Paresse pour tous

Émilien Long est un économiste récemment couronné par le prix Nobel que l’on classerait à gauche, voire à l’extrême gauche – en gros, une sorte de Thomas Piketty. Son sujet de prédilection, sa spécialité disons, est le travail et, plus particulièrement, le temps de travail. Il a minutieusement étudié son évolution au fil des décennies et a la conviction que 3 heures de travail quotidien serait le bon rythme à adopter. Ce nouveau rythme serait à la fois suffisant pour subvenir à nos besoins, mais nous permettrait surtout de profiter du temps libre restant pour réaliser des activités qui n’auraient pas comme seule utilité d’enrichir le capital. Ce qui pourrait passer pour une douce utopie fait son chemin et l’économiste se retrouve – peut-être un peu malgré lui – à porter ce projet en se présentant à l’élection présidentielle parmi des candidats que l’on reconnait à peine … ...

Sérotonine

J’ai attendu bien après sa sortie et donc après l’évènement qui a fait le succès des chaînes d’info en continue – je ne parle pas de la pandémie –, la première saison des gilets jaunes qui est en quelque sorte préfigurée dans ce livre. Enfin pas tout à fait, il s’agit plus exactement de l’effondrement du monde agricole incarnée par le meilleur – et le seul – ami du narrateur Aymeric, un ancien comme lui – et comme l’auteur – de l’Agro. ...

Lake Success

Il s’agit de mon premier livre de Gary Shteyngart. Et j’ai été agréablement surpris. Ce livre ressemble par certains côtés au bûcher des vanités de Tom Wolfe. Les dérives de la finance, le drame personnel, l’histoire d’amour, le tout sur fond de déchéance des États-Unis couronnée par l’élection de Donald Trump. Quand c’est dur avec ma famille, j’aime regarder Trump, parce qu’il me distrait. Quoi qu’il m’arrive à titre personnel, il y a une catastrophe en train de se produire à plus grande échelle. ...

Le métier de mourir

Je vais commencer de façon très originale en disant à peu près ce que tout le monde doit dire à propos de ce livre. Qu’il s’agit d’un remake du Désert des Tartares – le livre de Dino Buzzati est d’ailleurs cité explicitement. Une fois que l’on a dit ça, il reste deux protagonistes – et presque personne d’autre – l’un au début de sa vie et de sa carrière, l’autre à la fin. Une relation va se nouer entre eux, quelque chose de réciproque et d’assez fort dans lequel le contexte hostile et l’environnement aride jouent leur rôle de catalyseurs. Les deux hommes ne sont pas vraiment seuls puisqu’ils ont avec eux leur passé, leur histoire. ...

Le dernier stade de la soif

Voici un livre qui m’a beaucoup touché et qui a résonné très fort. Il s’agit d’une autobiographie romancée – aussi appelée parfois autofiction – de Frederick Exley. Le protagoniste – ou l’auteur – qui nous raconte une partie de sa vie ne s’est jamais adapté à la société. Il a été ce que l’on appelle parfois un marginal. Il semble l’avoir été malgré lui, pas par sa posture donc, mais plutôt par une incapacité totale à entrer dans le moule étriqué de la société. Quand je dis que ce n’est pas une posture, on peut même dire que c’est même l’opposé puisqu’il a énormément souffert et est entré dans une spirale d’autodestruction qui l’a mené à plusieurs reprises jusqu’à l’hôpital psychiatrique, et dans laquelle une seule chose a surnagé, peut-être comme un vestige de l’enfance idéalisé, les New York Giants. ...

