Le dernier stade de la soif

Voici un livre qui m’a beaucoup touché et qui a résonné très fort. Il s’agit d’une autobiographie romancée – aussi appelée parfois autofiction – de Frederick Exley. Le protagoniste – ou l’auteur – qui nous raconte une partie de sa vie ne s’est jamais adapté à la société. Il a été ce que l’on appelle parfois un marginal. Il semble l’avoir été malgré lui, pas par sa posture donc, mais plutôt par une incapacité totale à entrer dans le moule étriqué de la société. Quand je dis que ce n’est pas une posture, on peut même dire que c’est même l’opposé puisqu’il a énormément souffert et est entré dans une spirale d’autodestruction qui l’a mené à plusieurs reprises jusqu’à l’hôpital psychiatrique, et dans laquelle une seule chose a surnagé, peut-être comme un vestige de l’enfance idéalisé, les New York Giants. ...

3 juil. 2021 · #612 ·  Roman  ♥

Le choix du chômage

Quelle surprise de découvrir cet ouvrage au titre qui interpèle. Que peux bien signifier le choix du chômage ? Ma compréhension – j’insiste sur le fait que je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, car sans me trouver d’excuses, et nous y reviendrons, le sujet n’est pas facile – est que le chômage a été et est en France une variable d’ajustement, un mal nécessaire – ou un mal qui a été jugé comme nécessaire. La France a dû choisir – ou n’a pas eu le choix, je ne sais pas trop – d’emprunter sur les marchés pour se financer. Cette décision, quelle qu’en soit sa motivation, a érodé la souveraineté de la France en l’assujettissant aux lois du marché. Et les marchés ne goutent guère l’inflation qui nuit à la compétitivité. Et pour limiter l’inflation, rien de mieux qu’un taux de chômage élevé pour limiter les hausses de salaire et par là même l’inflation. Un schéma un peu différent, mais aboutissant aux mêmes conséquences, a pris le relais avec la naissance de l’Europe, l’adoption de la monnaie unique et la mise en place de règles budgétaires ayant mené à ce qui a été appelé l’austérité. ...

13 juin 2021 · #609 ·  BD  ♥

Virgin Suicides

Ceux qui comme moi ont vécu il y a vingt ans la sortie de la superbe adaptation de Virgin Suicides réalisée par Sofia Coppola ne peuvent avoir oublié l’esthétique du film portée par une prestation envoutante de Kirsten Dunst dans le rôle de Lux, l’ainée des cinq soeurs Lisbon, et la bande originale Playground Love composée par Air dont le titre éponyme a conservé toute sa beauté et sa mélancolie. Par contre, je ne me souvenais pas des détails de l’intrigue, mais uniquement des grandes lignes – le titre du livre aide un peu. Ayant récemment terminé un recueil de nouvelles très convainquant de Jeffrey Eugenides intitulé des Des raisons de se plaindre, je me suis dit que c’était la bonne occasion pour lire son premier livre et redécouvrir cette histoire. ...

16 avr. 2021 · #599 ·  Roman  ♥

Soon

Elle [l’humanité] a cru avoir vaincu la faim et la maladie, aboli les distances et dompté la Terre, bref: elle s’est crue invincible. Mais toute chose a son prix, et pendant que certains se gavaient de choses inutiles, d’autres sacrifiant leurs courtes vies à les fabriquer, au péril de leur santé, de leur environnement et de l’ensemble de la vie sur Terre. Je connaissais uniquement Thomas Cadène pour son travail sur le projet – appelons-le comme ça – les autres gens1 qui dans son approche était assez original puisqu’il remettait au gout du jour le format du feuilleton en publiant en ligne une bande dessinée dont il écrivait le scénario alors que différents dessinateurs (plus de 100 au total) se passaient le relais au fil des chapitres. J’avais déjà trouvé le concept et la réalisation intéressante, mais là, avec Soon c’est un gros coup de coeur. Rien à voir il s’agit d’une BD d’anticipation qui colle tellement à l’actualité que ce n’est plus de la science-fiction, mais de la prospective. Elle se projette un tout petit peu, en 2150, pour nous donner une version de ce que pourrait devenir l’humanité à très court terme. Et bizarrement tout converge, le réchauffement climatique, les épidémies, la généralisation des masques et la pollution qu’engendre à leur tour ces nouveaux kleenex, etc. Tout ce que cette BD raconte raisonne très fort et avec beaucoup de pertinence. L’exemple de la bouteille d’eau dans la salle du musée reconstituant la vie au 21ème siècle et encore une fois éloquent – je dis encore une fois car j’avais relevé un exemple similaire dans le livre d’Aurélien Bellanger, L’aménagement du territoire. ...

