Écoute, jolie Márcia

Soyons franc, je n’aurais jamais lu cette BD si elle n’avait pas reçu le fauve d’or lors du dernier festival d’Angoulême. L’histoire d’une infirmière brésilienne et de sa fille qui pourrait recevoir le prix de la pire ado, ce n’est pas trop ma tasse de thé. Et pourtant, l’histoire est très prenante. Il y a du rythme, c’est dynamique et surtout ça sonne vrai. C’est même émouvant par moment – énervant aussi – et les personnages sont touchants. Est-ce lié au contraste entre le dévouement de Marcia dans le cadre de son travail – au passage un bel hommage aux soignants – et la férocité de l’environnement dans lequel elle vit ? Il y a aussi la gentillesse du beau-père Aluisio qui, même s’il semble démuni, tente de faire ce qu’il peut depuis sa position délicate. ...

17 mai 2022 · #681 ·  BD  ♥

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Lionel Shriver a une réputation d’anticonformiste et c’est cette réputation qui m’a poussé à lire son dernier livre – j’ai un petit penchant même pas coupable pour les pourfendeurs de la bien-pensance ambiante. Son personnage principal est de la même trempe qu’elle – oui elle a un prénom masculin – en plus d’être une avant-gardiste. Elle a arboré un tatouage à l’époque où ces attributs n’était arborés que par des minorités et bien avant que tout un chacun se couvre le corps de mandalas. Il en va de même pour le sport qu’elle pratique assidûment depuis toujours, bien avant que le fait de ne pas sortir faire son jogging hebdomadaire vous fasse passer pour un junkie déprimé. Elle se déplace exclusivement et depuis toujours à vélo lorsque ce moyen de locomotion n’était utilisé que par les plus modestes qui se déplacent désormais en voiture, le vélo étant entre les mains des urbains responsables actant – tout en étant parfaitement dans la tendance – activement contre le réchauffement climatique. À ce propos, le parcours de la piste cyclable à New York est hilarant. Alors, lorsque son mari, pas particulièrement sportif, se met en tête de courir un marathon, coaché par une femme sculpturale qui à l’âge d’être sa fille, s’en est trop. ...

21 avr. 2022 · #676 ·  Roman  ♥

Goražde

Joe Sacco est un reporter de guerre, mais d’un genre particulier puisqu’il réalise ses reportages en BD. Pour Goražde il s’est rendu sur place, c’est-à-dire dans ce qui était la Yougoslavie et qui est devenu la Bosnie, vers la fin du conflit qui a balafré l’Europe dans les années 90. La particularité de ce travail – en plus du médium utilisé – et qu’il a travaillé sur le temps long en se mêlant à la population. Il a donc séjourné chez l’habitant dans cette ville qui est connue pour être l’une des enclaves se trouvant aux confins de la Bosnie, à la frontière avec la Serbie. Dans cette ville ceux qui, il y a quelques temps, entretenaient des relations de bons voisinages en sont venus à se massacrer pris dans la spirale de ce conflit ethnique. ...

26 mars 2022 · #669 ·  BD  ♥

Le grand vide

Le fait de poser les yeux sur cette BD ne laisse pas indifférent. La couverture interpelle, le livre est grand et épais et l’édition signée 2024 de très grande qualité (beau papier, reliure, etc.). Ensuite, en l’ouvrant on est happé par les dessins. De la couleur directe avec une palette de couleur restreinte (du bleu et du rouge), un style inimitable avec des perspectives à tomber, des pleines pages à couper le souffle – je mettrais bien une reproduction de l’immeuble de Mahel dans mon salon –, des effets inédits, tout en conservant un certain minimalisme – le grand écart réussi. La seule comparaison sur ce plan qui me vient à l’esprit est l’immense Asterios Polyp, même si ce n’est pas la même chose, j’avais ressenti un peu la même impression. ...

20 mars 2022 · #667 ·  BD  ♥

Un hiver à Wuhan

Alexandre Labruffe a vécu en Chine lorsqu’il était plus jeune, au début de sa carrière, puis, plus récemment à Wuhan au début de la pandémie. Dans ce court récit, il entremêle les souvenirs de ces deux époques pour livrer son expérience et sa vision de la Chine. Et elle est plutôt paranoïaque à moins qu’elle ne soit finalement assez réaliste. La Chine est l’utopie réalisée du libéralisme, où la seule liberté, finalement est celle de consommer. Préfiguration d’un monde en gestation. Le pire du communisme et du capitalisme réunis. Un monde réduit au consumérisme. (La Chine pré-scénariste l’avenir.) ...

