En cherchant Majorana

Ettore Majorana était un génie, une étoile filante dans le ciel de la physique du XXe siècle. Son domaine, l’infiniment petit, la physique quantique. A l’âge de 31 ans à peine, il disparaît. Purement et simplement évanoui dans la nature. Qu’est-il devenu ? Une seule chose est sûre, il s’est retiré du monde. C’est à ce moment précis que Majorana devient pour Carelli un chat de Schrödinger, c’est-à-dire la superposition quantique d’un être vivant et du même être mort. ...

Premier bilan après l’apocalypse

“Mes 100 livres préférés (pour le prix d'1)” nous dit Frédéric Beigbeder sur le bandeau promotionnel rouge entourant le livre. L’ancien publicitaire n’a pas perdu le sens de la formule et il avait même créé un site web pour l’occasion – les liens pointant vers Amazon, le malin, il n’y a pas de petits profits. Je ne parlerai pas de la préface qui n’est, selon moi, pas l’intérêt de ce livre de chroniques et qui même le dessert. Côté chroniques, il n’en est pas à son coup d’essai – je ne parle pas de son passage sur Canal + – puisqu’il avait déjà publié un recueil semblable au titre annonciateur: Dernier inventaire avant liquidation. Cette fois, il ne se base pas sur une liste préétablie – le premier livre commentait les 50 premières oeuvres parmi une sélection de 100 établie par les lecteurs du journal Le Monde – mais nous présente ses 100 livres préférés. ...

Journal d’un parfumeur

Ce n’est pas le Journal d’un lecteur1, mais celui d’un parfumeur que je vous propose de découvrir. C’est un métier rare, mais ô combien précieux puisque l’objectif vers lequel il doit tendre est de faire naître des émotions – et non pas de faire vendre, ça c’est le boulot du marketing. En ce sens, il se rapproche de l’art, mais le savoir-faire qu’il requiert l’oblige à rester profondément encré dans l’artisanat. ...

Le Royaume

J’écoutais Florent Georgesco parler de ce livre à la radio. Il a dit une chose très vraie sur Emmanuel Carrère. Il sait trouver le ton juste pour écrire. Tout s’enchaîne, ce n’est ni trop ni pas assez, on dirait qu’il nous parle. Le journaliste du Monde disait qu’il avait l’impression d’être assis en face de lui dans sa cuisine et de simplement l’écouter parler – il a reçu le prix littéraire du Monde, ce n’est certainement pas un hasard. Et il a raison, on pourrait l’écouter pendant des heures. Ce type a un tel talent qu’il rendrait l’histoire du chemin de fer en France intéressante – que les fans me pardonnent. Imaginez alors un instant ce qu’il peut faire avec un sujet comme le Christianisme. ...

Aurais-je été résistant ou bourreau ?

Aurais-je été résistant ou bourreau ? C’est une question que tout le monde devrait se poser et pour laquelle personne ne devrait avoir de réponse évidente. Pierre Bayard tente d’y répondre en employant un procédé original. Il se met lui-même dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale en opérant une sorte de voyage dans le temps. Il se retrouve donc en 1940 étudiant en hypokhâgne, khâgne et entre à l’École normale après avoir réussi son concours d’entrée. ...

Intérieur

J’ai acheté, en rentrant de vacances, Intérieur de Thomas Clerc – impossible de trouver ce livre dans une librairie grand public. Il faut dire que ce n’est pas un livre qui plaira à tout le monde. Pourtant, je ne suis pas fan de la littérature expérimentale, mais plusieurs choses me séduisent ici. La première est l’idée d’isolement, de sécurité que l’on peut retrouver en rentrant chez soi. Elle est assez basique, mais crée une ambiance agréable et apaisante. ...