Les Services compétents

Iegor Gran est un auteur que je qualifierais de facétieux – un adjectif que je n’utilise décidément pas assez souvent. Ses romans sont sous le signe de l’humour et du second degré et celui-ci ne fait pas exception – rien qu’à lire le titre on pourrait s’en douter. Il se déroule dans la Russie qui protège – ou plutôt qui tente de colmater – son idéal communiste avant qu’il ne prenne définitivement l’eau. Et ce sont les services compétents qui s’y collent car de plus en plus d’intellectuels semblent prendre un malin plaisir à écorner la mère patrie. Pire encore, ils ne respectent pas la tradition de gérer son linge sale en famille et commencent à exporter leurs bêtises à l’extérieur des frontières et notamment vers la France, ce pays de révolutionnaires. Il ne faudrait pas que cette mauvaise publicité nuise à l’expansion inexorable et inéluctable du communisme dans le monde. ...

La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez a choisi, comme l’indique le titre du livre, de traiter de la période d’après la guerre. Lorsque l’ange de la mort a fuit comme beaucoup d’autres nazis vers l’Amérique du Sud. La période des camps n’est évoquée que par épisodes, comme des reminiscences de l’horreur. Il a voulu concentrer son roman – car même s’il s’agit en grande partie de faits réels nous sommes bien dans un roman à la manière du HHhH de Laurent Binet – sur l’après guerre et la fuite des nazis – je pense à un autre très bon livre qui traite cette fois du début de la période nazie, L’ordre du jour d’Éric Vuillard. À quoi ont été occupées toutes ces années pendant lesquelles le monde entier a découvert l’horreur des camps et qui a vu se mettre en place la traque de ces grands criminels et l’organisation de leur procès. Est-ce que ces années on été l’occasion de se repentir, de faire le bien ou plutôt celles de l’égocentrisme et de la lâcheté ? ...

Un gentleman à Moscou

Depuis la prise de pouvoir des bolchéviques, le comte Alexandre Ilitch Rostov est assigné à résidence à l’hôtel Metropol de Moscou – certains seront exilés dans des coins moins confortables de la Russie. Pourtant, il faut bien faire une croix sur de nombreuses mondanités et divers raffinements que le nouveau pouvoir en place, poussé par son idéal d’égalité, va s’employer à rayer de la carte. La culture et le raffinement du comte sont désormais anachroniques, dans cette nouvelle Russie une bouteille de vin est une bouteille de vin, seule leur couleur les différencie. ...

Virgin Suicides

Ceux qui comme moi ont vécu il y a vingt ans la sortie de la superbe adaptation de Virgin Suicides réalisée par Sofia Coppola ne peuvent avoir oublié l’esthétique du film portée par une prestation envoutante de Kirsten Dunst dans le rôle de Lux, l’ainée des cinq soeurs Lisbon, et la bande originale Playground Love composée par Air dont le titre éponyme a conservé toute sa beauté et sa mélancolie. Par contre, je ne me souvenais pas des détails de l’intrigue, mais uniquement des grandes lignes – le titre du livre aide un peu. Ayant récemment terminé un recueil de nouvelles très convainquant de Jeffrey Eugenides intitulé des Des raisons de se plaindre, je me suis dit que c’était la bonne occasion pour lire son premier livre et redécouvrir cette histoire. ...

L’Un l’autre

Thomas roula le journal, le posa sur le banc. Il pris son verre pour le vider, hésita, fit tourner le vin à l’intérieur, puis reposa son verre à côté de celui d’Astrid, qui était vide. C’était moins une pensée qu’une image: le banc abandonné dans la lumière du matin, le journal avec ses pages gondolées par la rosée, et les deux verres avec quelques moucherons noyés nageant à la surface dans celui qui était resté à moitié plein. ...

Lunar Park

Il était question d’autofiction dans Yoga d’Emmanuel Carrère, mais c’était vraiment de la rigolade à côté de Lunar Park. Un personnage principal qui est l’auteur, notamment, de Moins que zéro, son premier roman, mais aussi et surtout de celui qui a grandement participé à bâtir sa réputation et son succès, le terrible American Psycho1. Bret Easton Ellis débute d’ailleurs son roman en reprenant les premières phrases de tous ses romans pour bien encrer son personnage dans la réalité. Ensuite, il fait intervenir son compère Jay McInerney – cette apparition pas très flatteuse a d’ailleurs été à l’origine d’une brouille entre les deux auteurs et amis. Puis il y a la fiction, ce Bret Easton Ellis là est hétéro – enfin, la plupart du temps – et est en couple avec une actrice, Jayne Dennis qui n’existe pas dans la réalité. Bref, le contexte est posé, il va jouer avec le lecteur tout au long de ce livre, et ce dernier ferait bien de connaître son oeuvre s’il ne veut pas passer à côté car les références sont nombreuses, notamment dans le choix des personnages, à tel point que l’on peut parler je pense – en fait je ne maîtrise pas complètement le concept – d’intertextualité. ...