Le monde sans fin

Nous avons bâti un système qui n’est stable que dans l’expansion. Juste avant de lire ce livre, j’avais écouté avec un vif intérêt Jean-Marc Jancovici qui était l’invité de la matinale de Guillaume Erner sur France Culture. Il était là pour parler de son association (ou think tank) The Shift Project et du livre qu’elle vient de faire paraître juste à temps pour l’élection présidentielle, Climat, crises: Le plan de transformation de l’économie française1. J’avais été bluffé par sa pertinence sur l’ensemble des sujets touchant à l’énergie et au réchauffement climatique – le second étant la conséquence du premier. La deuxième chose qui m’a impressionné est son éloquence, sa façon de trouver les mots justes, les bons exemples, les bonnes images pour que les idées qu’il défend apparaissent comme une évidence. Imaginez maintenant ce didactisme, cette éloquence appuyée par des illustrations et une narration d’une grande qualité et vous obtenez Le monde sans fin, un incontournable pour comprendre la plus grande crise que s’apprête à traverser l’humanité. ...

2 mars 2022 · #660 ·  BD  ♥

Identification des schémas

D’après lui, l’Homo sapiens vit pour l’identification, la reconnaissance des schémas. C’est un don. C’est un piège. Identification des schémas est le premier livre composant la trilogie Blue Ant ou Bigend. Le niveau d’anticipation est bien moins grand que dans Neuromancien, on pourrait même dire que ce n’est tout simplement pas de la science-fiction puisque l’histoire se déroule dans une époque contemporaine. L’intrigue est très difficile à résumer même si l’on peut dire qu’elle tourne autour d’un mystérieux film qui est diffusé par fragments sur internet et qui passionne des groupes de fans qui se réunissent et discutent sur des forums spécialisés. Cet intérêt va croitre pour quitter les sphère des happy fews et des nerds et rejoindre celle du capitalisme. L’identité de ce (ou cette) mystérieux(se) cinéaste va devenir une question brulante. ...

Légende

J’avais tellement aimé Par les routes que je me suis mis en quête d’autres livres de Sylvain Prudhomme, et dans ce Légende aussi le protagoniste est photographe. La pensée l’avait traversé que la pluie était là précisément pour ça: empêcher qu’il photographie. Les désarmer Matt et lui. Les obliger à cesser de capturer, d’immortaliser, de figer. Les forcer simplement à vivre, s’abandonner, être tout entiers aux choses. De ces jours il n’y aurait pas d’image. Ni film de Matt ni photos de Nel. C’était très bien ainsi. ...

23 janv. 2022 · #650 ·  Roman  ♥

L’Étranger

Tout a été dit sur ce livre, je vais donc m’efforcer de ne pas trop en rajouter, mais plutôt de faire part de mon expérience de lecture, de mon ressenti – et peut-être un peu aussi des circonstances de cette lecture. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis quelques années, j’aime trouver mes lectures par hasard sur mon lieu de vacances parmi les vieux livres de poche que les gens relèguent dans leur résidence secondaire ou disposent à dessein pour les visiteurs. Et cette fois, je suis tombé dans deux maisons différentes sur L’Étranger, pour être plus précis sur un vieux Folio portant le numéro 2. Vous allez me dire qu’il s’agit d’un des livres les plus lus et les plus achetés – c’est le deuxième livre le plus vendu après Le Petit Prince – il figurait notamment au programme des lycéens, mais j’ai tout de même pris ça comme un signe ou plutôt comme une forte incitation à le lire. Avant d’en venir à mes impressions, je dois confesser les raisons qui ont fait qu’à mon âge avancé j’étais passé à côté de ce classique moderne. A vrai dire, je ne sais pas comment j’ai pu passer au travers pendant ma scolarité, mais je sais pourquoi je ne l’avais pas lu par la suite. J’avais tout simplement considéré à tord que ce livre était trop triste après avoir lu les premières phrases, l’incipit. ...

