En un monde parfait

Je ne m’étais pas intéressé à Laura Kasischke depuis la lecture d’Esprit d’hiver qui m’avait laissé une impression mitigée. J’avais récupéré En un monde parfait lors de la vente annuelle de livres à la bibliothèque – il faut certainement en conclure qu’il avait eu du mal à trouver son public. Et en tombant sur sa belle couverture (y figure un détail d’un tableau de l’artiste réaliste John Register), je me suis mis à le lire. C’est souvent lorsque nos attentes sont les moins grandes que l’on vit les meilleures expériences. Et c’est exactement ce qu’il s’est passé. ...

Les ingénieurs du chaos

Ce livre de Giuliano da Empoli a acquis une notoriété considérable depuis sa parution. Avec quelques années de recul, force est de constater que l’auteur avait vu juste, nous entrions de plain-pied dans l’ère de la post-vérité. Il décrit une fracture si profonde, un changement si radical, qu’il le compare à la découverte de la physique quantique, venue ébranler des siècles de certitudes fondées sur la mécanique newtonienne. En politique, le choc a été du même ordre. ...

Les bons voisins

Nina Allan n’est pas une autrice de polars. Jusqu’ici, elle s’est surtout illustrée dans les littératures de l’imaginaire et les romans d’anticipation. Les bons voisins, que l’on pourrait ranger du côté du roman noir, a bénéficié d’un certain écho lors de sa sortie, suffisant pour piquer ma curiosité. Bien m’en a pris, car il s’agit d’une très belle découverte. Toute intrigue policière doit comporter une fausse piste, c’est la règle. ...

18 janv. 2026 ·  Noir  ♥

Enfance, Adolescence, Jeunesse

J’ai souhaité commencer ma découverte de Tolstoï par ce livre, par le commencement, par ce roman de jeunesse largement autobiographique. L’auteur y raconte les différentes étapes de la vie d’un jeune garçon – comme l’indique le titre – issu de la noblesse russe, dans le contexte de la Russie impériale du XIXe siècle. Ma première impression – sans doute naïve, car je m’attendais je ne sais pourquoi à un texte complexe – a été celle de la simplicité de la langue. L’écriture est limpide, la lecture fluide et agréable, et l’on suit avec un réel plaisir les premiers pas dans la vie, ainsi que les pensées et les tourments intérieurs qui accompagnent l’enfance puis l’entrée dans l’adolescence de ce jeune homme. ...

Jacky

Je m’étais dit qu’un roman intitulé Jacky, dont la ligne temporelle est balisée par la sortie successive des générations de consoles de jeux vidéo, serait l’occasion de passer un bon moment, porté par la nostalgie de l’enfance et de l’adolescence. Mais cet aspect n’est en réalité qu’un fil rouge. Les anecdotes évoquées autour du jeu vidéo sont assez banales, presque attendues. Elles relèvent davantage de l’accessoire, d’une béquille inutile dont le livre aurait pu s’en passer. ...

Les fantômes du vieux pays

Les fantômes du vieux pays est le premier roman de l’auteur américain Nathan Hill. Comme beaucoup de premiers romans, il se montre d’emblée très ambitieux. Plusieurs trames narratives s’y entremêlent autour d’un professeur de littérature qui passe davantage de temps à jouer en ligne qu’à écrire le grand roman pour lequel il a pourtant déjà reçu un confortable à-valoir – aussitôt englouti dans l’achat d’une maison dont la valeur s’est effondrée lors de la crise immobilière. Alors que les nuages s’amoncèlent dans sa vie, un événement inattendu va alors le contraindre à se replonger dans un passé qui pourrait être sa planche de salut. ...

L'heure des prédateurs

Les prédateurs sont les autocrates, les nouveaux populistes et les patrons de la tech – il les appelle aussi les borgiens. Leur heure est arrivée, ils sont en train de mettre leurs mains sur les démocraties libérales qui avaient émergé aux quatre coins du globe. L’heure des prédateurs n’est, au fond, qu’un retour à la normale. L’anomalie ayant plutôt été la courte période pendant laquelle on a pensé pouvoir brider la quête sanglante du pouvoir par un système de règles. ...

