Identification des schémas

D’après lui, l’Homo sapiens vit pour l’identification, la reconnaissance des schémas. C’est un don. C’est un piège. Identification des schémas est le premier livre composant la trilogie Blue Ant ou Bigend. Le niveau d’anticipation est bien moins grand que dans Neuromancien, on pourrait même dire que ce n’est tout simplement pas de la science-fiction puisque l’histoire se déroule dans une époque contemporaine. L’intrigue est très difficile à résumer même si l’on peut dire qu’elle tourne autour d’un mystérieux film qui est diffusé par fragments sur internet et qui passionne des groupes de fans qui se réunissent et discutent sur des forums spécialisés. Cet intérêt va croitre pour quitter les sphère des happy fews et des nerds et rejoindre celle du capitalisme. L’identité de ce (ou cette) mystérieux(se) cinéaste va devenir une question brulante. ...

Légende

J’avais tellement aimé Par les routes que je me suis mis en quête d’autres livres de Sylvain Prudhomme, et dans ce Légende aussi le protagoniste est photographe. La pensée l’avait traversé que la pluie était là précisément pour ça: empêcher qu’il photographie. Les désarmer Matt et lui. Les obliger à cesser de capturer, d’immortaliser, de figer. Les forcer simplement à vivre, s’abandonner, être tout entiers aux choses. De ces jours il n’y aurait pas d’image. Ni film de Matt ni photos de Nel. C’était très bien ainsi. ...

L’Étranger

Tout a été dit sur ce livre, je vais donc m’efforcer de ne pas trop en rajouter, mais plutôt de faire part de mon expérience de lecture, de mon ressenti – et peut-être un peu aussi des circonstances de cette lecture. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis quelques années, j’aime trouver mes lectures par hasard sur mon lieu de vacances parmi les vieux livres de poche que les gens relèguent dans leur résidence secondaire ou disposent à dessein pour les visiteurs. Et cette fois, je suis tombé dans deux maisons différentes sur L’Étranger, pour être plus précis sur un vieux Folio portant le numéro 2. Vous allez me dire qu’il s’agit d’un des livres les plus lus et les plus achetés – c’est le deuxième livre le plus vendu après Le Petit Prince – il figurait notamment au programme des lycéens, mais j’ai tout de même pris ça comme un signe ou plutôt comme une forte incitation à le lire. Avant d’en venir à mes impressions, je dois confesser les raisons qui ont fait qu’à mon âge avancé j’étais passé à côté de ce classique moderne. A vrai dire, je ne sais pas comment j’ai pu passer au travers pendant ma scolarité, mais je sais pourquoi je ne l’avais pas lu par la suite. J’avais tout simplement considéré à tord que ce livre était trop triste après avoir lu les premières phrases, l’incipit. ...

Dessiner encore

Le 7 janvier 2015, elle [Corinne Rey dite Coco] est prise en otage au siège de Charlie Hebdo par les frères Kouachi. Sous la menace d’armes, elle les amène devant les locaux du journal, saisit le code de la porte de sécurité blindée, ouvrant ainsi l’accès aux terroristes qui pénètrent par surprise dans les locaux de Charlie Hebdo, où ils assassinent ensuite plusieurs membres de la rédaction (Wikipédia) En ayant vécu ce traumatisme comment se maintenir à flot ? Vaste question à laquelle les auteurs rescapés de l’attentat ont répondu par le dessin – je parle de La Légèreté et de Catharsis. Pour Coco, il faut revendiquer que ces sacrifices n’ont pas été vains et continuer à tracer le long, et désormais dangereux, sillon de la liberté d’expression. Dans ce livre elle retrace cette expérience de façon exhaustive en racontant l’avant, le pendant, le juste après et l’après. Elle nous immerge – désolé pour les métaphores sur l’eau, mais le livre m’a contaminé – dans ce drame et on revit les faits avec l’impression que ce n’est pas réel. Comment en est-on arrivés là ? Comment une bande de rigolos dont le seul crime a été de dessiner ont pu être sauvagement assassinés ? On pouvait mourir pour ses idées, désormais on peut mourir pour son humour. ...

1 janv. 2022 ·  BD  ♥

Le Voyant d’Étampes

Pour bien comprendre ce livre il faut commencer par quelques définitions. Woke: Le terme anglo-américain woke (“éveillé”) désigne le fait d’être conscient des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale (source). Cancel culture: La cancel culture (de l’anglais cancel, “annuler”), aussi appelé en français culture de l’effacement ou culture de l’annulation, est une pratique apparue aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actes, de comportements ou de propos perçus comme inadmissibles (source). ...

