Le plus gros jeu

Al Alvarez était un journaliste – il pratiquait le journalisme gonzo –, il a écrit plusieurs reportages pour des journaux prestigieux comme celui-ci pour le New Yorker consacré aux championnats du monde de poker (World Series) qui se sont déroulés à Las Vegas en 1981 – ils se déroulent chaque année dans la ville du jeu depuis 1970. Mais il était avant tout un écrivain et un poète. Le flegme britannique s’est dilué dans les vapeurs de bourbon et les voix paisibles des hôtesses de l’air, tandis que nous filions tout droit vers l’Ouest, dans la pénombre d’une nuit continuellement prolongée. ...

Fin de partie

Ce livre est fascinant car Bobby Fischer est fascinant et ce livre est sa biographie. Il raconte par le menu la vie du génie des échecs. Pourquoi est-il aussi fascinant ? Certainement car, comme les pièces du jeu d’échecs, il a un côté clair et un côté sombre. Un véritable génie dans le monde du jeu qui montre un profond déséquilibre dans le monde réel. C’est bien le genre de dualité dont tous les auteurs de fiction se nourrissent lorsqu’ils souhaitent créer un personnage de légende. ...

Congo

David Van Reybrouck a publié en 2022 un nouveau livre consacré à l’Indonésie, Revolusi1. Cette sortie m’a fait penser à son livre précédent, Congo qui avait été largement salué par la critique lors de sa sortie. A l’époque, le sujet ne m’intéressait pas, mais depuis ma lecture des livres de Jean Hatzfeld, je m’intéresse de plus en plus à l’Afrique et je me suis dit que c’était l’occasion – d’ailleurs j’ai retrouvé dans ce livre une partie de l’histoire du génocide rwandais, la traque des réfugiés Hutu au Congo. Et je comprends maintenant pourquoi ce livre a recueilli autant de louanges. Il embrasse toute l’histoire du Congo (le pays qui porte désormais le nom de République démocratique du Congo) depuis l’arrivée des premiers explorateurs jusqu’à celle des entreprises chinoises. Entre temps il s’est passé beaucoup de choses et il reste le goût amer de ce qui ressemble bien à un terribles gâchis. Le livre est une somme (~600 pages en grand format et ~800 en poche) et pourtant la lecture est passionnante de bout en bout. Comment l’historien et archéologue fait-il pour accrocher le lecteur avec un livre qui se veut être avant tout un livre d’histoire ? ...

Celui qui va vers elle ne revient pas

Celui qui va vers elle ne revient pas. C’est ce que la Bible dit des femmes adultères. C’est ce que les Sages du Talmud disent des idées hérétiques. Ce livre est une plongée dans un monde étrange, surprenant pour celui qui ne le connaît pas. Cet univers est celui des juifs ultra-orthodoxes, les hassidim qui vivent en marge du monde moderne, isolés au sein de communautés dont la vie s’articule exclusivement autour de la religion. ...

Fouloscopie

Après le blob, la recherche en éthologie toulousaine est décidément à l’honneur. Comme sa consoeur, Mehdi Moussaid étudie un animal étrange, peut-être encore plus que le blob, l’homme. Pour être plus précis il s’intéresse au comportement de l’homme lorsqu’il évolue au sein d’un groupe important que l’on nomme communément une foule. Notre jeune chercheur s’est donc octroyé le titre de foulologue, le spécialiste des foules. J’avais ce livre depuis longtemps sur la pile des essais à lire, mais c’est la dernière catastrophe survenue en 2022 en Corée du Sud lors de la soirée d’Halloween qui a fait plus de 150 morts qui m’a donné envie d’en savoir plus sur ce phénomène qui n’est pas un cas isolé. Le drame du Heysel est resté dans les mémoires en France – Laurent Mauvignier lui a consacré un roman, Dans la foule –, mais je pense ne pas me tromper en disant que c’est la Mecque qui détient ce triste record. ...

Eichmann à Jérusalem

J’ai croisé ce livre dans Une saison de machettes de Jean Hatzfeld et j’ai eu envie de m’y plonger. Avant de le lire, je ne connaissais ni Adolf Eichmann, ni son rôle au sein du parti Nazi pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il fait partie des fuyards qui se sont installés en Argentine après la défaite – comme bien d’autres comme Josef Mengele dont Olivier Guez avait raconté l’exil dans La disparition de Josef Mengele. Eichmann n’a pas échappé au Mossad et a été extradé clandestinement en Israël pour y être jugé lors d’un procès qui fait suite à celui de Nuremberg auquel il avait échappé. On découvre vite dans le livre, qu’il n’est pas un personnage à la hauteur de ses crimes. Il ressemble plus à un fonctionnaire zélé, un maillon très solide de la terrible chaîne. ...

