La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez a choisi, comme l’indique le titre du livre, de traiter de la période d’après la guerre. Lorsque l’ange de la mort a fuit comme beaucoup d’autres nazis vers l’Amérique du Sud. La période des camps n’est évoquée que par épisodes, comme des reminiscences de l’horreur. Il a voulu concentrer son roman – car même s’il s’agit en grande partie de faits réels nous sommes bien dans un roman à la manière du HHhH de Laurent Binet – sur l’après guerre et la fuite des nazis – je pense à un autre très bon livre qui traite cette fois du début de la période nazie, L’ordre du jour d’Éric Vuillard. À quoi ont été occupées toutes ces années pendant lesquelles le monde entier a découvert l’horreur des camps et qui a vu se mettre en place la traque de ces grands criminels et l’organisation de leur procès. Est-ce que ces années on été l’occasion de se repentir, de faire le bien ou plutôt celles de l’égocentrisme et de la lâcheté ? ...

Un gentleman à Moscou

Depuis la prise de pouvoir des bolchéviques, le comte Alexandre Ilitch Rostov est assigné à résidence à l’hôtel Metropol de Moscou – certains seront exilés dans des coins moins confortables de la Russie. Pourtant, il faut bien faire une croix sur de nombreuses mondanités et divers raffinements que le nouveau pouvoir en place, poussé par son idéal d’égalité, va s’employer à rayer de la carte. La culture et le raffinement du comte sont désormais anachroniques, dans cette nouvelle Russie une bouteille de vin est une bouteille de vin, seule leur couleur les différencie. ...

Virgin Suicides

Ceux qui comme moi ont vécu il y a vingt ans la sortie de la superbe adaptation de Virgin Suicides réalisée par Sofia Coppola ne peuvent avoir oublié l’esthétique du film portée par une prestation envoutante de Kirsten Dunst dans le rôle de Lux, l’ainée des cinq soeurs Lisbon, et la bande originale Playground Love composée par Air dont le titre éponyme a conservé toute sa beauté et sa mélancolie. Par contre, je ne me souvenais pas des détails de l’intrigue, mais uniquement des grandes lignes – le titre du livre aide un peu. Ayant récemment terminé un recueil de nouvelles très convainquant de Jeffrey Eugenides intitulé des Des raisons de se plaindre, je me suis dit que c’était la bonne occasion pour lire son premier livre et redécouvrir cette histoire. ...

L’Un l’autre

Thomas roula le journal, le posa sur le banc. Il pris son verre pour le vider, hésita, fit tourner le vin à l’intérieur, puis reposa son verre à côté de celui d’Astrid, qui était vide. C’était moins une pensée qu’une image: le banc abandonné dans la lumière du matin, le journal avec ses pages gondolées par la rosée, et les deux verres avec quelques moucherons noyés nageant à la surface dans celui qui était resté à moitié plein. ...

Lunar Park

Il était question d’autofiction dans Yoga d’Emmanuel Carrère, mais c’était vraiment de la rigolade à côté de Lunar Park. Un personnage principal qui est l’auteur, notamment, de Moins que zéro, son premier roman, mais aussi et surtout de celui qui a grandement participé à bâtir sa réputation et son succès, le terrible American Psycho1. Bret Easton Ellis débute d’ailleurs son roman en reprenant les premières phrases de tous ses romans pour bien encrer son personnage dans la réalité. Ensuite, il fait intervenir son compère Jay McInerney – cette apparition pas très flatteuse a d’ailleurs été à l’origine d’une brouille entre les deux auteurs et amis. Puis il y a la fiction, ce Bret Easton Ellis là est hétéro – enfin, la plupart du temps – et est en couple avec une actrice, Jayne Dennis qui n’existe pas dans la réalité. Bref, le contexte est posé, il va jouer avec le lecteur tout au long de ce livre, et ce dernier ferait bien de connaître son oeuvre s’il ne veut pas passer à côté car les références sont nombreuses, notamment dans le choix des personnages, à tel point que l’on peut parler je pense – en fait je ne maîtrise pas complètement le concept – d’intertextualité. ...

