Exorcisme

Gérald Bronner est un sociologue reconnu, il s’est même récemment vu confier une mission par l’Élysée connue sous le nom Les Lumières à l’ère numérique – ou plus prosaïquement commission Bronner. Dans ce livre, il revient sur sa jeunesse à Nancy. Enfant de la classe populaire, il a frôlé la délinquance avant d’être détourné de ce chemin et guidé vers des mondes mystérieux par un oncle taciturne qui ne sortait jamais de son appartement rempli de livres. Cette initiation a donné lieu à la formation du C.E.R.F., le rétroacronyme – puisqu’il a un double sens – de “Chercheurs En Réalisme Fantastique” qui réunissait tout ce que la ville de Nancy comptait d’enthousiastes pour la féérie, le mystère, le caché, en somme tout ce qui n’était pas la vie plate et ennuyeuse. Le Seigneur des anneaux et Le Matin des magiciens – sous-titré Introduction au réalisme fantastique – étaient leurs livres de chevet. ...

Xavier Dupont de Ligonnès

Qui n’a pas entendu parler de l’affaire Xavier Dupont de Ligonnès (XDDL) ? Je me suis intéressé à ce sujet après avoir écouté avec un vif intérêt la série de podcasts Mécanique du journalisme consacrée à l’enquête menée par quatre journalistes du magazine Society. Elle raconte leur travail méticuleux qui a donné lieu à ce long article publié en deux volets à partir de juillet 2020 et repris ici en livre. Ces livraisons du magazine ont connu un énorme succès qui s’est concrétisé par plusieurs tirages et une exposition accrue du quinzomadaire. ...

13 juil. 2023 · #764 ·  Noir

L'établi

Un intellectuel à l’usine, Robert Linhart, normalien, sociologue s’est fait embaucher dans une usine des 2 CV en 1968 en passant sous silence ses diplômes – le livre a été publié en 1978. Son objectif était double: dénoncer les conditions de travail aliénante de la chaîne et contribuer à la révolte. Ces conditions de travail se traduisaient par la répétition du même geste 10 heures par jour sous la pression de la chaîne qui avance impitoyablement ou sous l’injonction des quotas (boni) à respecter. C’est l’époque en France de la main d’oeuvre corvéable à merci issue de l’immigration. Il montre comment cette population plus vulnérable est littéralement exploitée. La direction a sous la main des employés d’autant plus dociles qu’ils savent qu’un faux pas leur vaudra plus qu’un licenciement, un retour au pays et donc la fin du financement de leur famille. ...

Chroniques d’une station-service

Quel plaisir de retrouver Alexandre Labruffe et son personnage de poète paumé évoluant tant bien que mal au sein d’une civilisation sur le déclin. Cette position d’observateur décalé est peut-être encore plus vraie ici où il se retrouve au sein de son centre névralgique, une station-service comme une oasis de l’ère industrielle, que dans un hiver à Wuhan, perdu en pleine pandémie de COVID. Le lendemain, une Porsche grise s’arrête à côté d’une deux-chevaux bleu passé, pompes n° 1 et n° 3: il n’y a rien de plus démocratique et républicain qu’une station-service. ...

Une sortie honorable

La situation en Indochine est tout simplement désastreuse, admit-il. La guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable. J’avais adoré L’Ordre du jour, mais cette Sortie honorable est peut-être un cran au-dessus. C’est bien simple, j’ai eu envie de tout citer, tout noter – ça a d’ailleurs été la principale gène de ma lecture – tellement certaines phrases sont à la fois belles, percutantes et vraies. ...

S’enfuir

Pour une fois Guy Delisle ne nous raconte pas sa vie, mais la vie d’un autre. Enfin, un moment bien particulier de la vie de Christophe André – non il ne s’agit pas du célèbre psychiatre – qui a été retenu en otage. Il venait de commencer sa première mission dans le cadre d’une ONG (MSF: Médecins Sans Frontières) en tant qu’administrateur (travail de bureau) dans le Caucase du nord (Tchétchénie) lorsqu’il a été enlevé. Si personne n’est préparé à être un otage, on peut imaginer qu’un comptable – sans faire offense à la profession – l’est encore moins. ...