Underground

Haruki Murakami n’écrit pas que de la fiction, en voici un des plus beaux exemples avec ce livre consacré aux attentats de 1995 perpétrés dans le métro de Tokyo par la secte Aum à l’aide de gaz sarin. Murakami revient dans la partie médiane du livre sur ses motivations. Après une longue période passée à l’étranger (aux États-Unis), il a souhaité tenter de mieux comprendre son pays (le Japon) et ses habitants au travers de ce drame. Pour ce faire, il a récolté et retranscrit des témoignages. Il consacre la première partie du livre aux victimes avant de donner la parole, dans une seconde partie, aux membres de la secte. Ces deux parties étant séparées par un intermède dans lequel l’auteur fait part de ses motivations et expose sa méthodologie. ...

The Dark Knight Returns

Ce n’est pas un secret, ce Batman Dark Knight Returns de Franck Miller est un monument du comics et de la BD au sens large – il a même eu droit à son acronyme DKR. Le propre d’un monument est sa longévité. Même quelques 35 années, après, lire ou relire DKR est une expérience toujours aussi convaincante, prenante et pertinente – c’est-à-dire toujours en phase avec le monde dans lequel nous vivons. Même les dessins, ou plutôt les couleurs un peu passées ajoutent un charme à cet ouvrage comme la patine du temps sur un meuble ancien. Franck Miller s’est approprié un Batman vieillissant pour en faire quelque chose. Il fallait oser et le pari est largement gagné. ...

26 nov. 2021 ·  BD  ♥

En finir avec Eddy Bellegueule

Ce livre a été un pavé dans la mare lors de sa sortie en 2014. Le premier roman d’un jeune homme, qui n’avait que 21 ans à l’époque, a divisé la critique et fait couler beaucoup d’encre. Le livre a marqué par son intransigeance et son réalisme cru – très cru – vis à vis de la réalité. On a même reproché à celui qui se nomme désormais Edouard Louis d’avoir exagéré, caricaturé ou travesti la réalité en employant les mots, la langue, des personnes de son entourage – à commencer par sa famille – qu’il met en exergue en utilisant une typographie spécifique (les passages correspondant sont en italique). En racontant de façon aussi cru la vie des gens qui les entourent les auteurs se font rarement des amis, Philip Roth en a fait les frais, mais aussi lancé grâce à ce premier acte de transgression l’une des plus belles carrières de la littérature. L’écriture et la littérature sont à ce prix, il faut écrire sur ce que l’on connaît, le fameux “write what you know” et le jeune auteur l’a bien compris puisque depuis ce premier roman il continue d’exploiter cette veine autobiographique comme une catharsis. ...

Blizzard

Blizzard est un premier roman et une belle petite réussite. Pourtant, j’avais de quoi à être sceptique après avoir croisé les sempiternelles “jointures qui blanchissent” après seulement une trentaine de pages. […] je me tiens à la rampe de l’escalier du plus fort que je peux, pour ne pas tomber, je la serre jusqu’à blanchir les jointures de mes mains. L’intrigue se déroule dans les grands espaces de l’Alaska, mais est paradoxalement très resserrée, presque anxiogène par son ambiance. Le lecteur va la vivre au travers de quatre personnages dans ce que l’on pourrait appeler un huis clos – encore une fois malgré les grands espaces – auxquels Marie Vingtras donne la parole à tour de rôle au sein de très courts chapitres qui s’emboîtent comme des pièces de puzzle pour en révéler petit à petit des éléments. ...

Super Sourde

C’est l’histoire d’une petite fille. À quatre ans elle devient sourde. Elle entre d’abord à la maternelle dans une classe spéciale réservée aux élèves sourds. On la voit grandir et lors de son entrée au primaire, elle intègre une classe normale. Et c’est un choc pour elle. Cece Bell raconte et dessine sa propre histoire – sauf qu’elle ne doit pas ressembler à un lapin –, c’est donc une BD autobiographique. L’histoire peut être parfois un peu triste car la petite fille connaît des moments difficiles, mais c’est une lecture importante pour comprendre ce que vivent les personnes handicapées et la difficulté qu’elles peuvent avoir à s’intégrer. ...

Paresse pour tous

Émilien Long est un économiste récemment couronné par le prix Nobel que l’on classerait à gauche, voire à l’extrême gauche – en gros, une sorte de Thomas Piketty. Son sujet de prédilection, sa spécialité disons, est le travail et, plus particulièrement, le temps de travail. Il a minutieusement étudié son évolution au fil des décennies et a la conviction que 3 heures de travail quotidien serait le bon rythme à adopter. Ce nouveau rythme serait à la fois suffisant pour subvenir à nos besoins, mais nous permettrait surtout de profiter du temps libre restant pour réaliser des activités qui n’auraient pas comme seule utilité d’enrichir le capital. Ce qui pourrait passer pour une douce utopie fait son chemin et l’économiste se retrouve – peut-être un peu malgré lui – à porter ce projet en se présentant à l’élection présidentielle parmi des candidats que l’on reconnait à peine … ...