La Conjecture de Poincaré

J’ai gardé un très agréable souvenir d’une lointaine lecture du livre de Simon Singh Le dernier théorème de Fermat1. Ce souvenir m’est revenu en mémoire lorsque chez mon libraire, en passant devant la section scientifique, j’ai aperçu La Conjecture de Poincaré sur la table des suggestions. Je n’ai pas hésité une seconde et me suis emparé du volume sans même jeter un oeil à la quatrième de couverture. Le nom de Poincaré parle à tout le monde car nous avons en mémoire le patronyme de l’ancien président de la république. La confusion n’est pas si grande car Raymond Poincaré, le président, était le cousin d’Antoine, l’ingénieur et mathématicien, dont il est question dans ce livre. Comme beaucoup de génies il fut très prolifique bien qu’il eut la réputation de prendre des raccourcis. Certaines parties des démonstrations lui paraissaient tellement évidentes qu’il ne prenait pas la peine de les traiter en profondeur. Ce comportement – vous le constaterez en lisant ce livre – lui a parfois joué des tours. ...

Le chemin des morts

Quand un membre de la famille meurt, il est conduit de la maison au cimetière par un chemin particulier, que l’on appelle le chemin des morts. Chaque maison, chaque famille a le sien. Il ne se confondent pas. Si bien qu’au-dessus des routes et des sentiers du village, ou au-dessous d’eux, ou à côté comme on voudra, il y a d’autres chemins, invisibles, formant une toile dont l’église est le centre. ...

Des hommes d'État

La récente parution de Jours de pouvoir de Bruno Le Maire m’a incité à me plonger dans ce précédent ouvrage sur lequel je lorgnais avec envie depuis longtemps. Si les deux ouvrages se distinguent par leur chronologie (Jours de pouvoir est consacré aux années 2010-2012 pendant lesquelles Bruno Le Maire a été ministre sous Nicolas Sarkozy), leur forme est identique. Dans les deux cas il s’agit du journal de Bruno Le Maire qui nous entraine dans les coulisses de la politique. Ce journal couvre la période allant de la nomination de Dominique de Villepin au poste de premier ministre à l’élection de Nicolas Sarkozy à celui de président de la République. ...

Le chemin des livres

Philippe le Guillou nous raconte dans ce petit livre son entrée en littérature. Il nous parle de la naissance de sa vocation et de sa passion pour les livres. Sa jeunesse en Bretagne durant laquelle il se rend vite compte qu’il n’est pas comme les autres. Ses années de khâgne qui ne seront pas ce que l’on pourrait s’imaginer. Ses respirations dans la petite librairie des Nourritures terrestre tenue par les soeurs Bertho. Sa rencontre déterminante avec Patrick Grainville. Sa passion pour quelqu’un qui sera comme lui enseignant, Louis Poirier alias Julien Gracq. Sa première maison d’édition, Mercure de France – bravo quelle fidélité. ...

84, Charing Cross Road

Le 84, Charing Cross Road est l’adresse d’une librairie de Londres à laquelle s’adresse Helene Hanff pour obtenir ce qu’elle a de plus cher, des livres. Elle est américaine vit ou survit de sa plume en écrivant des pièces de théâtre, mais surtout des scénarios pour la télévision. Ne trouvant pas – à prix abordable – les livres qu’elle recherche près de chez elle, à New York, elle s’adresse à cette librairie se trouvant de l’autre côté de l’Atlantique. A l’époque d’Amazon ce commerce longue distance paraît à la fois complètement fou et finalement très actuel. ...

En pleine tempête

Le titre En pleine tempête évoque certainement pour beaucoups le beau Georges Clooney à la barre de son bateau face à des vagues immenses. Il faut savoir que ce film – comme beaucoup – est l’adaptation d’un livre ou plus précisément d’un document écrit par le journaliste Sebastian Junger. Ne recherchez donc pas le style en le lisant, il est neutre et s’apparente à celui d’un article de magasine – normal me direz-vous. Clair et sans fioritures, il est bien adapté à ce type de récit. Par contre, pour le côté spectaculaire, vous allez être servis car il relate un évènement connu sous le nom de The Perfect Storm – qui est le titre original du livre. ...