Les Exilés du Paradis

J’ai une attirance pour le Moyen-Orient et particulièrement pour le Liban et l’Iran – Boussole est l’exemple type des livres que j’apprécie. C’est certainement ce tropisme – mais peut-être aussi la très belle couverture – qui m’a poussé à acheter ce livre – j’avoue avec un peu de honte ne pas m’en souvenir. Bref, quelques mois plus tard, il s’est rappelé à mon souvenir et j’ai été content de débuter cette lecture au charme oriental plutôt facile et relativement courte après plusieurs gros morceaux – dont American Tabloid et Moi, Charlotte Simmons. ...

Le Grand Paris

Je suis de plus en plus ébloui par le travail d’Aurélien Bellanger et ce livre est peut-être le plus abouti – même si je n’ai pas encore lu Le continent de la douceur1. Comme a son habitude le livre est adossé à un sujet réel et la part de la fiction est clairement minoritaire. La qualité et la quantité des informations rassemblées sont impressionnantes et la façon dont elles sont restituées est magistrale, son talent d’écrivain éclate à chaque phrase. Le sujet donc est l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 et la conception de ce qui restera l’un des héritages principaux de son mandat, le Grand Paris. Ce projet tel qu’il est présenté dans ce livre est ni plus ni moins que l’absorption par Paris des départements alentours pour devenir une seule citée unifiée, pacifiée gommant par la même les différences et les inégalités, prête à devenir une Rome du XXIème siècle. Au sein de ce projet monumental, un département cristallise les inégalités, le 93. ...

Moi, Charlotte Simmons

Je ne sais pas pour quelle raison, mais je suis un grand fan d’un sous-genre littéraire – ce n’est pas péjoratif – relativement confidentiel portant le nom de campus novel et qui désigne – comme son nom l’indique – un roman se déroulant au sein d’une université. Je pense que tout a commencé avec les romans de David Lodge, la Trilogie de Rummidge, puis avec le livre de Donna Tartt Le maître des illusions, s’est poursuivi avec Le roman du mariage qui n’est pas dans le canon, mais s’en approche. Avec Moi, Charlotte Simmons par contre on est en plein dans l’archétype et c’est le grand Tom Wolfe qui s’y colle. Le dandy a promené son costume blanc sur les campus – il n’a pas dû passer inaperçu – afin de collecter, comme à son habitude, le matériel nécessaire à l’écriture de son livre. ...

Chroniques de l'oiseau à ressort

J’avais un tel bon souvenir de ce livre, lu il y a un quinzaine d’années, que j’ai décidé de le relire. Ce n’est pas une décision sans conséquence tout d’abord car le livre compte tout de même 850 pages et ensuite car relire – comme revoir – une oeuvre est prendre le risque de gâcher le souvenir enchanté de la première impression – il peut s’évanouir définitivement. Heureusement, j’ai évité cet écueil et cette relecture n’a fait que conforter ma première impression. Je trouve même qu’il s’agit très certainement de l’un des livres d’Haruki Murakami les plus aboutis – si ce n’est peut-être plus abouti, je n’ai pas encore tout lu, mais presque. Il contient l’essence de son oeuvre. J’ai même été surpris de constater qu’il a beaucoup de points communs avec son dernier livre, Le meurtre du commandeur: le puits / le sous-terrain, le passage entre les réalités, la présence de la guerre sino-japonaise, la disparition d’une soeur. ...

Zone

C’est l’un des plus grands livres que j’ai lu. C’est un livre antérieur à Boussole dans lequel Mathias Énard utilise le même procédé du monologue intérieur, du courant de conscience. Le tempo du récit n’est pas réglé cette fois sur les heures qui s’écoulent au cours d’une nuit d’insomnie, mais sur les kilomètres qui séparent Milan de Rome sur la voie de chemin de fer, au rythme de un kilomètre par pages sur 500 kilomètres – soit environ 500 pages. Le récit est fait d’une seule phrase interrompue seulement par l’insertion de quelques chapitres d’un livre que lit Francis, le narrateur, dans le train – je m’inquiétais de l’impact négatif de ce procédé sur la lecture, mais à mon grand étonnement, il n’en a aucun et a l’avantage de représenter au plus près le cheminement de la pensé. ...