Le Sommet des Dieux

Je reproche parfois aux livres de Jiro Taniguchi d’être ennuyeux – je vais me faire incendier en disant cela. Son travail est toujours irréprochable sur tous les plans, mais pas toujours palpitant – voir Le sauveteur par exemple qui se déroulait lui aussi en montagne. Malgré la longueur conséquente de cette série ce n’est pas du tout le cas. L’histoire est prenante, presque addictive. Est-ce lié au fait qu’il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de Baku Yumemakura ? Dans tous les cas, la recette de l’alpinisme en littérature fait mouche une fois de plus. Ces histoires illustrent à un tel point le dépassement de soi, le combat de l’humain contre la nature la plus hostile, la pureté d’une quête qui se résume à gravir une montagne pour pour arriver à son sommet, qu’elles bouleversent invariablement le lecteur. Ajoutez à cela les drames qui accompagnent immanquablement ces exploits et vous avez l’une des raisons qui fait que l’on a du mal à lâcher ce titre une fois commencé. ...

1 oct. 2021 ·  BD  ♥

Intelligences Artificielles

Je travaille dans l’informatique et même dans un domaine relativement proche, le big data, mais je ne connais que très mal – uniquement les grands principes – les théories et les technologies de l’intelligence artificielle. Pourtant le sujet n’est pas nouveau, je me souviens même d’avoir étudié avec curiosité à l’époque l’un des ancêtres du deep learning, le perceptron1 – le nom fait tout de suite beaucoup plus rétro. Mais je ne sais pas pour quelle raison, et contrairement à un grand nombre de mes collègues, le sujet ne me fait plus rêver aujourd’hui. Pourtant on arrive à des résultats impressionnants qui ont un réel impact sur nos existences, j’y reviendrai. Cette BD est tombée à point nommé car elle m’a donné l’occasion de me replonger en douceur dans le sujet. ...

18 sept. 2021 ·  BD  ♥

La Légèreté

La Légèreté est l’équivalent du Catharsis de Luz ou du Lambeau1 de Philippe Lançon par Catherine Meurisse, c’est-à-dire sa réaction et sa tentative de reconstruction suite au massacre de Charlie Hebdo lors duquel un grand nombre de ses collègues et amis ont été sauvagement assassinés. Sa thérapie passe par la beauté, elle formule l’hypothèse que faire une overdose de beauté pourrait la sauver de l’overdose d’horreur qu’elle vient de vivre. ...

24 juil. 2021 ·  BD  ♥

Le dernier stade de la soif

Voici un livre qui m’a beaucoup touché et qui a résonné très fort. Il s’agit d’une autobiographie romancée – aussi appelée parfois autofiction – de Frederick Exley. Le protagoniste – ou l’auteur – qui nous raconte une partie de sa vie ne s’est jamais adapté à la société. Il a été ce que l’on appelle parfois un marginal. Il semble l’avoir été malgré lui, pas par sa posture donc, mais plutôt par une incapacité totale à entrer dans le moule étriqué de la société. Quand je dis que ce n’est pas une posture, on peut même dire que c’est même l’opposé puisqu’il a énormément souffert et est entré dans une spirale d’autodestruction qui l’a mené à plusieurs reprises jusqu’à l’hôpital psychiatrique, et dans laquelle une seule chose a surnagé, peut-être comme un vestige de l’enfance idéalisé, les New York Giants. ...

Le choix du chômage

Quelle surprise de découvrir cet ouvrage au titre qui interpèle. Que peux bien signifier le choix du chômage ? Ma compréhension – j’insiste sur le fait que je ne suis pas sûr d’avoir bien compris, car sans me trouver d’excuses, et nous y reviendrons, le sujet n’est pas facile – est que le chômage a été et est en France une variable d’ajustement, un mal nécessaire – ou un mal qui a été jugé comme nécessaire. La France a dû choisir – ou n’a pas eu le choix, je ne sais pas trop – d’emprunter sur les marchés pour se financer. Cette décision, quelle qu’en soit sa motivation, a érodé la souveraineté de la France en l’assujettissant aux lois du marché. Et les marchés ne goutent guère l’inflation qui nuit à la compétitivité. Et pour limiter l’inflation, rien de mieux qu’un taux de chômage élevé pour limiter les hausses de salaire et par là même l’inflation. Un schéma un peu différent, mais aboutissant aux mêmes conséquences, a pris le relais avec la naissance de l’Europe, l’adoption de la monnaie unique et la mise en place de règles budgétaires ayant mené à ce qui a été appelé l’austérité. ...