Les Exilés du Paradis

J’ai une attirance pour le Moyen-Orient et particulièrement pour le Liban et l’Iran – Boussole est l’exemple type des livres que j’apprécie. C’est certainement ce tropisme – mais peut-être aussi la très belle couverture – qui m’a poussé à acheter ce livre – j’avoue avec un peu de honte ne pas m’en souvenir. Bref, quelques mois plus tard, il s’est rappelé à mon souvenir et j’ai été content de débuter cette lecture au charme oriental plutôt facile et relativement courte après plusieurs gros morceaux – dont American Tabloid et Moi, Charlotte Simmons. ...

Le Grand Paris

Je suis de plus en plus ébloui par le travail d’Aurélien Bellanger et ce livre est peut-être le plus abouti – même si je n’ai pas encore lu Le continent de la douceur1. Comme a son habitude le livre est adossé à un sujet réel et la part de la fiction est clairement minoritaire. La qualité et la quantité des informations rassemblées sont impressionnantes et la façon dont elles sont restituées est magistrale, son talent d’écrivain éclate à chaque phrase. Le sujet donc est l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 et la conception de ce qui restera l’un des héritages principaux de son mandat, le Grand Paris. Ce projet tel qu’il est présenté dans ce livre est ni plus ni moins que l’absorption par Paris des départements alentours pour devenir une seule citée unifiée, pacifiée gommant par la même les différences et les inégalités, prête à devenir une Rome du XXIème siècle. Au sein de ce projet monumental, un département cristallise les inégalités, le 93. ...

Moi, Charlotte Simmons

Je ne sais pas pour quelle raison, mais je suis un grand fan d’un sous-genre littéraire – ce n’est pas péjoratif – relativement confidentiel portant le nom de campus novel et qui désigne – comme son nom l’indique – un roman se déroulant au sein d’une université. Je pense que tout a commencé avec les romans de David Lodge, la Trilogie de Rummidge, puis avec le livre de Donna Tartt Le maître des illusions, s’est poursuivi avec Le roman du mariage qui n’est pas dans le canon, mais s’en approche. Avec Moi, Charlotte Simmons par contre on est en plein dans l’archétype et c’est le grand Tom Wolfe qui s’y colle. Le dandy a promené son costume blanc sur les campus – il n’a pas dû passer inaperçu – afin de collecter, comme à son habitude, le matériel nécessaire à l’écriture de son livre. ...

Chroniques de l'oiseau à ressort

J’avais un tel bon souvenir de ce livre, lu il y a un quinzaine d’années, que j’ai décidé de le relire. Ce n’est pas une décision sans conséquence tout d’abord car le livre compte tout de même 850 pages et ensuite car relire – comme revoir – une oeuvre est prendre le risque de gâcher le souvenir enchanté de la première impression – il peut s’évanouir définitivement. Heureusement, j’ai évité cet écueil et cette relecture n’a fait que conforter ma première impression. Je trouve même qu’il s’agit très certainement de l’un des livres d’Haruki Murakami les plus aboutis – si ce n’est peut-être plus abouti, je n’ai pas encore tout lu, mais presque. Il contient l’essence de son oeuvre. J’ai même été surpris de constater qu’il a beaucoup de points communs avec son dernier livre, Le meurtre du commandeur: le puits / le sous-terrain, le passage entre les réalités, la présence de la guerre sino-japonaise, la disparition d’une soeur. ...

