temps pour les loisirs et l’amour. Et là, vous avez une seconde chance et vous allez vivre ces moments pleinement, les apprécier en connaissance de cause puisque vous arrivez d’un monde beaucoup plus contraint et triste, celui des adultes. ...

30 sept. 2012 ·  BD

Feynman

Richard Phillips Feynman est un physicien contemporain de Einstein et de von Neumann qui a reçu le prix Nobel en 1965 pour son travail sur l’électrodynamique quantique. Je vous l’apprends peut-être car je dois avouer que je ne le connaissais pas avant de lire cette BD qui lui est consacrée. Vous imaginez déjà le récit monotone d’un homme de science travaillant sur des sujets complètement incompréhensibles pour le commun des mortels. Eh bien pas du tout – enfin si un peu quand même car les sujets sont complexes mais nous y reviendrons. ...

16 sept. 2012 ·  BD

La carte et le territoire

Ce n’est pas mon livre préféré de Houellebecq mais c’est certainement le plus consensuel. Adieu les provocations, le duo des sujets polémiques sexe & religion. Le Goncourt est à ce prix. Même si ça ne fait pas tout, il est quand même dommage de renoncer à voguer à contrecourant de la bien-pensance et à jeter des pavés dans la marre. S’il a clairement renoncé au sexe dans ce roman “La sexualité est une chose fragile, il est difficile d’y entrer, si facile d’en sortir.”, il n’hésite pas à égratigner quand il en a l’occasion, tiens Mitterrand – pourquoi lui ? – prends ça : “Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers, de villages.”. Pourquoi la littérature s’interdirait-elle d’aborder certains sujets, pourquoi devrait-elle être hypocrite et ne pas représenter le monde tel qu’il est avec sa variété d’opinions et de discours ? ...

Lac

Lac quel titre étrange. C’est paradoxalement un titre court – 3 lettres et pas de sous-titre, on peut difficilement faire mieux – et très énigmatique, il ne nous donne aucune indication sur le contenu du livre. C’est en fait un titre très echenozien (Nous trois, Un an, Au piano, Ravel, Courir, Des éclairs) ou plus généralement emblématique des Éditions de Minuit. Il ressemble à sa prose, raffinée et distillée pour obtenir un texte ciselé et épuré. Il faut lire lentement, savourer chaque phrase pour en apprécier le juste équilibre, le raffinement dans le choix des mots et dans leur agencement. Il n’y en a ni trop, ni pas assez, juste ce qu’il faut, c’est du très bon “minimalisme”. ...

La guerre d'Alan

La guerre d’Alan est la retranscription en bande dessinée du récit d’Alan Ingram Cope, un jeune soldat de l’armée des Etats-Unis, pendant la deuxième guerre mondiale. Ce travail a été réalisé par Emmanuel Guibert à qui l’on doit notamment la très bonne série Le Photographe. Le dessin est simple, beau et épuré fait de traits proches de la ligne claire peints au lavis sépia. Cette technique, en plus de donner un résultat magnifique, procure un sensation de calme et de sérénité et donne un côté agréablement vieilli à l’ensemble. ...

27 mai 2012 ·  BD

Samedi

Que peut-il se passer un samedi dans la vie d’un neurochirurgien ? Ne vous attendez pas, comme chez le docteur House, à une succession de cas cliniques plus improbables les uns que les autres. Le samedi est un jour de repos même chez les demi-dieux que sont les neurochirurgiens. Henry va donc le consacrer à deux choses très importantes: lui-même et sa famille. Il a donc prévu de prendre tout d’abord un peu de temps pour lui en allant jouer au squash puis de consacrer le reste de la journée aux préparatifs du repas du soir auquel toute la famille est conviée. Sa femme et son fils vivant avec lui mais aussi et surtout son beau-père, un poète, et enfin sa fille résidant à l’étranger pour ses études. Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu à commencer par une nuit écourtée. ...

Batman Amère victoire

Cette série se situe après les terribles évènements relatés dans Batman Un Long Halloween1 – qui ont conduit au réveil de la schizophrénie latente du procureur Harvey Dent le transformant en Double-face ainsi qu’à la mort du Romain Carmine Falcone. Le fils du Romain, surnommé Holiday, accusé d’avoir perpétré plusieurs meurtres, est libéré par la nouvelle procureur pour vice de procédure. Au même moment, une évasion a lieu à l’asile d’Arkham et tous les plus grands criminels de Gotham City se retrouvent à nouveau dans la nature. Ces deux évènements vont rapidement se traduire par la mort par pendaison de plusieurs policiers. Il sont retrouvés victimes d’une mise en scène macabre, un jeu de pendu accroché à leur coup griffonné sur des documents provenant des dossiers de l’ancien procureur Harvey Dent. ...