Kolkhoze

Marina, étant la plus petite, prenait la place dans le lit des parents. Nathalie et moi tirions nos matelas ou simplement des coussins autour du lit. Notre mère avait donné un nom à ce rituel du dortoir : faire kolkhoze. Nous adorions faire kolkhoze. Ce titre est un bel hommage à la mère qu’a été Hélène Carrère d’Encausse pour ses trois enfants. Une mère aimante, derrière le personnage impressionnant – parfois cassant – de la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, première femme à occuper cette prestigieuse fonction. Le mot kolkhoze renvoie aussi, bien sûr, à ses origines géorgiennes, mais surtout russes, et à sa spécialité d’historienne de la Russie. Ce livre dépeint, sans surprise, une femme forte, travailleuse acharnée et infatigable, qui ne s’est relâchée – et encore – qu’à son entrée en soins palliatifs, où elle continuait à recevoir, assise et vêtue d’une robe. ...

La ballade de l’impossible

Le titre du roman en anglais reprend le titre d’une chanson des Beatles, Norwegian Wood, l’histoire d’une rencontre entre un homme et une femme qui ne se termine pas très bien. C’est en quelque sorte un livre de jeunesse de l’auteur puisqu’il s’agit de son 5e roman. Ce qui me fait employer le terme roman de jeunesse se rapporte plus au narrateur qu’à l’auteur. Le narrateur est un étudiant. Cette époque est celle des amitiés et des amours passionnels, mais c’est aussi lors de cette période propice à de nombreux bouleversements que de profonds mal-êtres peuvent se révéler. Ce roman correspond à l’idée que je me fais du romantisme japonais qui met en scène autour du narrateur des personnages aussi opposés que le soleil l’est de la lune. ...

Tous les hommes du roi

Après avoir lu Karoo et Le dernier stade de la soif, je suis tombé par hasard sur Tous les hommes du roi, un autre des grands animaux de la très belle maison d’édition, Monsieur Toussaint Louverture qui remet à l’honneur de grands livres étrangers oubliés en les présentants dans de nouvelles traductions et des écrins à leur mesure. C’est le cas pour Robert Penn Warren que je ne connaissais pas alors qu’il a reçu deux prix Pulitzer dont un pour ce livre. ...

Un historien à Gaza

Rien ne me préparait à ce que j’ai vu et vécu à Gaza. Cette phrase revient comme une anaphore, marquant la sidération de Jean-Pierre Filiu, historien et l’un des meilleurs spécialistes du Moyen-Orient, face à ce qu’il a découvert sur le terrain. Fin 2024, début 2025, il s’est rendu pendant un mois dans la “zone humanitaire” autour de Khan Younès – je n’oublie pas d’utiliser, comme il le fait systématiquement, des guillemets. Il a eu le courage d’aller dans cette zone de guerre pour faire ce que tout historien devrait pouvoir faire, documenter les faits et témoigner. ...

Le Rakugo, à la vie, à la mort T1

Le Lézard Noir possède un très beau catalogue de mangas que l’on pourrait qualifier de mangas d’auteur, quelques exemples: Hirayasumi, Tokyo Kaido, La Cantine de minuit, Chiisakobé, mais aussi Le Rakugo, à la vie, à la mort qui entre dans cette catégorie. J’avais repéré depuis longtemps ce titre, mais je trouvais le sujet insolite, enfin disons que je ne savais même pas ce qu’étais le rakugo. En gros, il s’agit d’une forme ancienne (époque d’Edo) de spectacle vivant qui se situe quelque part entre le théâtre et le stand-up puisqu’il se pratique seul sur scène face à un public. Pour illustrer ma perception de cet art typiquement japonais j’imagine qu’une représentation pourrait ressembler à un spectacle de Fabrice Luchini. Cette série de manga aujourd’hui terminée qui compte 5 gros tomes dans son édition française, met en scène un jeune homme tout juste sorti de prison qui parvient à se faire accepter comme apprenti par l’un des plus grands maîtres rakugoka qui avait pourtant toujours obstinément refusé jusqu’alors de prendre un disciple. Le maître est aussi sérieux et rigoureux que son disciple est léger et gaffeur. Ce côté comique va bientôt être enrichi par d’anciennes histoires qui ne vont pas tarder à remonter à la surface. Un peu à la façon du rakugo cet art dramatique qui mêle comédie et tragédie. ...