19 juin 2022 · #688 ·  BD

L’arche des Kerguelen

Un livre de voyage comme je les aime surtout quand il nous fait découvrir, comme ici, des lieux où il est difficile de se rendre et dont le nom a lui seul, les îles de la désolation, est déjà tout un programme. Celui-ci est écrit par l’ancien journaliste et grand reporter Jean-Paul Kauffmann. On peut dire sans prendre de risque qu’il a bien préparé son voyage, il a beaucoup lu sur ce territoire et en particulier sur son histoire. Il distille ces connaissances emmagasinées petit à petit au cours de son voyage et de son séjour. Lorsque l’occasion se présente, il évoque les différentes expéditions et en particulier celles menées par celui qui a laissé son nom à cet archipel balayé par les vents. ...

Ne t’arrête pas de courir

Ce livre est un récit, une enquête, des entretiens et une analyse consacré au sportif de haut niveau Toumany Coulibaly qui a la particularité d’avoir fait de la prison pour des braquages à répétition. Gagner une course – avec une certaine facilité – et, au lieu de rentrer chez lui ou de fêter la victoire, il part se faire la caisse d’une pharmacie. C’est ce comportement qui a interpelé le journaliste Mathieu Palain qui a le même âge et a grandi dans la même banlieue que le sportif. Il a donc enquêté et rencontré Toumany Coulibaly à de nombreuses reprises pour essayer de comprendre. Au fil de ces rencontres, ils se sont rapprochés. ...

Un hiver à Wuhan

Alexandre Labruffe a vécu en Chine lorsqu’il était plus jeune, au début de sa carrière, puis, plus récemment à Wuhan au début de la pandémie. Dans ce court récit, il entremêle les souvenirs de ces deux époques pour livrer son expérience et sa vision de la Chine. Et elle est plutôt paranoïaque à moins qu’elle ne soit finalement assez réaliste. La Chine est l’utopie réalisée du libéralisme, où la seule liberté, finalement est celle de consommer. Préfiguration d’un monde en gestation. Le pire du communisme et du capitalisme réunis. Un monde réduit au consumérisme. (La Chine pré-scénariste l’avenir.) ...

La méprise

Après avoir lu L’Inconnu de la poste et surtout après avoir écouté l’émission À voix nue consacrée à Florence Aubenas, j’ai eu envie de lire un autre de ses livres. Mon envie n’avait pas à voir avec son écriture, mais plutôt avec ce qu’elle est et ce qu’elle a accompli, son courage, son engagement, sa volonté et ses convictions. Mon choix s’est porté sur La méprise tout simplement parce que j’étais intrigué par cette affaire d’Outreau. J’étais jeune au moment des faits et j’en avais simplement entendu parler au journal télévisé – tout de même à de nombreuses reprises. Je regardais cette affaire de loin sans trop comprendre comment et pourquoi autant de personnes étaient impliquées, j’ai donc voulu en savoir plus – et j’ai certainement été aussi poussé par un peu de curiosité malsaine. Sur ce dernier point, je n’ai pas été déçu. ...

20 févr. 2022 · #657 ·  Noir

Le piège américain

Frédéric Pierucci au moment des faits est un cadre supérieur – ou cadre dirigeant – de la société Alstom. Lors d’un voyage d’affaires aux États-Unis il est arrêté dès son arrivée à l’aéroport. Son crime ? Avoir suivi à la lettre les procédures en vigueur dans son entreprise (compliance) pour obtenir un gros contrat1. Cette arrestation marque le début d’une affaire qui atteindra les plus hauts sommets de l’état. Le récit que Pierucci fait de son calvaire ressemble à un livre de Kafka, sauf qu’ici nous sommes dans la réalité. ...

Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden T1

Jérémie Dres raconte dans ce premier tome l’expérience de deux jeunes djihadistes. Ils avaient, pour des raisons qui ne sont pas très claires, choisi de quitter la France pour se rendre en Afghanistan. C’est alors l’époque de la première prise de pouvoir des talibans qui a précédé les attentats du 11 septembre et l’arrivée des américains. Ces deux jeunes repentis sont devenus des adultes qui font partager leur expérience pour sensibiliser les jeunes aux dangers de cette aventure. Leur intention, ainsi que celle de l’auteur, est louable, aucun problème sur ce point. Le problème vient de la réalisation, de la mise en oeuvre. Surtout si l’on compare cet ouvrage à un projet similaire comme L’Odyssée d’Hakim dans lequel l’auteur de BD retranscrit le récit d’une personne ayant vécu une expérience traumatisante. ...

24 oct. 2021 · #632 ·  BD

L’Odyssée d’Hakim T1

J’avais terminé Yoga sur l’histoire des réfugiés et voici que j’enchaîne avec ce récit qui permet de mieux rentrer dans l’histoire personnelle d’un de ces migrants que les médias on tendance à déshumaniser lorsqu’il sont présentés en groupes – toujours au pluriel – dans les camps de réfugiés. Il est facile d’oublier que derrière le groupe il y a des individus et que derrière chaque individu, il y a une histoire souvent douloureuse – il faut garder à l’esprit que quitter son pays n’est pas un acte que l’on fait de gaité de coeur. Ce n’est pas un migrant, c’est Hakim et voici son histoire. ...

10 avr. 2021 · #598 ·  BD

L’Inconnu de la poste

Dès que j’ai vu le nom de Florence Aubenas associé à un fait divers, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces quelques lignes à la fin d’un article de Libération signé par la journaliste qui ont éveillé la curiosité d’Emmanuel Carrère pour l’affaire Jean-Claude Romand et qui ont donné lieu à l’un des tout meilleurs livres, L’Adversaire, traitant d’un crime depuis celui que l’on cite toujours lorsque l’on évoque ce type d’ouvrage, le De sang-froid1 de Truman Capote. La comparaison s’arrête là. L’Inconnu de la poste n’est pas dans une oeuvre qui restera dans l’histoire, mais un livre qui n’a pas cette ambition et qui se contente plus modestement de relater des faits qui de par leur nature ne nécessitent pas d’adjonctions pour intéresser le lecteur. ...

23 févr. 2021 · #591 ·  Noir  ♥

Anatomie d'un instant

Ce livre aurait pu s’appeler autopsie d’un instant tant il examine avec une précision chirurgicale le coup d’état qui a eu lieu en Espagne le 23 février 19811 – mais le titre est très bien ainsi, il est parfait. Javier Cercas décortique cet évènement en partant, en excellent romancier qu’il est, de son point d’orgue: l’irruption dans l’hémicycle de la chambre du Parlement espagnol, en pleine séance du second vote d’investiture du président du gouvernement, de militaires armés. Ne vous y trompez pas, Cercas, malgré son remarquable talent d’écrivain, ne romance pas cet évènement historique car, il en a pleinement conscience, la réalité surpasse la fiction. ...

Crac

Près d’un siècle après, Jean Rolin marche dans les traces de Thomas Edward Lawrence plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie. Il part comme lui sillonner le Moyen-Orient, notamment le Liban et la Syrie, pour visiter les forteresses et les châteaux bâtis par les croisés dont le Crac (parfois orthographié Krak) qui a donné son nom au livre. C’est un livre semblable à son précédent opus, Le Traquet Kurde, même s’il y est un peu moins question d’ornithologie – on ne se refait pas – et un peu plus de T. E. Lawrence. Un récit de voyage, mais à la Jean Rolin, avec de l’humour, de l’espièglerie, du second degré et beaucoup d’érudition. ...