14 avr. 2012 ·  BD

Nagasaki

Nagasaki, la tristement célèbre, est le lieu où se déroule cette histoire. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle n’est pas liée au destin tragique de la ville. A une tout autre échelle, elle a été le théâtre d’un fait divers d’une importance bien moindre qui, sans son originalité, n’aurait pas occupé plus d’un entrefilet dans le journal local. La victime est un météorologue qui vit seul et mène une vie quasi monacale et très ordonnée – limite maniaque. Or, depuis quelques jours un grain de sable s’est glissé dans cet engrenage bien huilé. Il a remarqué quelque chose d’étrange qui se produit chez lui, dans sa maison, probablement en son absence. Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ … Quelqu’un s’était servi. Or je vis seul. ...

La taupe

Lors de la sortie du film, au lieu de faire comme tout le monde en allant passer quelques heures assis dans une salle obscure, je me suis mis en tête de lire le livre. Pour avoir lu plusieurs de ses romans, je connaissais et j’appréciais le travail de John le Carré. Je pense que mes lectures datent un peu car j’avais oublié la complexité de ses romans d’espionnage. Ce n’est pas vraiment l’intrigue qui est complexe bien que ces histoires d’agents doubles ne coulent pas toujours de source. La complexité tient selon moi à deux choses: ...

L'Eté de cristal

L’été de cristal est le premier volet d’un triptyque, connu sous le nom de La trilogie berlinoise, qui a pour protagoniste principal un détective privé dénommé Bernhard Gunther. Pour l’instant ça ne fait pas rêver, on se croirait presque dans un épisode de Derick mais attendez la suite. La particularité réside dans le contexte servant de cadre à ces histoires. Elles se déroulent en Allemagne pendant le IIIme Reich. L’été de cristal / la nuit de cristal, le parallèle est plutôt facile voire un peu grossier. Ce manque de finesse n’est pas imputable à l’auteur mais à un choix éditorial un peu trop marketing – chacun ses goûts – puisque le titre du livre était à l’origine Les violettes de mars. Ce titre qui ne vous dit peut-être rien – c’était mon cas – est tiré d’un terme désignant les adhérents tardifs au parti Nazi. C’est à dire ceux qui se sont ralliés à la cause des plus forts une fois qu’ils ont été au pouvoir. ...

La vie secrète de E. Robert Pendleton

Ce roman débute comme l’un de ces nombreux romans se déroulant dans une université américaine. Les protagonistes sont E. Robert Pendleton dans le rôle du professeur frustré qui n’a jamais pu percer en tant qu’écrivain et Adi dans le rôle de la jeune étudiante pulpeuse éprise de littérature. Pour compléter ce duo, il manquait le poil à gratter, l’élément perturbateur. Il va apparaître sous les traits d’un écrivain sans talent mais devenu célèbre depuis que lui et le professeur Pendleton suivaient les mêmes cours à l’université. La venue de ce rival, va être le déclencheur d’événements qui moisissaient depuis trop longtemps. ...

Je m'en vais

“Je m’en vais”, c’est par ces mots que commence et se termine le livre de Jean Echenoz. Ferrer, le personnage principal, travaille dans le domaine de l’art – il se prénomme Félix mais le narrateur utilise le plus souvent son nom de famille seul. Ancien artiste lui-même il s’est petit à petit transformé en marchant d’art exerçant dans sa propre galerie parisienne. Cette galerie, il s’en sert également de dortoir lorsque les affres de la vie sentimentale le poussent à trouver un refuge. Cette vie et ses calcifications que deviennent avec le temps les habitudes le lassent. C’est pour cette raison, mais aussi pour l’appât du gain, qu’il ne va pas hésiter à embarquer direction le grand nord sur les traces d’un trésor d’art inuit (paléobaleinier plus précisément). ...

L'attrape-coeurs

C’est l’histoire d’un adolescent paumé raconté à la première personne. Cet ado est Holden Caufield, il a 16 ans et vit aux Etats-Unis. L’histoire se déroule à New York sur deux ou trois jours pendant la période de Noël. Les faits sont décrits comme si le jeune homme nous les racontait à l’oral, nous faisant en même temps part de ses sentiments de ses interrogations et de ses doutes; c’est la technique du courant de conscience. Tout ceci semble très simpliste voire complètement décousu pourtant tout est extrêmement bien calculé. Au travers de ce qui semble être des bavardages et des inepties d’adolescents, on découvre la personnalité originale et complexe du jeune homme. Salinger utilise uniquement la voix de son personnage pour le décrire, il ne se met volontairement pas entre sa création et le lecteur ne commente pas, ne souligne rien. Il laisse le lecteur seul face au récit d’un Holden à la sensibilité à fleur de peau. On l’écoute d’abord avec un peu d’agacement, d’impatience et d’incrédulité qui peut même friser la lassitude. Puis, au détour d’une phrase, d’une anecdote on va être immanquablement touché par cette fragilité, par ce gentil garçon qui perd les pédales. ...

Juliet, Naked

Connaissez-vous Tucker Crowe ? Non ? Pourtant, une page de l’encyclopédie Wikipédia reproduite dans le livre lui est consacrée. Je vais essayer d’en résumer les principaux éléments. Tucker Crowe est un chanteur, compositeur et guitariste américain. Sa musique rock l’a rendu célèbre dans les années 80. L’album considéré comme son chef-d’oeuvre est Juliet dont les chansons sont inspirées de sa rupture avec Julie Beatty. Durant la tournée de promotion de l’album, il a subitement disparu de la scène médiatique après un prétendu accident survenu dans les toilettes d’un club de rock de Minneapolis. ...