Une saison de machettes

Comment en suis-je venu à lire ce livre ? Ma première approche du génocide s’est faite par le biais du livre de Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ? Dans ce livre, il examinait plusieurs phénomènes de tueries de masse dont celles du Rwanda, mais aussi celles perpétrés par le 101e bataillon de police de réserve allemande dont le comportement m’a fait penser à celui des Hutu et je ne suis pas le seul puisque Jean Hatzfeld y fait aussi allusion. Puis c’est la lecture de Goražde consacré à la guerre de Bosnie-Herzégovine – très proche d’un génocide – qui m’a fait repenser à ce sujet. Le livre est fait d’une alternance de chapitres consacrés aux témoignages des tueurs et de chapitres dans lesquels l’auteur fait part de ses réflexions, nous livre son analyse ou encore précise des éléments de contexte. Il est le second tome de la trilogie Récits des marais rwandais consacrée au génocide débutée par Dans le nu de la vie qui donnait la parole aux victimes et clôturée par La Stratégie des antilopes. ...

Dans le nu de la vie

L’expression qui a donné son titre au livre est de Sylvie Umubyeyi, l’une des rescapée Tutsi du génocide perpétré par les Hutus au Rwanda. En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsis, sur une population d’environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9 h 30 à 16 heures, par des miliciens et voisins Hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. ...

Une sortie honorable

La situation en Indochine est tout simplement désastreuse, admit-il. La guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable. J’avais adoré L’Ordre du jour, mais cette Sortie honorable est peut-être un cran au-dessus. C’est bien simple, j’ai eu envie de tout citer, tout noter – ça a d’ailleurs été la principale gène de ma lecture – tellement certaines phrases sont à la fois belles, percutantes et vraies. ...

Un hiver à Wuhan

Alexandre Labruffe a vécu en Chine lorsqu’il était plus jeune, au début de sa carrière, puis, plus récemment à Wuhan au début de la pandémie. Dans ce court récit, il entremêle les souvenirs de ces deux époques pour livrer son expérience et sa vision de la Chine. Et elle est plutôt paranoïaque à moins qu’elle ne soit finalement assez réaliste. La Chine est l’utopie réalisée du libéralisme, où la seule liberté, finalement est celle de consommer. Préfiguration d’un monde en gestation. Le pire du communisme et du capitalisme réunis. Un monde réduit au consumérisme. (La Chine pré-scénariste l’avenir.) ...

Underground

Haruki Murakami n’écrit pas que de la fiction, en voici un des plus beaux exemples avec ce livre consacré aux attentats de 1995 perpétrés dans le métro de Tokyo par la secte Aum à l’aide de gaz sarin. Murakami revient dans la partie médiane du livre sur ses motivations. Après une longue période passée à l’étranger (aux États-Unis), il a souhaité tenter de mieux comprendre son pays (le Japon) et ses habitants au travers de ce drame. Pour ce faire, il a récolté et retranscrit des témoignages. Il consacre la première partie du livre aux victimes avant de donner la parole, dans une seconde partie, aux membres de la secte. Ces deux parties étant séparées par un intermède dans lequel l’auteur fait part de ses motivations et expose sa méthodologie. ...

Le blob

Le blob a atteint un niveau supplémentaire de célébrité lorsque quatre spécimens ont fait le voyage vers la station spatiale internationale en compagnie de notre Thomas Pesquet national. Avec Audrey Dussutour on reste chez les toulousains puisqu’elle exerce dans la ville rose le métier de chercheuse au CNRS en tant qu’éthologue spécialisée dans l’étude des animaux sociaux. Elle étudiait surtout les fourmis avant de faire la connaissance de cette étrange créature, le blob. ...

Anatomie d'un instant

Ce livre aurait pu s’appeler autopsie d’un instant tant il examine avec une précision chirurgicale le coup d’état qui a eu lieu en Espagne le 23 février 19811 – mais le titre est très bien ainsi, il est parfait. Javier Cercas décortique cet évènement en partant, en excellent romancier qu’il est, de son point d’orgue: l’irruption dans l’hémicycle de la chambre du Parlement espagnol, en pleine séance du second vote d’investiture du président du gouvernement, de militaires armés. Ne vous y trompez pas, Cercas, malgré son remarquable talent d’écrivain, ne romance pas cet évènement historique car, il en a pleinement conscience, la réalité surpasse la fiction. ...

Libres d’obéir

L’oxymore qui compose le titre du livre est génial Libres d’obéir. Tout est dit et la contradiction véhiculée par cette association de deux mots antagonistes est vertigineuse. Ce livre a fait beaucoup de buzz lors de sa sortie car les journalistes ont repris en faisant – comme souvent – un raccourci un peu rapide le sous-titre, Le management, du nazisme à aujourd’hui qui pourrait être qualifié de racoleur si on ne connaissait pas le sérieux de l’auteur. Johann Chapoutot est un historien professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université et spécialiste du nazisme. Il a publié plusieurs livres sur ce sujet dont le plus connu est certainement La Loi du sang. ...