28 mars 2021 · #596 ·  BD  ♥

L’Inconnu de la poste

Dès que j’ai vu le nom de Florence Aubenas associé à un fait divers, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces quelques lignes à la fin d’un article de Libération signé par la journaliste qui ont éveillé la curiosité d’Emmanuel Carrère pour l’affaire Jean-Claude Romand et qui ont donné lieu à l’un des tout meilleurs livres, L’Adversaire, traitant d’un crime depuis celui que l’on cite toujours lorsque l’on évoque ce type d’ouvrage, le De sang-froid1 de Truman Capote. La comparaison s’arrête là. L’Inconnu de la poste n’est pas dans une oeuvre qui restera dans l’histoire, mais un livre qui n’a pas cette ambition et qui se contente plus modestement de relater des faits qui de par leur nature ne nécessitent pas d’adjonctions pour intéresser le lecteur. ...

23 févr. 2021 · #591 ·  Noir  ♥

Delacroix

J’aurai plaisir à vous parler de Delacroix, à faire revivre devant vous cette puissante personnalité, à rendre le mouvement de ce peintre étrange, plein de défauts impossibles à défendre, plein de qualités impossibles à contester, qui sauta par-dessus le talent pour arriver au génie, et pour lequel, amis ou ennemis, admirateurs ou détracteurs, peuvent s’égorger en toute conscience, car tous auront raison, ceux-ci d’aimer, ceux-là de haïr. Il faut préciser d’emblée que cette oeuvre est le fruit d’une collaboration entre deux artistes à plus d’un siècle d’intervalle (1864 - 2019). Le texte est signé Alexandre Dumas et l’adaptation et les dessins sont réalisés par Catherine Meurisse. Et c’est l’incroyable modernité du texte – ou de l’ensemble, nous y reviendrons – qui frappe en premier. La plume de Dumas est exquise. Cet hommage qu’il rend à son ami Eugène Delacroix est frappé par la grâce. Loin d’être une hagiographie, ce court texte est construit, comme il le dit lui-même, comme une suite d’anecdotes. ...

19 févr. 2021 · #590 ·  BD  ♥

L’Un l’autre

Thomas roula le journal, le posa sur le banc. Il pris son verre pour le vider, hésita, fit tourner le vin à l’intérieur, puis reposa son verre à côté de celui d’Astrid, qui était vide. C’était moins une pensée qu’une image: le banc abandonné dans la lumière du matin, le journal avec ses pages gondolées par la rosée, et les deux verres avec quelques moucherons noyés nageant à la surface dans celui qui était resté à moitié plein. ...

6 févr. 2021 · #587 ·  Roman  ♥

Les chercheurs de trésor

C’est une de mes BD préférées. Je ne sais pas pourquoi, mais dès ma première lecture, et dès les premières pages, j’ai été envouté – c’est le mot juste – par cette histoire. Les dessins y sont évidemment pour beaucoup, j’y reviendrai, mais c’est plus que ça, c’est un tout. Commençons par le contexte, il s’agit pour faire simple d’un conte oriental dont les protagonistes sont les chercheurs de trésors. Ils sont sept – toujours ce chiffre qui revient – le Derviche, le Médecin, l’Hérétique, le Chevalier, le Bourreau, le Voleur et le Forgeron. La belle princesse Diya, le Prophète voilé et le calife Haroun-al-Rashid1 complètent le tableau. Ce dernier ne tient pas un rôle majeur dans l’histoire, mais permet de l’encrer dans une époque. ...

1 janv. 2021 · #580 ·  BD  ♥

C’est quoi, un terroriste ?

Doan Bui est journaliste à L’Obs spécialisée dans le “terro”. Elle s’est associée à la dessinatrice et auteur de BD Leslie Plée – dont j’apprécie tout particulièrement le travail depuis Éloge de la névrose en 10 syndromes – pour réaliser cet ouvrage. Le sujet principal est le procès d’Abdelkader Merah, mais par un travail de journaliste, un témoignage et une réflexion elle va plus loin en s’interrogeant plus largement sur le terrorisme et sur le rôle et la place des journalistes face à ce fléau. ...

9 déc. 2020 · #576 ·  BD  ♥

Le Grand Paris

Je suis de plus en plus ébloui par le travail d’Aurélien Bellanger et ce livre est peut-être le plus abouti – même si je n’ai pas encore lu Le continent de la douceur. Comme a son habitude le livre est adossé à un sujet réel et la part de la fiction est clairement minoritaire. La qualité et la quantité des informations rassemblées sont impressionnantes et la façon dont elles sont restituées est magistrale, son talent d’écrivain éclate à chaque phrase. Le sujet donc est l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007 et la conception de ce qui restera l’un des héritages principaux de son mandat, le Grand Paris. Ce projet tel qu’il est présenté dans ce livre est ni plus ni moins que l’absorption par Paris des départements alentours pour devenir une seule citée unifiée, pacifiée gommant par la même les différences et les inégalités, prête à devenir une Rome du XXIème siècle. Au sein de ce projet monumental, un département cristallise les inégalités, le 93. ...