Céline, Hergé et l'Affaire Haddock

Canaille…, Nougat…, Sauvage…, Aztèque…, Grenouille…, Iconoclaste…, Macaque…, Parasite…, Renégat…, Canaque…, Anthracite…, Noix de coco…, Zouave…, Cannibale…, Invertébré…, Réglisse… Vous connaissez tous le personnage qui profère ces insultes; il s’agit du vociférant compagnon de Tintin, le célèbre marin barbu: le Capitaine Haddock. Eh bien vous avez à la fois raison et tort car elles ont également été utilisées par Céline dans son livre Bagatelles pour un massacre1 publié avant Le Crabe aux pinces d’or2 d’où elles sont tirées (respectivement 1938 et 1940-41). Ces seize insultes sont présentes dans les deux ouvrages, quelle étrange coïncidence ! L’histoire aurait pu en rester là et demeurer une anecdote si le livre de Céline n’était pas l’un des pamphlets antisémites qu’il n’assumera pas tout au long de sa vie puisqu’il en interdira lui-même la réimpression. Leur date de publication et les milieux dans lesquels évoluaient Louis Destouches et Georges Remi devenus Céline et Hergé – “c’est-à-dire R. G., ses initiales inversées” – étaient proches sur tous les plans. L’hypothèse – et Émile Brami nous l’explique longuement dans son livre – est donc probable. ...

L'Adversaire

Le matin du samedi 9 janvier 1993, pendant que Jean-Claude Romand tuait sa femme et ses enfants, j’assistais avec les miens à une réunion pédagogique à l’école de Gabriel, notre fils aîné. Il avait cinq ans, l’âge d’Antoine Romand. Nous sommes allés ensuite déjeuner chez mes parents et Romand chez les siens, qu’il a tués après le repas. Ce livre est le récit non romancé de cette tragédie. Le point de vue adopté est celui de l’auteur, Emmanuel Carrère. Qu’est-ce qui l’a poussé à entreprendre la retranscription de cette histoire sordide. Certainement pas le sensationnel, mais plutôt la volonté de tenter de comprendre l’incompréhensible. Le cheminement suivi par l’auteur a été long et le livre a bien failli ne pas voir le jour. Sa genèse et sa conception se retrouvent en filigrane dans le récit. La construction est basée sur la chronologie; pas celle des évènements mais celle du travail de l’auteur. ...

Indian Creek

Indian Creek est un récit autobiographique, celui d’un hiver passé dans les Rocheuses au sein de l’état de l’Idaho par l’étudiant qu’était Pete Fromm en 1978. Les (montagnes) Rocheuses désignent une grande chaîne de montagnes (4 800 km de long pour 650 km de large) s’étalant du nord-ouest des États-Unis au sud-ouest du Canada. Aussi curieux que cela puisse paraître, il a vécu cette expérience dans le cadre d’un job saisonnier – qui ne se déroulait pas comme la plupart des autres l’été, mais l’hiver. L’objectif unique de ce travail était la surveillance d’une retenue d’eau dans laquelle grandissait d’invisibles alevins de saumons. Il consistait principalement à briser la glace qui se formait à la surface du bassin. Car il fait froid l’hiver dans cette région voire très froid surtout lorsque l’on doit vivre dans une tente. Ces conditions climatiques que l’on peut qualifier d’extrêmes constituent le premier inconvénient de ce travail, le second – qui est certainement le premier dans l’ordre d’importance – est très certainement l’isolement. Le site se situe à plusieurs kilomètres de toute civilisation et est uniquement relié au monde par une ligne téléphonique archaïque qu’il est possible d’atteindre après avoir parcouru 15 km depuis la tente. ...

