Monsieur Lion chez le coiffeur

Monsieur Lion n’est pas très bien peigné. – Allons chez le coiffeur ! propose son ami le singe. Il n’a pas l’air d’être trop d’accord ni trop rassuré, mais il n’a pas trop le choix. Sa crinière est loin d’avoir le lustre digne de son rang de roi des animaux. Elle est hirsute et maculée de feuilles – il a dû se rouler quelque part. Poussé – plus qu’encouragé – par le singe, il se retrouve chez le coiffeur pour la première étape de son relooking: le shampoing. Le singe est à ses côtés l’observant d’un air narquois bien à l’abri sur la page opposée. Et ce n’est qu’un début pour le félin qui se trouve en bien fâcheuse posture et va devoir subir de nombreuses épreuves avant de retrouver – avec un peu de chance – sa majesté. ...

Une fille, qui danse

Une fois n’est pas coutume, – et je vais faire plaisir à Olivier Mannoni, le traducteur de Martin Suter et ancien président de l’ATLF (Association des Traducteurs Littéraires de France), qui avait écrit un commentaire en réponse à mon billet consacré au Diable de Milan – je vais débuter cet article en parlant traduction. Dans Une fille, qui danse, c’est d’abord la virgule figurant dans le titre qui m’a interpelé lorsque j’ai observé la couverture. Ensuite, j’y ai repensé et me suis interrogé sur son sens lors de la lecture. Il semblait seulement faire écho à un épisode anecdotique du livre – après tout pourquoi pas. Lorsque j’ai reposé le livre une fois terminé, cette question du titre m’agaçait encore l’esprit et j’ai donc vérifié ce qu’il donnait dans sa version originale – cette fois, je savais sans le moindre doute qu’il s’agissait d’une traduction – : The sense of an ending. Il n’y a pas besoin d’être très doué en anglais pour s’apercevoir que ces deux titres n’ont rien à voir. Pour en parler qui est mieux placé que le traducteur lui-même, Jean-Pierre Aoustin, que nous avons la chance de lire sur le blog de l’ATLF – tiens nous y revenons, désolé j’ai coupé deux commentaires car je ne voulais pas trop en dévoiler sur l’intrigue : ...

Musique absolue

Le public n’en revient pas de ce qu’il a entendu. À la dernière mesure, il n’applaudit pas, il reste muet, on entend juste le souffle du micro, ensuite seulement quelques applaudissements partent, des applaudissements timides, puis encore un silence, et la salle explose en salves longues et bruyantes. Munich. 7 novembre 1983. Symphonie n°6 de Beethoven dite Pastorale. Si vous me demandez quel est mon enregistrement préféré de Carlos Kleiber, vous avez votre réponse. ...

Mon hippopotame

Cette fois, c’est ma fille qui s’en charge. Je peux vous confirmer qu’elle est très qualifiée pour ce travail car elle possède depuis son plus jeune âge un doudou Hippopotame. Il – enfin dans les faits il sont trois, l’officiel et ses doublures mais chut, il ne faut pas le dire – est très originalement prénommé Hippo. Elle l’adore et ne le quitte pas. A ce titre, elle est certainement l’une des personnes ayant passé le plus de temps en compagnie d’un Hippopotame – je compte les nuits évidemment. Côté Hippo, elle s’y connait et côté livres aussi puisqu’elle en découvre quelques-uns et apprécie tout particulièrement – mis à part le fait de mordre et de tordre les pages – de les lire le soir après son repas. Par contre, côté écriture elle ne remplit pas les conditions requises pour ce poste puisqu’elle ne parle pas encore. Je vais donc lui servir d’interprète et retranscrire de la manière la plus fidèle possible ses impressions. ...

Indian Creek

Indian Creek est un récit autobiographique, celui d’un hiver passé dans les Rocheuses au sein de l’état de l’Idaho par l’étudiant qu’était Pete Fromm en 1978. Les (montagnes) Rocheuses désignent une grande chaîne de montagnes (4 800 km de long pour 650 km de large) s’étalant du nord-ouest des États-Unis au sud-ouest du Canada. Aussi curieux que cela puisse paraître, il a vécu cette expérience dans le cadre d’un job saisonnier – qui ne se déroulait pas comme la plupart des autres l’été, mais l’hiver. L’objectif unique de ce travail était la surveillance d’une retenue d’eau dans laquelle grandissait d’invisibles alevins de saumons. Il consistait principalement à briser la glace qui se formait à la surface du bassin. Car il fait froid l’hiver dans cette région voire très froid surtout lorsque l’on doit vivre dans une tente. Ces conditions climatiques que l’on peut qualifier d’extrêmes constituent le premier inconvénient de ce travail, le second – qui est certainement le premier dans l’ordre d’importance – est très certainement l’isolement. Le site se situe à plusieurs kilomètres de toute civilisation et est uniquement relié au monde par une ligne téléphonique archaïque qu’il est possible d’atteindre après avoir parcouru 15 km depuis la tente. ...