3 déc. 2020 · #574 ·  Roman  ♥

Des raisons de se plaindre

La quatrième de couverture donne – pour une fois – une indication intéressante ne gâchant pas le plaisir de lecture. La gent masculine, voilà le sujet des nouvelles qui composent Des raisons de se plaindre. Leur petites lâchetés, leur mauvaise foi, leurs erreurs et leurs errances. Leurs soucis d’argent, leurs peines de coeur et leur compétition sexuelle… mais aussi leur charme, leur maladresse. On n’aimerait pas forcément croiser ces personnages dans la vraie vie. Mais l’humour et la cocasserie les rachètent. En somme, ils nous ressemblent. ...

Anatomie d'un instant

Ce livre aurait pu s’appeler autopsie d’un instant tant il examine avec une précision chirurgicale le coup d’état qui a eu lieu en Espagne le 23 février 19811 – mais le titre est très bien ainsi, il est parfait. Javier Cercas décortique cet évènement en partant, en excellent romancier qu’il est, de son point d’orgue: l’irruption dans l’hémicycle de la chambre du Parlement espagnol, en pleine séance du second vote d’investiture du président du gouvernement, de militaires armés. Ne vous y trompez pas, Cercas, malgré son remarquable talent d’écrivain, ne romance pas cet évènement historique car, il en a pleinement conscience, la réalité surpasse la fiction. ...

Chroniques de l'oiseau à ressort

J’avais un tel bon souvenir de ce livre, lu il y a un quinzaine d’années, que j’ai décidé de le relire. Ce n’est pas une décision sans conséquence tout d’abord car le livre compte tout de même 850 pages et ensuite car relire – comme revoir – une oeuvre est prendre le risque de gâcher le souvenir enchanté de la première impression – il peut s’évanouir définitivement. Heureusement, j’ai évité cet écueil et cette relecture n’a fait que conforter ma première impression. Je trouve même qu’il s’agit très certainement de l’un des livres d’Haruki Murakami les plus aboutis – si ce n’est peut-être plus abouti, je n’ai pas encore tout lu, mais presque. Il contient l’essence de son oeuvre. J’ai même été surpris de constater qu’il a beaucoup de points communs avec son dernier livre, Le meurtre du commandeur: le puits / le sous-terrain, le passage entre les réalités, la présence de la guerre sino-japonaise, la disparition d’une soeur. ...

9 oct. 2020 · #566 ·  Roman  ♥

Ploutocratie

Quand j’ai emprunté cette BD à la bibliothèque, je me suis dit tiens encore une dystopie. Et puis les dessins ne m’ont pas trop attiré. Tout ceci pour dire que je n’étais pas très enthousiaste en commençant cette bande dessinée dont je n’avais jamais entendu parler et dont je ne connaissais pas son auteur, l’espagnol Abraham Martinez. En débutant ma lecture, je ne sais donc pas trop quoi en penser, je vois bien l’idée du scénario inspiré de la dérive actuelle, mais je peine à croire qu’il soit crédible – pourquoi pas après tout, mais je reste quand même sceptique et ça m’empêche d’entrer vraiment dans l’histoire. Quant aux dessins, ils sont vraiment très marqués, très particuliers, très noirs, certains personnages sont volontairement moches. Je sais que c’est un choix délibéré, mais ce n’est pas très agréable – je sais ce n’est pas fait pour l’être – mais ça n’aide pas à apprécier la BD. Dans le genre dystopie récente en BD je trouve que Préférences Systèmes a mis un grand coup y compris sur l’aspect graphique. Puis, des références, dans les dessins et dans le texte, à Ayn Rand et à son livre Atlas Shrugged1 ravivent mon intérêt. ...

25 sept. 2020 · #564 ·  BD  ♥

Zone

C’est l’un des plus grands livres que j’ai lu. C’est un livre antérieur à Boussole dans lequel Mathias Énard utilise le même procédé du monologue intérieur, du courant de conscience. Le tempo du récit n’est pas réglé cette fois sur les heures qui s’écoulent au cours d’une nuit d’insomnie, mais sur les kilomètres qui séparent Milan de Rome sur la voie de chemin de fer, au rythme de un kilomètre par pages sur 500 kilomètres – soit environ 500 pages. Le récit est fait d’une seule phrase interrompue seulement par l’insertion de quelques chapitres d’un livre que lit Francis, le narrateur, dans le train – je m’inquiétais de l’impact négatif de ce procédé sur la lecture, mais à mon grand étonnement, il n’en a aucun et a l’avantage de représenter au plus près le cheminement de la pensé. ...