9 janv. 2022 · #646 ·  Roman  ♥

Dessiner encore

Le 7 janvier 2015, elle [Corinne Rey dite Coco] est prise en otage au siège de Charlie Hebdo par les frères Kouachi. Sous la menace d’armes, elle les amène devant les locaux du journal, saisit le code de la porte de sécurité blindée, ouvrant ainsi l’accès aux terroristes qui pénètrent par surprise dans les locaux de Charlie Hebdo, où ils assassinent ensuite plusieurs membres de la rédaction (Wikipédia) En ayant vécu ce traumatisme comment se maintenir à flot ? Vaste question à laquelle les auteurs rescapés de l’attentat ont répondu par le dessin – je parle de La Légèreté et de Catharsis. Pour Coco, il faut revendiquer que ces sacrifices n’ont pas été vains et continuer à tracer le long, et désormais dangereux, sillon de la liberté d’expression. Dans ce livre elle retrace cette expérience de façon exhaustive en racontant l’avant, le pendant, le juste après et l’après. Elle nous immerge – désolé pour les métaphores sur l’eau, mais le livre m’a contaminé – dans ce drame et on revit les faits avec l’impression que ce n’est pas réel. Comment en est-on arrivés là ? Comment une bande de rigolos dont le seul crime a été de dessiner ont pu être sauvagement assassinés ? On pouvait mourir pour ses idées, désormais on peut mourir pour son humour. ...

1 janv. 2022 · #645 ·  BD  ♥

Le Voyant d’Étampes

Pour bien comprendre ce livre il faut commencer par quelques définitions. Woke: Le terme anglo-américain woke (“éveillé”) désigne le fait d’être conscient des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale (source). Cancel culture: La cancel culture (de l’anglais cancel, “annuler”), aussi appelé en français culture de l’effacement ou culture de l’annulation, est une pratique apparue aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actes, de comportements ou de propos perçus comme inadmissibles (source). ...

28 déc. 2021 · #644 ·  Roman  ♥

Underground

Haruki Murakami n’écrit pas que de la fiction, en voici un des plus beaux exemples avec ce livre consacré aux attentats de 1995 perpétrés dans le métro de Tokyo par la secte Aum à l’aide de gaz sarin. Murakami revient dans la partie médiane du livre sur ses motivations. Après une longue période passée à l’étranger (aux États-Unis), il a souhaité tenter de mieux comprendre son pays (le Japon) et ses habitants au travers de ce drame. Pour ce faire, il a récolté et retranscrit des témoignages. Il consacre la première partie du livre aux victimes avant de donner la parole, dans une seconde partie, aux membres de la secte. Ces deux parties étant séparées par un intermède dans lequel l’auteur fait part de ses motivations et expose sa méthodologie. ...

The Dark Knight Returns

Ce n’est pas un secret, ce Batman Dark Knight Returns de Franck Miller est un monument du comics et de la BD au sens large – il a même eu droit à son acronyme DKR. Le propre d’un monument est sa longévité. Même quelques 35 années, après, lire ou relire DKR est une expérience toujours aussi convaincante, prenante et pertinente – c’est-à-dire toujours en phase avec le monde dans lequel nous vivons. Même les dessins, ou plutôt les couleurs un peu passées ajoutent un charme à cet ouvrage comme la patine du temps sur un meuble ancien. Franck Miller s’est approprié un Batman vieillissant pour en faire quelque chose. Il fallait oser et le pari est largement gagné. ...

26 nov. 2021 · #638 ·  BD  ♥

En finir avec Eddy Bellegueule

Ce livre a été un pavé dans la mare lors de sa sortie en 2014. Le premier roman d’un jeune homme, qui n’avait que 21 ans à l’époque, a divisé la critique et fait couler beaucoup d’encre. Le livre a marqué par son intransigeance et son réalisme cru – très cru – vis à vis de la réalité. On a même reproché à celui qui se nomme désormais Edouard Louis d’avoir exagéré, caricaturé ou travesti la réalité en employant les mots, la langue, des personnes de son entourage – à commencer par sa famille – qu’il met en exergue en utilisant une typographie spécifique (les passages correspondant sont en italique). En racontant de façon aussi cru la vie des gens qui les entourent les auteurs se font rarement des amis, Philip Roth en a fait les frais, mais aussi lancé grâce à ce premier acte de transgression l’une des plus belles carrières de la littérature. L’écriture et la littérature sont à ce prix, il faut écrire sur ce que l’on connaît, le fameux “write what you know” et le jeune auteur l’a bien compris puisque depuis ce premier roman il continue d’exploiter cette veine autobiographique comme une catharsis. ...

11 nov. 2021 · #636 ·  Roman  ♥

Blizzard

Blizzard est un premier roman et une belle petite réussite. Pourtant, j’avais de quoi à être sceptique après avoir croisé les sempiternelles “jointures qui blanchissent” après seulement une trentaine de pages. […] je me tiens à la rampe de l’escalier du plus fort que je peux, pour ne pas tomber, je la serre jusqu’à blanchir les jointures de mes mains. L’intrigue se déroule dans les grands espaces de l’Alaska, mais est paradoxalement très resserrée, presque anxiogène par son ambiance. Le lecteur va la vivre au travers de quatre personnages dans ce que l’on pourrait appeler un huis clos – encore une fois malgré les grands espaces – auxquels Marie Vingtras donne la parole à tour de rôle au sein de très courts chapitres qui s’emboîtent comme des pièces de puzzle pour en révéler petit à petit des éléments. ...