Bilbo le Hobbit

En janvier 2013, Le Magazine littéraire a consacré un dossier sous-titré La fabrique d’un monde à l’auteur de fantasy J. R. R. Tolkien. Ce dossier passionnant et très complet a été grandement alimenté par la récente publication d’un Dictionnaire Tolkien1 aux éditions CNRS. Sa lecture m’a évidemment appris beaucoup de choses – je dois confesser ma méconnaissance du sujet malgré un intérêt constant mais lointain entretenu depuis des années pour cet écrivain et son oeuvre. La plus structurante concerne le processus de création que suivit Tolkien. Il était professeur de langue et de littérature anglaises à Oxford et philologue de formation. Passionné par cette discipline qui étudie la linguistique historique, il fera logiquement du langage – et plus précisément de celui des Elfes – la première pierre de son édifice. Le reste, c’est-à-dire l’univers, sera construit autour afin de donner une cohérence à l’ensemble. ...

Un roman russe

Dans ce livre qui n’est pas, contrairement à ce que le titre pourrait le laisser croire, un roman, l’auteur de D’autres vies que la mienne1 cette fois raconte sa propre vie. Enfin, une partie marquée par trois grandes préoccupations ou trois grands thèmes. Le premier est un reportage à Kotelnitch réalisé pour l’émission Envoyé Spécial afin de raconter l’histoire du dernier prisonnier hongrois retenu en Russie. La découverte de cette ville et de ses habitants va le pousser à modifier son projet initial. Le second est une histoire d’amour avec la belle Sophie qui se noue au début du reportage. C’est un amour passionnel, une histoire chaotique et tourmentée que s’apprête à vivre Emmanuel Carrère. Le troisième est une enquête sur ses origines et plus précisément sur son grand-père. Cet intellectuel géorgien issue d’une famille de notables (la famille Zourabichvili) a connu un destin tragique. Son caractère ombrageux s’est noirci au fil du temps pour s’approcher lentement de la folie. Sa disparition sur fond de fin de guerre et de collaboration reste aujourd’hui encore un mystère. ...

L’Hiver du dessinateur

Dès l’ouverture du colis, la découverte du livre a été une bonne surprise. Tout commençait donc très bien. Le format souple d’une taille plus petite que la moyenne se révèle très satisfaisant et très agréable à manipuler. La couverture est magnifique. Il faut observer la profondeur de l’image, le cadrage, les détails, le mouvement des personnages au premier plan et enfin les couleurs. Elle donne le ton car le reste de l’album est à l’avenant, magnifique. Les dessins ligne claire sont très réussis et la mise en couleur ne l’est pas moins. Les jeux d’ombres et de lumières mettent en valeur l’ambiance du Barcelone du milieu du siècle dernier, celle de la Rambla et des bar à tapas - même si l’action se déroule en grande partie à l’intérieur des logements ou dans des bureaux. Et pour cause, puisqu’il s’agit d’une histoire de gratte-papiers et plus précisément de dessinateurs de bandes dessinées. Cinq des plus talentueux de leur époque ont décidé de conquérir leur indépendance en lançant leur propre magazine de bandes dessinées alors que la maison d’édition Bruguera règne sans partage sur ce milieu en Espagne. ...

10 janv. 2013 · #224 ·  BD

1602

Lorsqu’un très grand scénariste BD rencontre un dessinateur talentueux, le résultat est forcément à la hauteur. Il l’est d’autant plus lorsque le projet est ambitieux. Il consiste à se projeter en 1602 à l’époque où les premiers colons s’installèrent sur le sol américain. Même si c’est un élément important, le coeur de l’histoire ne se trouve pas là mais de l’autre côté de l’Atlantique, en plein coeur du centre névralgique du monde d’alors : L’Angleterre. Le pays est en proie à des phénomènes météorologiques inquiétants qui alourdissent un climat déjà tendu par d’âpres luttes de pouvoir. Il se pourrait même que le trésor des templiers joue un rôle dans cette histoire. ...