Un roman russe

Dans ce livre qui n’est pas, contrairement à ce que le titre pourrait le laisser croire, un roman, l’auteur de D’autres vies que la mienne1 cette fois raconte sa propre vie. Enfin, une partie marquée par trois grandes préoccupations ou trois grands thèmes. Le premier est un reportage à Kotelnitch réalisé pour l’émission Envoyé Spécial afin de raconter l’histoire du dernier prisonnier hongrois retenu en Russie. La découverte de cette ville et de ses habitants va le pousser à modifier son projet initial. Le second est une histoire d’amour avec la belle Sophie qui se noue au début du reportage. C’est un amour passionnel, une histoire chaotique et tourmentée que s’apprête à vivre Emmanuel Carrère. Le troisième est une enquête sur ses origines et plus précisément sur son grand-père. Cet intellectuel géorgien issue d’une famille de notables (la famille Zourabichvili) a connu un destin tragique. Son caractère ombrageux s’est noirci au fil du temps pour s’approcher lentement de la folie. Sa disparition sur fond de fin de guerre et de collaboration reste aujourd’hui encore un mystère. ...

Bouquiner

Avis aux rats de bibliothèque, à ceux qui ont toujours un livre dans leur sac et une pile qui les attend chez eux, à ceux qui ne lisent pas que sur le siège de leurs toilettes ou chez le dentiste, bref à ceux qui aiment bouquiner. J’insiste sur le verbe bouquiner qui forme le titre du livre en marquant bien sa différence avec le verbe lire. Contrairement à lire qui est assez froid et impersonnel, bouquiner revêt une consonance affective et fait basculer immédiatement le propos dans le registre des sentiments. A entendre ce verbe sympathique on imagine un livre de poche écorné – disons un Folio ou un 10/18 – à la tranche jaunie et au dos fatigué d’avoir été tordu par des mains curieuses – il est vrai que l’on s’imagine mal en train de bouquiner un cahier des charges, un contrat ou une autre joyeuseté du genre. ...

Lots of Love

Scott et Zelda Fitzgerald ont eu une fille, Frances surnommée Scottie. Entre 1936 et 1940 Zelda est internée dans un hôpital psychiatrique et Scottie est loin de la maison, exilée pour suivre des études supérieures. Scott est au crépuscule de sa vie. Le succès, les fêtes et l’argent sont derrière lui. Il lutte pour subsister et envoyer tout de même des petits cadeaux à sa fille. Pour cela, il écrit des scénarios au kilomètre pour Hollywood. ...

Jérôme Lindon

Six mois ont passé et l’on peut trouver en librairie un petit livre de 64 pages, sans indication de genre, avec, comme tous les livres de Jean Echenoz, le liseré bleu et l’étoile qu’avait dessinée Vercors pour les Éditions de Minuit, et ce titre inédit Jérôme Lindon, comme si, et c’est peut-être vrai, le plus bel hommage qu’un éditeur puisse recevoir fût de devenir un titre de son propre catalogue, non pas un nom gravé sur un monument aux morts, mais une simple ligne vivante parmi tous les textes qu’il a fait naître pour qu’ils nous survivent.[…] Jérôme Lindon est l’essence même de ce qui liait Jean Echenoz à Jérôme Lindon : l’auteur porte un texte à son éditeur, parce que c’est ce que l’un fait de mieux, et c’est ce que l’autre préfère. (Jean-Baptiste Harang – Libération, 18 octobre 2001) ...

Fukushima

Fukushima est entrée au panthéon des villes connues pour leur catastrophe. Elle rejoint les tristement célèbres Hiroshima, Nagasaki et Tchernobyl. Le scénario est implacable, une tragédie en trois actes, un par fléau : séisme, tsunami et pollution nucléaire. La terre, l’eau et un élément quasiment indiscernable contre lequel on ne peut dresser aucune barrière et qui anéantira la vie à petit feu pendant des siècles. C’est le paradoxe de la grenouille : si on la plonge subitement dans une casserole d’eau chaude, elle s’en échappe d’un bond. Si on fait chauffer l’eau progressivement, elle meurt au bout de quelques heures sans avoir bougé. ...