Par les routes

Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent. Et c’est un peu ça l’histoire de ce livre. Deux personnages, Sacha qui vient s’installer dans une petite ville du sud de la France simplement désignée par son initiale V. pour y trouver le calme qui sera propice à son projet d’écriture et qui retrouve là, par hasard – le hasard et l’un des grands thèmes de ce livre –, une ancienne connaissance qu’il avait perdu de vue, volontairement, depuis des années, l’autostoppeur. Il ne sera pas désigné autrement – certainement car il n’est que de passage, toujours fuyant – qui, comme son nom l’indique est un nomade, un vagabond qui semble s’être sédentarisé dans cette petite ville. Il y a évidemment entre eux un troisième personnage, une femme. ...

Les Intéressants

Au début je me suis dit qu’il s’agissait d’un de ces romans mettant en scène des étudiants, une sorte de campus novel. Pour être précis, j’ai pensé à un livre que j’ai lu il y a très longtemps – et que j’avais beaucoup apprécié à l’époque – Le maître des illusions. De la même manière, ce roman s’intéresse à la vie d’un groupe d’adolescents qui se sont connus dans un camp de vacances dédié au développement des talents artistiques. Mais Les intéressants, ne se focalise pas sur ce moment en particulier, il le prend comme le point de départ qui va influencer profondément le destin de ces personnages. Ils vont lier une amitié lors de ces vacances qui changera toute leur vie. Tout le noeud du roman se situe dans ce passage. ...

L’origine de la violence

Lorsque j’ai retrouvé ce livre dans ma bibliothèque, je ne me souvenais même pas de l’avoir acheté – ça commence à devenir grave – et je connaissais encore moins son auteur Fabrice Humbert. Mais le titre bien choisi m’a donné envie. Cette lecture a donc été une totale découverte pour moi. Il s’agit d’un autre roman sur la Shoah et sur le traumatisme subi par les générations suivantes, c’est-à-dire par les descendants des victimes. Je le rapproche un petit peu d’un roman célèbre, Le choix de Sophie1 de William Styron, d’ailleurs il est cité dans le livre. ...

Comment je suis devenu stupide

Ceux qui pensent que l’intelligence a quelque noblesse n’en ont certainement pas assez pour se rendre compte que ce n’est qu’une malédiction. Martin Page a consacré un livre à ceux que l’on appelle les surdoués, les hauts potentiels ou de manière – je trouve – plus appropriée les zèbres. J’ai croisé ce terme pour la première fois en lisant Petit guide à l’usage des gens intelligents qui ne se trouvent pas très doués et j’avais à cette occasion entendu parlé du roman de Martin Page dont il est question ici. L’histoire est celle d’un jeune homme chez qui, et pour qui, l’intelligence est une tare. Elle est plus qu’un frein, elle est une barrière dans à peu près tous les registres de son existence et l’empêche en résumé de vivre une vie “normale”. Le problème se situe bien dans cette notion de normalité qui n’existe pas ou qui est artificiellement fabriquée. Elle est un produit de la société moderne qui créée bien des déboires à de nombreuses personnes qui pensent se trouver en dehors de leur perception de cette notion de normalité. ...

La maladie de Sachs

Ce n’est un secret pour personne – ou presque –, Martin Winckler est un pseudonyme, peut-être même l’un des plus connus de la littérature contemporaine. Dans la vraie vie il se nomme Marc Zaffran et exerce, ou plutôt exerçait, la profession de médecin généraliste. Et c’est précisément ce livre qui est en rapport avec son métier qui l’a fait entrer en littérature par la grande porte et l’a rendu célèbre sous son nom d’emprunt. De quoi s’agit-il ? En fait il s’agit d’un roman inspiré de faits réels écrit pour donner l’illusion du réel. Tout ceci est un peu paradoxal et pas très clair – c’est le serpent qui se mord la queue –, mais c’est pourtant a peu près ça. Son objectif est de raconter le quotidien de ce que l’on appelle communément le médecin de campagne – en fait, plus prosaïquement, un médecin généraliste de petite ville ou de village. ...