19 nov. 2012 · #218 ·  BD

Kennedy et moi

J’ai du mal à parler de ce livre. Pourtant je l’ai beaucoup aimé. Peut-être que mon manque d’inspiration est lié à son sujet, diffus et finalement assez commun. Il met en scène une famille qui s’est fissurée et est prête a éclater. En fait, le coeur a déjà éclaté mais une fine couche à la surface permet de la maintenir à flot. Les enfants sont grands (une fille et deux fils, des jumeaux) et la famille n’est désormais composée que d’adultes qui n’ont plus grand chose en commun – je dirais même que tout oppose. Le plus atteint de tous est incontestablement le père – disons que c’est lui qui supporte le plus difficilement le poids de cette situation. Depuis un pétage de plomb mémorable en public, cet écrivain n’a plus écrit une ligne et navigue entre neurasthénie et folie pure. ...

Jérôme Lindon

Six mois ont passé et l’on peut trouver en librairie un petit livre de 64 pages, sans indication de genre, avec, comme tous les livres de Jean Echenoz, le liseré bleu et l’étoile qu’avait dessinée Vercors pour les Éditions de Minuit, et ce titre inédit Jérôme Lindon, comme si, et c’est peut-être vrai, le plus bel hommage qu’un éditeur puisse recevoir fût de devenir un titre de son propre catalogue, non pas un nom gravé sur un monument aux morts, mais une simple ligne vivante parmi tous les textes qu’il a fait naître pour qu’ils nous survivent.[…] Jérôme Lindon est l’essence même de ce qui liait Jean Echenoz à Jérôme Lindon : l’auteur porte un texte à son éditeur, parce que c’est ce que l’un fait de mieux, et c’est ce que l’autre préfère. (Jean-Baptiste Harang – Libération, 18 octobre 2001) ...

Fukushima

Fukushima est entrée au panthéon des villes connues pour leur catastrophe. Elle rejoint les tristement célèbres Hiroshima, Nagasaki et Tchernobyl. Le scénario est implacable, une tragédie en trois actes, un par fléau : séisme, tsunami et pollution nucléaire. La terre, l’eau et un élément quasiment indiscernable contre lequel on ne peut dresser aucune barrière et qui anéantira la vie à petit feu pendant des siècles. C’est le paradoxe de la grenouille : si on la plonge subitement dans une casserole d’eau chaude, elle s’en échappe d’un bond. Si on fait chauffer l’eau progressivement, elle meurt au bout de quelques heures sans avoir bougé. ...

Quartier lointain

Hiroshi Nakahara est un homme de 48 ans qui, lors d’un déplacement professionnel, va un peu trop arroser la soirée et se réveiller le lendemain avec une gueule de bois carabinée. Tellement carabinée qu’il va se tromper de train. Lorsqu’il s’en aperçoit, il reconnaît vaguement le paysage et se fait rapidement confirmer par une hôtesse que le train roule en direction de la ville où il a vécu enfant. Résigné, il décide de profiter de cette occasion donnée par le destin – ou plutôt par l’alcool – pour visiter la ville, voir ce qu’est devenue sa maison, se rendre au cimetière pour se recueillir sur la tombe de ses proches. Là, par un phénomène inexpliqué – est-ce encore un effet de l’alcool, il faudra que l’on me dise ce qu’il a bu – il va se retrouver dans la peau de l’enfant qu’il a été tout en conservant sa conscience d’adulte. Il a alors l’opportunité de revivre sa vie de garçon de 14 ans avec le recul et l’expérience d’un adulte. Imaginez un peu le bonheur ! De nombreuses personnes sont passées à côté de leur adolescence, trop contrariées par la fameuse crise du même nom, elles ont raté des moments essentiels de la vie: La famille aux petits soins, les copains, le sport, des quantités de choses à découvrir, du temps pour les loisirs et l’amour. Et là, vous avez une seconde chance et vous allez vivre ces moments pleinement, les apprécier en connaissance de cause puisque vous arrivez d’un monde beaucoup plus contraint et triste, celui des adultes. ...

30 sept. 2012 · #211 ·  BD

Feynman

Richard Phillips Feynman est un physicien contemporain de Einstein et de von Neumann qui a reçu le prix Nobel en 1965 pour son travail sur l’électrodynamique quantique. Je vous l’apprends peut-être car je dois avouer que je ne le connaissais pas avant de lire cette BD qui lui est consacrée. Vous imaginez déjà le récit monotone d’un homme de science travaillant sur des sujets complètement incompréhensibles pour le commun des mortels. Eh bien pas du tout – enfin si un peu quand même car les sujets sont complexes mais nous y reviendrons. ...