2 sept. 2025 ·  BD  ♥

La conseillère

Ce livre est un régal. Tout d’abord la prose est fluide et aérée, le texte est facile à lire tout en étant bien écrit. Le récit est bien mené, tout s’enchaîne naturellement à tel point que j’ai eu du mal à le poser. Bref, un travail de journaliste talentueux, un journaliste qui sait bien raconter des histoires sans toutefois forcer son talent. Et l’histoire en question, bien que centrée sur le personnage énigmatique et charismatique de Marie-France Garaud, est celle de la toute jeune Ve République vue depuis les bureaux de l’Élysée et de Matignon. ...

Mémoires d'Hadrien

Refaire du dedans ce que les archéologues du XIXème on fait du dehors. Par cette phrase, issue de ses notes figurant en fin d’ouvrage, Marguerite Yourcenar résume aussi clairement et succinctement que possible le travail qu’elle a réalisé en écrivant ces mémoires à la place de l’empereur romain Hadrien. Comme Emmanuel Carrère qui le confesse dans Le Royaume, je n’étais pas parvenu à lire ce livre après deux tentatives, mais la troisième fut la bonne. La période des vacances a certainement aidé, mais je pense qu’il est aussi intéressant d’avoir le recul de l’âge pour bien apprécier la lecture de ce livre. La maturité est peut-être, comme pour son écriture dont le projet avait été imaginé très tôt mais qui n’a pu être réalisé que sur le tard, un prérequis pour pleinement apprécier ce livre. Plus prosaïquement, cette lecture est exigeante, chaque phrase compte car elle est l’essence, le concentré de connaissances, de travail et de talent phénoménal. Il faut aussi du temps pour se plonger dans ce IIème siècle qui est bien différent du notre et au cours duquel Hadrien a rompu avec l’expansionnisme de son prédécesseur Trajan pour se concentrer sur le maintien de la paix, l’organisation, la modernisation et la prospérité économique de cet immense empire. À ce titre, il est résolument moderne, un vrai homme d’état et j’ai été – agréablement – surpris par la portée politique de cet ouvrage. ...

Beneath the Trees Where Nobody Sees

Cet objet remarquable attire immanquablement le regard. Dos toilé, signet en tissu rouge, couverture épaisse et débossée (en relief). En l’ouvrant on découvre des personnages anthropomorphiques tout mignons dans un dessin à se damner – quelque part entre Blacksad et le Vent dans les Saules – le tout dans ce qui ressemble à de la couleur directe réalisée à l’aquarelle dans des tons pastels. Ces animaux habitent un petit village bien tranquille et l’histoire se déroule dans les années 80. De quoi à passer un bon moment de détente. Mais en observant la couverture d’un peu plus près on est pris d’un doute affreux, que contient le sac que traîne l’ourse ? Ne serait-ce pas …, non ce n’est pas possible. ...

21 juil. 2025 ·  BD  ♥

Le Chat du Rabbin T1

Le chat du rabbin veut faire sa bar-mitsva. Le problème c’est que la bar-mitsva ce n’est pas pour les chats. Cette anecdote est prétexte à une plongée dans le judaïsme. […] le rabbin dit que la main humaine est un outil trop subtil pour qu’on tape les gens ou les chats avec. Le chat qui se voit soudain doté de la parole intervient comme un agent perturbateur qui questionne la religion et en révèle les contradictions. L’intervention d’un animal qui a un point de vue différent, souvent naïf au bon sens du terme, est un procédé fréquent dans la littérature, mais ce chat est un sacré malin et fait preuve d’une éloquence et d’une finesse réjouissantes. Les dialogues sont jouissifs, fins, intelligents et drôles. ...