Le Meurtre du Commandeur T2

J’avais cru, après la lecture du premier tome, que l’histoire allait prendre de l’ampleur dans le second tome, que les éléments patiemment mis en place allaient enfin s’assembler pour créer une histoire belle, profonde et très originale. Mais j’ai l’impression que tout cela n’est jamais arrivé. Il est vrai que la lecture est plaisante, mais tant de pages pour si peu de densité, c’est un peu exagéré. Même si la phrase de Murakami est toujours aussi agréable, ce n’est pas suffisant sur la durée – vu la longueur totale des deux tomes. Je sais que tout n’est pas au premier degré et que certaines choses ne sont qu’évoquées, mais tout de même. Je pense avoir déjà constaté ce défaut dans les livres les plus récents de Murakami comme 1Q84, mais ici c’est le summum. A contrario on ne peut pas reprocher à l’auteur japonais de faire dans le main stream, dans le roman calibré où chaque chapitre se termine par un cliffhanger – on en est loin. ...

La clé USB

J’ai pris beaucoup de plaisir à retrouver Jean-Philippe Toussaint après toutes ces années – ma dernière lecture remonte au très bon La Télévision en 2013. Son écriture est toujours aussi agréable, du pur style Minuit, un comparse d’Echenoz. Ils ont un style similaire fait de ce minimalisme – peut-être moins flagrant chez Toussaint – qui caractérise la maison d’édition à l’étoile et d’une dose d’humour. Autre similarité entre les deux auteurs l’univers du polar ou de l’espionnage, qui est très présent chez Echenoz depuis ses débuts et qui est de retour dans ses derniers romans Envoyée spéciale et Vie de Gérard Fulmard, et qui sous-tend l’intrigue de ce dernier opus de Toussaint. J’utilise le terme avec prudence car il ne s’agit pas d’un polar, mais d’un livre qui se situe dans l’univers des romans d’espionnage. ...

Phénomènes naturels

Il y a toujours un peu de méfiance lorsqu’un ouvrage publié en 1992 n’est traduit que plus de 25 ans après. Cette méfiance est encore plus légitime lorsqu’il s’agit d’un des auteurs les plus bankable d’une maison d’édition, auteur de nombreux best sellers: Jonathan Franzen. Deuxième alerte, j’avais entendu des critiques pas très positives qui pointaient l’une des erreurs les plus répandues chez les jeunes auteurs – Franzen était un jeune auteur à l’époque même si on peine à l’imaginer – le fait de mettre trop de choses dans ses romans, autrement dit d’en faire trop ou de vouloir trop en faire. ...

Moins que zéro

Si j’en crois la date inscrite au crayon sur la dernière page du livre, ma précédente lecture de ce roman date de 2005 – je ne pense d’ailleurs ne pas l’avoir apprécié à sa juste valeur à l’époque. C’était déjà quasiment une vingtaine d’années après sa sortie, Bret Easton Ellis n’avait alors que 21 ans. J’ai décidé de le relire pour plusieurs raisons. La première est liée à la couverture médiatique dont a bénéficié l’auteur à l’occasion de la parution de son dernier livre, White, cette année. La deuxième est que j’ai pour projet de lire Suite(s) impériale(s) qui se déroule 25 après les évènements de Moins que zéro. ...

Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon

Je vous demande alors de conserver à l’esprit cette phrase toute simple que je tiens de mon père et qu’il utilisait pour minorer les fautes de chacun: “Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon.” Que Dieu, s’il vous voit, vous bénisse. Tous les livres de Jean-Paul Dubois ne se valent pas. Celui-ci n’est pas un mauvais livre, loin de là, mais j’ai été surpris d’apprendre qu’il figurait dans la liste du Goncourt 2019 et que les journalistes spécialisés le considéraient comme un candidat sérieux. C’est là ou nos avis divergent. Il s’agit d’un livre typique de Jean-Paul Dubois tout à fait classique et même plus conventionnel et moins réussi que certains autres – j’ai largement préféré Le cas Sneijder par exemple. Je le considère comme un livre grand public plaisant à lire, sans plus. Le problème majeur vient du procédé de narration. Je ne vais rien dévoiler de l’intrigue puisque cette situation est décrite dès les premières pages dans un incipit très réussi – c’est d’ailleurs ces premières lignes qui m’ont donné envie de lire ce livre. Le narrateur, qui est aussi le personnage principal du roman, est en prison. Toute la trame du roman va consister à retracer son histoire et les évènements qui l’ont mené là. La narration alterne entre 1/4 de présent dépeignant un quotidien en prison pas très intéressant et un 3/4 de récit du passé, dépourvu de cet humour qui égaye souvent les livres de Dubois, qui se veut original sans trop y parvenir. Le tout me semble être assez cousu de fil blanc. ...