Zone

C’est l’un des plus grands livres que j’ai lu. C’est un livre antérieur à Boussole dans lequel Mathias Énard utilise le même procédé du monologue intérieur, du courant de conscience. Le tempo du récit n’est pas réglé cette fois sur les heures qui s’écoulent au cours d’une nuit d’insomnie, mais sur les kilomètres qui séparent Milan de Rome sur la voie de chemin de fer, au rythme de un kilomètre par pages sur 500 kilomètres – soit environ 500 pages. Le récit est fait d’une seule phrase interrompue seulement par l’insertion de quelques chapitres d’un livre que lit Francis, le narrateur, dans le train – je m’inquiétais de l’impact négatif de ce procédé sur la lecture, mais à mon grand étonnement, il n’en a aucun et a l’avantage de représenter au plus près le cheminement de la pensé. ...

Par les routes

Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent. Et c’est un peu ça l’histoire de ce livre. Deux personnages, Sacha qui vient s’installer dans une petite ville du sud de la France simplement désignée par son initiale V. pour y trouver le calme qui sera propice à son projet d’écriture et qui retrouve là, par hasard – le hasard et l’un des grands thèmes de ce livre –, une ancienne connaissance qu’il avait perdu de vue, volontairement, depuis des années, l’autostoppeur. Il ne sera pas désigné autrement – certainement car il n’est que de passage, toujours fuyant – qui, comme son nom l’indique est un nomade, un vagabond qui semble s’être sédentarisé dans cette petite ville. Il y a évidemment entre eux un troisième personnage, une femme. ...

Les Intéressants

Au début je me suis dit qu’il s’agissait d’un de ces romans mettant en scène des étudiants, une sorte de campus novel. Pour être précis, j’ai pensé à un livre que j’ai lu il y a très longtemps – et que j’avais beaucoup apprécié à l’époque – Le maître des illusions. De la même manière, ce roman s’intéresse à la vie d’un groupe d’adolescents qui se sont connus dans un camp de vacances dédié au développement des talents artistiques. Mais Les intéressants, ne se focalise pas sur ce moment en particulier, il le prend comme le point de départ qui va influencer profondément le destin de ces personnages. Ils vont lier une amitié lors de ces vacances qui changera toute leur vie. Tout le noeud du roman se situe dans ce passage. ...

L’origine de la violence

Lorsque j’ai retrouvé ce livre dans ma bibliothèque, je ne me souvenais même pas de l’avoir acheté – ça commence à devenir grave – et je connaissais encore moins son auteur Fabrice Humbert. Mais le titre bien choisi m’a donné envie. Cette lecture a donc été une totale découverte pour moi. Il s’agit d’un autre roman sur la Shoah et sur le traumatisme subi par les générations suivantes, c’est-à-dire par les descendants des victimes. Je le rapproche un petit peu d’un roman célèbre, Le choix de Sophie1 de William Styron, d’ailleurs il est cité dans le livre. ...

Comment je suis devenu stupide

Ceux qui pensent que l’intelligence a quelque noblesse n’en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n’est qu’une malédiction. Martin Page a consacré un livre à ceux que l’on appelle les surdoués, les hauts potentiels ou de manière – je trouve – plus appropriée les zèbres. J’ai croisé ce terme pour la première fois en lisant Petit guide à l’usage des gens intelligents qui ne se trouvent pas très doués et j’avais à cette occasion entendu parlé du roman de Martin Page dont il est question ici. L’histoire est celle d’un jeune homme chez qui, et pour qui, l’intelligence est une tare. Elle est plus qu’un frein, elle est une barrière dans à peu près tous les registres de son existence et l’empêche en résumé de vivre une vie “normale”. Le problème se situe bien dans cette notion de normalité qui n’existe pas ou qui est artificiellement fabriquée. Elle est un produit de la société moderne qui créée bien des déboires à de nombreuses personnes qui pensent se trouver en dehors de leur perception de cette notion de normalité. ...