16 sept. 2012 · #209 ·  BD

La carte et le territoire

Ce n’est pas mon livre préféré de Houellebecq mais c’est certainement le plus consensuel. Adieu les provocations, le duo des sujets polémiques sexe & religion. Le Goncourt est à ce prix. Même si ça ne fait pas tout, il est quand même dommage de renoncer à voguer à contrecourant de la bien-pensance et à jeter des pavés dans la marre. S’il a clairement renoncé au sexe dans ce roman “La sexualité est une chose fragile, il est difficile d’y entrer, si facile d’en sortir.”, il n’hésite pas à égratigner quand il en a l’occasion, tiens Mitterrand – pourquoi lui ? – prends ça : “Il revoyait les affiches représentant la vieille momie pétainiste sur fond de clochers, de villages.”. Pourquoi la littérature s’interdirait-elle d’aborder certains sujets, pourquoi devrait-elle être hypocrite et ne pas représenter le monde tel qu’il est avec sa variété d’opinions et de discours ? ...

11 août 2012 · #205 ·  Roman

Lac

Lac quel titre étrange. C’est paradoxalement un titre court – 3 lettres et pas de sous-titre, on peut difficilement faire mieux – et très énigmatique, il ne nous donne aucune indication sur le contenu du livre. C’est en fait un titre très echenozien (Nous trois, Un an, Au piano, Ravel, Courir, Des éclairs) ou plus généralement emblématique des Éditions de Minuit. Il ressemble à sa prose, raffinée et distillée pour obtenir un texte ciselé et épuré. Il faut lire lentement, savourer chaque phrase pour en apprécier le juste équilibre, le raffinement dans le choix des mots et dans leur agencement. Il n’y en a ni trop, ni pas assez, juste ce qu’il faut, c’est du très bon “minimalisme”. ...

10 juil. 2012 · #200 ·  Roman

La guerre d'Alan

La guerre d’Alan est la retranscription en bande dessinée du récit d’Alan Ingram Cope, un jeune soldat de l’armée des Etats-Unis, pendant la deuxième guerre mondiale. Ce travail a été réalisé par Emmanuel Guibert à qui l’on doit notamment la très bonne série Le Photographe. Le dessin est simple, beau et épuré fait de traits proches de la ligne claire peints au lavis sépia. Cette technique, en plus de donner un résultat magnifique, procure un sensation de calme et de sérénité et donne un côté agréablement vieilli à l’ensemble. ...

27 mai 2012 · #194 ·  BD

Samedi

Que peut-il se passer un samedi dans la vie d’un neurochirurgien ? Ne vous attendez pas, comme chez le docteur House, à une succession de cas cliniques plus improbables les uns que les autres. Le samedi est un jour de repos même chez les demi-dieux que sont les neurochirurgiens. Henry va donc le consacrer à deux choses très importantes: lui-même et sa famille. Il a donc prévu de prendre tout d’abord un peu de temps pour lui en allant jouer au squash puis de consacrer le reste de la journée aux préparatifs du repas du soir auquel toute la famille est conviée. Sa femme et son fils vivant avec lui mais aussi et surtout son beau-père, un poète, et enfin sa fille résidant à l’étranger pour ses études. Bien évidemment, rien ne va se passer comme prévu à commencer par une nuit écourtée. ...

Batman Amère victoire

Cette série se situe après les terribles évènements relatés dans Batman Un Long Halloween1 – qui ont conduit au réveil de la schizophrénie latente du procureur Harvey Dent le transformant en Double-face ainsi qu’à la mort du Romain Carmine Falcone. Le fils du Romain, surnommé Holiday, accusé d’avoir perpétré plusieurs meurtres, est libéré par la nouvelle procureur pour vice de procédure. Au même moment, une évasion a lieu à l’asile d’Arkham et tous les plus grands criminels de Gotham City se retrouvent à nouveau dans la nature. Ces deux évènements vont rapidement se traduire par la mort par pendaison de plusieurs policiers. Il sont retrouvés victimes d’une mise en scène macabre, un jeu de pendu accroché à leur coup griffonné sur des documents provenant des dossiers de l’ancien procureur Harvey Dent. ...

14 avr. 2012 · #187 ·  BD

Nagasaki

Nagasaki, la tristement célèbre, est le lieu où se déroule cette histoire. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle n’est pas liée au destin tragique de la ville. A une tout autre échelle, elle a été le théâtre d’un fait divers d’une importance bien moindre qui, sans son originalité, n’aurait pas occupé plus d’un entrefilet dans le journal local. La victime est un météorologue qui vit seul et mène une vie quasi monacale et très ordonnée – limite maniaque. Or, depuis quelques jours un grain de sable s’est glissé dans cet engrenage bien huilé. Il a remarqué quelque chose d’étrange qui se produit chez lui, dans sa maison, probablement en son absence. Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ … Quelqu’un s’était servi. Or je vis seul. ...

10 mars 2012 · #181 ·  Roman