4 sept. 2020 · #561 ·  Roman  ♥

UNIX

Comme l’indique le sous-titre A History and a Memoir il s’agit pour Brian Kernighan – le K du célèbre K&R – de rédiger un livre de souvenirs qui tient lieu à la fois d’histoire d’Unix – ou UNIX. C’est aussi à l’inverse un livre sur l’histoire d’Unix qui contient des anecdotes sur cette aventure et sur sa matrice, le Bell Labs et son fameux département 1127. Kernighan insiste d’ailleurs beaucoup tout au long du livre sur l’importance de cette structure et des personnes qui y ont été rassemblées. C’est-à-dire sur l’aspect organisationnel et collaboratif. Les membres de ce département formaient ce qui est appelé une jelled team dans le livre Peopleware et Brian Kernighan semble être du même avis que les auteurs de ce livre pour dire que ces liens ne se nouent pas de façon artificielle. ...

Par les routes

Le monde se divise en deux catégories. Ceux qui partent. Et ceux qui restent. Et c’est un peu ça l’histoire de ce livre. Deux personnages, Sacha qui vient s’installer dans une petite ville du sud de la France simplement désignée par son initiale V. pour y trouver le calme qui sera propice à son projet d’écriture et qui retrouve là, par hasard – le hasard et l’un des grands thèmes de ce livre –, une ancienne connaissance qu’il avait perdu de vue, volontairement, depuis des années, l’autostoppeur. Il ne sera pas désigné autrement – certainement car il n’est que de passage, toujours fuyant – qui, comme son nom l’indique est un nomade, un vagabond qui semble s’être sédentarisé dans cette petite ville. Il y a évidemment entre eux un troisième personnage, une femme. ...

6 août 2020 · #557 ·  Roman  ♥

Walking Dead

Je ne suis pas un grand fan des zombies et je déteste tous les films du genre – sauf Shaun of the Dead qui est vraiment excellent –, idem pour les jeux vidéos, ils sont tout simplement affreux, les BD c’est à peine mieux – j’ai quand même bien aimé 30 jours de nuit1 de Ben Templesmith, pour ce qui est des livres, j’ai juste lu La nuit a dévoré le monde que j’ai beaucoup aimé, mais je ne pense pas qu’il soit représentatif du genre. Mais comment échapper à Walking Dead ? Bon j’ai essayé de regarder les 5 premières minutes de la série télé et je n’ai pas supporté. Mais peu de temps après, j’ai appris plusieurs choses sur le comic Walking Dead. ...

10 juil. 2020 · #553 ·  BD  ♥

Persepolis

Ce livre de la belle maison d’édition L’Association a connu la célébrité grâce à son adaptation très réussie au cinéma. Persepolis est une autobiographie puisque Marjane Satrapi raconte une partie de sa vie, de son enfance à l’entrée dans l’âge adulte. La particularité de Marjane – si l’on met de côté son caractère bien trempé – est qu’elle a grandi en Iran durant une période pendant laquelle ont eu lieu la révolution et l’instauration du régime islamique, puis la guerre contre l’Irak. Dès l’instauration du régime islamique les choses ont bien changé et les Satrapi devaient se cacher pour vivre en obturant leurs fenêtres à l’aide de rideaux noirs. Voici ce qui était arrivé à l’un de leurs voisins. ...

2 juin 2020 · #547 ·  BD  ♥

Portugal

Portugal est une oeuvre majeure de la bande dessinée moderne. L’avalanche de prix qu’elle a reçu est là pour en attester. Cette consécration est amplement méritée tant l’ouvrage est abouti sur tous les plans. Scénaristiquement c’est la perfection. Un jeune homme qui entre dans l’âge adulte est en plein doute, désorienté et franchement au bord de la déprime. Il a peur de s’engager et sa relation bat de l’aile. C’est à ce moment, qu’à l’occasion d’un mariage, il va retrouver sa famille et renouer avec elle. Ce sera pour lui le début d’une nouvelle vie, un retour aux sources. Il partira bientôt en quête de ses racines, sur les traces de son grand-père au Portugal. C’est émouvant, profond, subtil, poétique et parfaitement bien mené, sans temps mort. Une vraie réussite, un scénario et une narration qui frôlent la perfection s’ils ne l’ont pas atteinte. ...

15 mai 2020 · #544 ·  BD  ♥