20 juil. 2025 ·  BD  ♥

Le Chaos qui vient

L’effondrement social et les guerres intestines tuent, détruisent des économies et font régresser l’humanité. Il est nécessaire de comprendre, et clairement, pourquoi cela se produit pour stopper le cycle sans fin des vagues récurrentes d’instabilité et de violence. Peter Turchin est l’un des fondateurs d’une discipline qui se propose d’éclairer cette question, la cliodynamique. Le principe de cette discipline – qui se rapproche un peu de la macro-sociologie comme pratiquée par Emmanuel Todd dans son livre La Défaite de l’Occident – est relativement simple, traiter l’histoire comme une science. C’est-à-dire collecter des données, les analyser, les modéliser, valider ces modèles et être enfin en mesure de les appliquer pour prévoir. Lorsque l’on regarde les groupes d’individus, et la société dans laquelle ils vivent, avec une focale assez large, ils ont tendance à se comporter d’une façon homogène qui tend globalement à maximiser leur intérêt. Ces comportements reproductibles créent des cycles qu’il est possible d’observer dans le passé et de projeter dans le futur. Parmi les phénomènes qui régissent ces oscillations, l’auteur met en avant celui de la surproduction des élites. En gros, le déséquilibre entre les élites (les 1%) et le reste de la population qui crée des embouteillages dans le haut du panier et accroit les inégalités en appauvrissent la classe laborieuse. Ces mécontents des deux bords se regroupent alors pour faire tomber un système – les élections de Donald Trump pourraient en être le signe. Comprendre cette dynamique et l’approche scientifique a été pour moi plus intéressant – à ce propose ne négligez pas de lire les annexes qui sont une partie intégrante du livre – que d’en connaître le constat aujourd’hui et dans les années à venir. Mais je dois avouer que la large partie consacrée aux États-Unis – qui sont considérés comme une ploutocratie par l’auteur – est édifiante notamment lorsque l’on constate le recul de l’espérance de vie et de la croissance humaine (la taille moyenne de la population est un indicateur du niveau de vie). ...

Shin Zero T1

Connaissez-vous les sentais ? La réponse est certainement oui, mais vous ne le savez peut-être pas – comme moi. Il s’agit d’un nom générique donné à des groupes de super-héros japonais vêtus de lycras colorés et dissimulant leur identité derrière un masque. Ils combattent courageusement les monstres géants, nommés kaijus, menaçant les habitants de Tokyo. Certains d’entre nous – les chanceux – ont pu suivre les aventures des différentes générations sur leur écran cathodique comme Bioman ou plus récemment Power Rangers. ...

1 juil. 2025 ·  BD  ♥

Le héros discret

Le héros discret est le premier livre de Mario Vargas Llosa que je lis et ce ne sera pas le dernier. Même s’il ne s’agit pas de l’un de ses grands livres qui sont souvent plus anciens, j’ai beaucoup apprécié cette lecture. L’auteur nous invite à suivre en parallèle les déboires de deux protagonistes confrontés à des maîtres chanteurs. La prose du prix Nobel de littérature est très fluide, très simple et agréable à lire. J’ai ressenti un réel plaisir à chaque fois que j’ai repris la lecture, une sorte de réconfort à me replonger dans cet univers. ...

Les nuits que l'on choisit

Dans Les nuits que l’on choisit, Élise Costa nous fait vivre son métier de chroniqueuse judiciaire, elle est spécialisée dans les faits-divers. Son métier consiste avant tout à suivre les procès et à en rendre compte dans des articles – qui intéresseront si possible de nombreux lecteurs. C’est une chose, mais c’est sans compter l’impact qu’ont ces affaires sur celle qui les suit. Elle prend en pleine figure le flot d’émotions qui se déverse lors des procès, celles des victimes et de leurs proches, mais aussi celles des accusés et des personnes qui les entourent. Puis parfois le doute s’insinue et si ce n’était pas elle ou lui le coupable ? ...