2 nov. 2021 · #634 ·  Noir  ♥

Super Sourde

C’est l’histoire d’une petite fille. À quatre ans elle devient sourde. Elle entre d’abord à la maternelle dans une classe spéciale réservée aux élèves sourds. On la voit grandir et lors de son entrée au primaire, elle intègre une classe normale. Et c’est un choc pour elle. Cece Bell raconte et dessine sa propre histoire – sauf qu’elle ne doit pas ressembler à un lapin –, c’est donc une BD autobiographique. L’histoire peut être parfois un peu triste car la petite fille connaît des moments difficiles, mais c’est une lecture importante pour comprendre ce que vivent les personnes handicapées et la difficulté qu’elles peuvent avoir à s’intégrer. ...

Paresse pour tous

Émilien Long est un économiste récemment couronné par le prix Nobel que l’on classerait à gauche, voire à l’extrême gauche – en gros, une sorte de Thomas Piketty. Son sujet de prédilection, sa spécialité disons, est le travail et, plus particulièrement, le temps de travail. Il a minutieusement étudié son évolution au fil des décennies et a la conviction que 3 heures de travail quotidien serait le bon rythme à adopter. Ce nouveau rythme serait à la fois suffisant pour subvenir à nos besoins, mais nous permettrait surtout de profiter du temps libre restant pour réaliser des activités qui n’auraient pas comme seule utilité d’enrichir le capital. Ce qui pourrait passer pour une douce utopie fait son chemin et l’économiste se retrouve – peut-être un peu malgré lui – à porter ce projet en se présentant à l’élection présidentielle parmi des candidats que l’on reconnait à peine … ...

12 oct. 2021 · #630 ·  Roman  ♥

Le Sommet des Dieux

Je reproche parfois aux livres de Jiro Taniguchi d’être ennuyeux – je vais me faire incendier en disant cela. Son travail est toujours irréprochable sur tous les plans, mais pas toujours palpitant – voir Le sauveteur par exemple qui se déroulait lui aussi en montagne. Malgré la longueur conséquente de cette série ce n’est pas du tout le cas. L’histoire est prenante, presque addictive. Est-ce lié au fait qu’il s’agit de l’adaptation du roman éponyme de Baku Yumemakura ? Dans tous les cas, la recette de l’alpinisme en littérature fait mouche une fois de plus. Ces histoires illustrent à un tel point le dépassement de soi, le combat de l’humain contre la nature la plus hostile, la pureté d’une quête qui se résume à gravir une montagne pour pour arriver à son sommet, qu’elles bouleversent invariablement le lecteur. Ajoutez à cela les drames qui accompagnent immanquablement ces exploits et vous avez l’une des raisons qui fait que l’on a du mal à lâcher ce titre une fois commencé. ...

1 oct. 2021 · #627 ·  BD  ♥

Intelligences Artificielles

Je travaille dans l’informatique et même dans un domaine relativement proche, le big data, mais je ne connais que très mal – uniquement les grands principes – les théories et les technologies de l’intelligence artificielle. Pourtant le sujet n’est pas nouveau, je me souviens même d’avoir étudié avec curiosité à l’époque l’un des ancêtres du deep learning, le perceptron1 – le nom fait tout de suite beaucoup plus rétro. Mais je ne sais pas pour quelle raison, et contrairement à un grand nombre de mes collègues, le sujet ne me fait plus rêver aujourd’hui. Pourtant on arrive à des résultats impressionnants qui ont un réel impact sur nos existences, j’y reviendrai. Cette BD est tombée à point nommé car elle m’a donné l’occasion de me replonger en douceur dans le sujet. ...

18 sept. 2021 · #625 ·  BD  ♥

La Légèreté

La Légèreté est l’équivalent du Catharsis de Luz ou du Lambeau1 de Philippe Lançon par Catherine Meurisse, c’est-à-dire sa réaction et sa tentative de reconstruction suite au massacre de Charlie Hebdo lors duquel un grand nombre de ses collègues et amis ont été sauvagement assassinés. Sa thérapie passe par la beauté, elle formule l’hypothèse que faire une overdose de beauté pourrait la sauver de l’overdose d’horreur qu’elle vient de vivre. ...

24 juil. 2021 · #615 ·  BD  ♥