Dungeon Quest T1

Savez-vous ce qu’est un Hack’n Slash ? Avez-vous, dans votre jeunesse, tourné avec angoisse les pages d’un “livre dont vous êtes le héros” ? Attendez-vous avec fébrilité la sortie du dernier Diablo ? Savez-vous que certaines personnes – des adultes pour la plupart – jouent ensemble à des jeux de rôles dans lesquels ils incarnent des personnages un peu à la manière d’acteurs ? Si vous êtes en train de vous dire “mais qu’est-ce qu’il raconte, qu’est-ce que c’est que ce charabia” alors vous allez avoir du mal à tout saisir dans ce Dungeon Quest. En effet, l’auteur a construit sa BD comme le récit d’une quête qui est l’élément fondateur de tout bon jeu de rôle – Dungeon Quest est d’ailleurs le nom d’un jeu de rôle. Ainsi, chaque personnage se voit attribuer des points pour ses principales caractéristiques: Vitalité, Force, Mana, etc. Par contre, l’univers et les personnages – au moins au début du livre – ne cadrent pas vraiment avec les canons du genre. Les protagonistes ne sont pas des cruels barbares, des élégants elfes ou des vaillants nains mais des ados glandeurs et très geeks habitant un coin paumé des Etats-Unis. Ce sont ces héros d’un autre genre qui vont se lancer dans la grande aventure. ...

4 sept. 2011 ·  BD

Un lieu incertain

C’est déjà le huitième roman de Fred Vargas mettant en scène son désormais célèbre commissaire Adamsberg. Ce succès n’est pas dû au hasard et force est de constater que le concept ne s’émousse pas avec le temps, il a même tendance à s’améliorer. Pour chacun de ses romans, Fred Vargas semble partir de quelque chose qui l’intrigue, l’étonne ou l’a fait rêver. Dans son précédent roman, Dans les bois éternels, il s’agissait de l’os se trouvant dans le coeur du cerf. Autour de ce type d’élément, elle construit une histoire se situant à la lisière du fantastique. Elle flirte avec, tourne autour, sans jamais succomber à la tentation de tomber dans ce registre et de décrédibiliser son histoire. ...

La Course au mouton sauvage

Haruki Murakami est un grand auteur japonais. Ses romans se caractérisent pas l’insinuation du fantastique, bien souvent poétique, dans le quotidien des personnages. Il surgit incidemment, sans que l’on sans rende vraiment compte, un peu comme quelque chose qui nous paraît bizarre mais que l’on ne remarque pas tout de suite. Puis, petit à petit, il prend de l’importance et devient prépondérant dans l’histoire. N’allez pas croire pour autant que c’est là, et uniquement là, que réside l’intérêt de ses romans. Le quotidien, qui chez d’autres peut être insignifiant et ennuyeux, est souvent particulièrement intéressant et agréable à lire – je suis convaincu qu’il y a beaucoup à apprendre de cet auteur sur ce point. C’est certainement lié aux détails, aux ambiances, reconnaissables entre milles, qu’il parvient à dépeindre. On se sent tout de suite parfaitement à l’aise et on prend beaucoup de plaisir à boire une bière ou à préparer un repas en compagnie de l’un des personnages. A rêver avec eux et à basculer peu à peu dans l’autre monde. C’est exactement le cas de ce livre. L’auteur nous propose de vivre une aventure au côté d’un publicitaire qui va être confronté à une drôle d’histoire, une véritable quête à la recherche d’un mouton ! ...

The Goon T1

Si vous n’êtes pas allergique aux zombies, à l’humour de bistrot, aux gangsters et à une bonne dose de violence gratuite, vous pouvez continuer la lecture de ce billet. Le Goon est une brute épaisse, une sorte de Hellboy chef de gang – le démon rouge fait d’ailleurs une apparition dans le tome 3 de la série. C’est donc un gangster tenant en respect une partie de sa ville. Il n’est pas du genre à se répendre en parole, il préfère de loin distribuer des bonnes dérouillées. Sa cible de prédilection est l’homme sans nom, le prêtre zombie qui lève des armées à partir de cadavres fraîchement déterrés. Malgré son caractère de mule, le Goon n’est pas un solitaire. Il ne sort jamais sans son pot Franky, sorte de petit teigneux à la Joe Pesci. Une fois les dettes perçues et les baffes distribuées ils retrouvent Spider, Merle et Steve le puant pour écluser quelques bières et taper le carton. Si malgré tous mes efforts vous n’avez pas perçu l’ambiance si particulière de la série, je vous livre un petit dialogue qui aura le mérite de clarifier les choses (C’est Franky qui démarre la conversation en s’adressant au Goon à propos d’un vampire qui vient de tenter de les attaquer) : ...

23 juil. 2011 ·  BD