13 juin 2021 ·  BD  ♥

Virgin Suicides

Ceux qui comme moi ont vécu il y a vingt ans la sortie de la superbe adaptation de Virgin Suicides réalisée par Sofia Coppola ne peuvent avoir oublié l’esthétique du film portée par une prestation envoutante de Kirsten Dunst dans le rôle de Lux, l’ainée des cinq soeurs Lisbon, et la bande originale Playground Love composée par Air dont le titre éponyme a conservé toute sa beauté et sa mélancolie. Par contre, je ne me souvenais pas des détails de l’intrigue, mais uniquement des grandes lignes – le titre du livre aide un peu. Ayant récemment terminé un recueil de nouvelles très convainquant de Jeffrey Eugenides intitulé des Des raisons de se plaindre, je me suis dit que c’était la bonne occasion pour lire son premier livre et redécouvrir cette histoire. ...

Soon

Elle [l’humanité] a cru avoir vaincu la faim et la maladie, aboli les distances et dompté la Terre, bref: elle s’est crue invincible. Mais toute chose a son prix, et pendant que certains se gavaient de choses inutiles, d’autres sacrifiant leurs courtes vies à les fabriquer, au péril de leur santé, de leur environnement et de l’ensemble de la vie sur Terre. Je connaissais uniquement Thomas Cadène pour son travail sur le projet – appelons-le comme ça – les autres gens1 qui dans son approche était assez original puisqu’il remettait au gout du jour le format du feuilleton en publiant en ligne une bande dessinée dont il écrivait le scénario alors que différents dessinateurs (plus de 100 au total) se passaient le relais au fil des chapitres. J’avais déjà trouvé le concept et la réalisation intéressante, mais là, avec Soon c’est un gros coup de coeur. Rien à voir il s’agit d’une BD d’anticipation qui colle tellement à l’actualité que ce n’est plus de la science-fiction, mais de la prospective. Elle se projette un tout petit peu, en 2150, pour nous donner une version de ce que pourrait devenir l’humanité à très court terme. Et bizarrement tout converge, le réchauffement climatique, les épidémies, la généralisation des masques et la pollution qu’engendre à leur tour ces nouveaux kleenex, etc. Tout ce que cette BD raconte raisonne très fort et avec beaucoup de pertinence. L’exemple de la bouteille d’eau dans la salle du musée reconstituant la vie au 21ème siècle et encore une fois éloquent – je dis encore une fois car j’avais relevé un exemple similaire dans le livre d’Aurélien Bellanger, L’aménagement du territoire. ...

28 mars 2021 ·  BD  ♥

L’Inconnu de la poste

Dès que j’ai vu le nom de Florence Aubenas associé à un fait divers, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à ces quelques lignes à la fin d’un article de Libération signé par la journaliste qui ont éveillé la curiosité d’Emmanuel Carrère pour l’affaire Jean-Claude Romand et qui ont donné lieu à l’un des tout meilleurs livres, L’Adversaire, traitant d’un crime depuis celui que l’on cite toujours lorsque l’on évoque ce type d’ouvrage, le De sang-froid1 de Truman Capote. La comparaison s’arrête là. L’Inconnu de la poste n’est pas dans une oeuvre qui restera dans l’histoire, mais un livre qui n’a pas cette ambition et qui se contente plus modestement de relater des faits qui de par leur nature ne nécessitent pas d’adjonctions pour intéresser le lecteur. ...

23 févr. 2021 ·  Noir  ♥

Delacroix

J’aurai plaisir à vous parler de Delacroix, à faire revivre devant vous cette puissante personnalité, à rendre le mouvement de ce peintre étrange, plein de défauts impossibles à défendre, plein de qualités impossibles à contester, qui sauta par-dessus le talent pour arriver au génie, et pour lequel, amis ou ennemis, admirateurs ou détracteurs, peuvent s’égorger en toute conscience, car tous auront raison, ceux-ci d’aimer, ceux-là de haïr. Il faut préciser d’emblée que cette oeuvre est le fruit d’une collaboration entre deux artistes à plus d’un siècle d’intervalle (1864 - 2019). Le texte est signé Alexandre Dumas et l’adaptation et les dessins sont réalisés par Catherine Meurisse. Et c’est l’incroyable modernité du texte – ou de l’ensemble, nous y reviendrons – qui frappe en premier. La plume de Dumas est exquise. Cet hommage qu’il rend à son ami Eugène Delacroix est frappé par la grâce. Loin d’être une hagiographie, ce court texte est construit, comme il le dit lui-même, comme une suite d’anecdotes. ...

19 févr. 2021 ·  BD  ♥