White

L’idée – peut-être la seule de ce livre – est l’avènement de la pensée unique propagée, multipliée de façon exponentielle par les réseaux sociaux. Ce qui est le plus troublant c’est que ce n’est a priori pas téléguidé par un big brother central comme la génération de Bret Easton Ellis le pensait, mais par les gens eux-mêmes – peut-être est-ce l’application d’un schéma qui a été décidé par une intelligence centrale. Dans son livre, les manifestations de cette pensée unique sont multiples comme la culture du like traitant de troll toute voix discordante, on doit tous aimer la même chose – ou on se doit tous d’aimer la même chose. ...

Turn the Ship Around!

L’histoire de Turn the Ship Around! ressemble un peu à celle de nombreux films américains dans lesquels un entraîneur se retrouve propulsé à la tête d’une équipe de loosers qu’il parvient par sa sagacité à transformer en winners. Mais est-ce lui qui a agit dans ce cas alors qu’il n’est pas sur le terrain ou plutôt les joueurs qui mieux organisés, plus confiants sont parvenus à exprimer tout leur potentiel pour décrocher des victoires? C’est tout le sujet du livre, mais ici l’équipe est un équipage, celui du sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SSBN) ayant les plus mauvais résultats de l’U.S. Navy, le Santa Fe. Et ce n’est pas de la fiction – comme À la poursuite d’Octobre rouge – mais une histoire vraie qui sert d’articulation à un livre de management dédié à la notion d’empowerment. ...

Chiens

Mark Alizard consacre un petit livre aux chiens. Curieuse idée car le chien a l’image d’un animal tout ce qu’il y a de plus banal. Le chien de la famille qui ne quitte pas son maître du regard, qui le suit partout. Et pourtant vous verrez en lisant ce livre que le chien est plus complexe qu’il n’y paraît et que le destin de l’homme est intimement lié à celui de son plus fidèle compagnon. ...

Le Météorologue

Un coup de coeur pour un livre comme l’on en a peu au cours d’une année de lecture, le dernier de ce genre est L’ordre du jour et il a eu le Goncourt en 2017. Olivier Rolin rend avec ce livre un bel hommage à Alexéï Féodossévitch Vangengheim, le météorologue, et avec lui à toutes les victimes de la grande Terreur en URSS. Météorologue avec les aléas que cela comporte – surtout à l’époque – est une profession à risque dans le monde paranoïaque sur lequel régnait le tyran Staline. Il n’y a qu’un pas – Staline n’est pas à ça près – entre une prévision qui ne se réalise pas et une volonté de sabotage. C’est pour cette raison que certains comme Alexéï Vangengheim ne savait même pas pourquoi ils avaient été arrêtés. C’était pourtant un homme paisible qui aimait avant tout son métier, la science et sa famille. Certainement un visionnaire dont l’élan vu brisé. Voici ce qu’il écrivait dans l’une de ses lettres. ...

L’ordre du jour

Ce livre nous raconte le moment où les nazis se trouvant sur le seuil des Enfers ont poussé la porte et l’ont franchie. Il s’intéresse à une période temporelle très courte en comparaison du vaste carnage qui va suivre. Lorsque les nazis ont préparé et réalisé l’annexion de l’Autriche, opération connue sous le non d’Anschluss, début d’un long processus destructeur qui mènera à l’horreur que nous connaissons. Au sein de cet espace-temps, Éric Vuillard met en lumière deux choses. La première, celle par laquelle débute ce livre avec la montée solennelle des 24 chefs d’entreprise le long du grand escalier est la contribution de l’économie allemande à l’effort de guerre. Ça c’est la version consensuelle. L’auteur préfère montrer comment ces capitaines d’industrie ont accepté sans broncher de mettre la main au portefeuille pour financer les projets des nazis et comment ils ont été payés en retour à grand renfort de main d’oeuvre gratuite et corvéable à merci puisque prise directement dans les camps. Dans ces conditions, elle ne durait pas longtemps, mais qu’importe, les nazis étaient là pour réapprovisionner. ...

En cherchant Majorana

Ettore Majorana était un génie, une étoile filante dans le ciel de la physique du XXe siècle. Son domaine, l’infiniment petit, la physique quantique. A l’âge de 31 ans à peine, il disparaît. Purement et simplement évanoui dans la nature. Qu’est-il devenu ? Une seule chose est sûre, il s’est retiré du monde. C’est à ce moment précis que Majorana devient pour Carelli un chat de Schrödinger, c’est-à-dire la superposition quantique d’un être vivant et du même être mort. ...