Tokyo Vice

Jake Adelstein est, comme il se définit lui-même un juif américain, mais au pays du soleil levant, il n’est qu’un gaijin. Ce gaijin, à peine ses études terminées, a réussi la prouesse d’être embauché dans l’un des plus prestigieux quotidien du pays, le Yomiuri. C’est à ce point un exploit que les japonais ne le croyaient pas. Après des débuts à couvrir des petites affaires locales il s’est spécialisé dans le monde de la nuit. A trainer le soir, il n’a pas tardé à croiser les dangereux yakuzas. Et à trop se frotter à ce genre d’individus, on peut vite s’attirer des ennuis, surtout lorsque l’on commence à fourrer son nez dans des affaires de trafic d’êtres humains. ...

1 sept. 2018 · #469 ·  Noir  ♥

Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas

Comme l’indique le sous-titre, il s’agit d’un livre de souvenirs. Ceux d’un historien spécialiste de la Rome antique devenu professeur au Collège de France. Très classiquement il raconte son enfance, ses études, s’attarde sur son passage à l’école normale supérieure. A cette époque le communisme n’était pas encore mort – on ne connaissait pas ou on ne voulait pas croire à Staline et ses goulags – et Paul Veyne revient sans ambages sur son passé de communiste. A l’en croire – et il n’y a pas de raison de ne pas le croire puisqu’il fait preuve tout au long du livre d’une extrême franchise – il a adhéré au parti plus pour être dans l’air du temps que par conviction. Il est très lucide et n’hésite pas à être critique envers lui-même. Il est toujours honnête, il ne cache pas les zones d’ombres comme le comportement de son père pendant la guerre. Il est sensible au regard que portent les autres sur lui – peut-être est-ce à cause de sa malformation congénitale à la joue dite Leontiasis ossea – et sait qu’il est toujours passé pour être un original. Il évoque ensuite ses débuts peu convaincants en tant qu’archéologue et sa carrière de professeur. Il est une fois de plus très franc en insistant sur sa fâcheuse tendance à procrastiner quand il s’est agi de rédiger sa thèse et sur son ingratitude vis à vis de ses maîtres. Il ne nourrit pas vraiment de regrets, il sait que c’est comme ça et qu’il ne pouvait pas en être autrement. Enfin ce qui fut pour lui la véritable consécration, sa nomination au Collège de France. ...

Le Traquet kurde

La première chose que j’ai remarqué dans ce Traquet Kurde est la très belle reproduction de l’oiseau en question juste derrière la page de titre. Car il s’agit bien d’un oiseau et non comme je l’avais cru en entendant le titre (sur une base phonétique) d’un réfugié kurde traqué par je ne sais qui. La seconde est la qualité du papier – je suis presque sûr que le grain du papier est plus fin que celui des autres livres P.O.L que j’ai lu. J’ai aussi pensé que ce livre, paru en 2018, était certainement l’un des derniers publiés par Paul Otchakovsky-Laurens, un éditeur qui lisait lui-même chaque livre publié par sa maison. Un éditeur comme l’on en fait plus. Un éditeur de la trempe de Jérôme Lindon – j’associe souvent Minuit et P.O.L, je trouve leur ligne éditoriale comparable – à qui Jean Echenoz avait rendu un si bel hommage dans son livre éponyme – ça pourrait donner des idées à un auteur de la maison, Emmanuel Carrère, Martin Winckler ou Jean Rolin par exemple. ...

La classe de rétho

Antoine Compagnon est un historien de la littérature française, professeur au Collège de France et l’un des plus grands spécialistes de Marcel Proust. Je vous passe son cursus complet, mais il n’y a pas besoin d’en rajouter pour se convaincre que nous n’avons pas affaire au premier venu. J’admire le savoir de cet homme que j’ai eu l’occasion d’écouter plusieurs fois lors de ses passages à la radio ou dans le cadre de ses cours disponibles en podcast et j’apprécie son humilité et sa façon de transmettre ses connaissances. ...