Eichmann à Jérusalem

J’ai croisé ce livre dans Une saison de machettes de Jean Hatzfeld et j’ai eu envie de m’y plonger. Avant de le lire, je ne connaissais ni Adolf Eichmann, ni son rôle au sein du parti Nazi pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il fait partie des fuyards qui se sont installés en Argentine après la défaite – comme bien d’autres comme Josef Mengele dont Olivier Guez avait raconté l’exil dans La disparition de Josef Mengele. Eichmann n’a pas échappé au Mossad et a été extradé clandestinement en Israël pour y être jugé lors d’un procès qui fait suite à celui de Nuremberg auquel il avait échappé. On découvre vite dans le livre, qu’il n’est pas un personnage à la hauteur de ses crimes. Il ressemble plus à un fonctionnaire zélé, un maillon très solide de la terrible chaîne. ...

Indélébiles

Après la sidération racontée dans Catharsis vient le temps des souvenirs et de la nostalgie. Luz nous fait revivre les bons moments, la grande époque de la rédaction de Charlie Hebdo. Des moments qu’il évoque en se mettant en scène lors d’une nuit d’insomnie, sous un trait différent réalisé au pinceau. Tous les collaborateurs du journal sont très bien croqués – il faut dire qu’il les connai[ssai]t par coeur et qu’il avait dû les dessiner un nombre incalculable de fois. Dans le lot, et même si ce n’est pas le seul, Cabu rendu en quelques traits est génial. Son statut de papa de la rédaction, de mentor de Luz, le respect que les autres ont pour lui, n’en est que plus émouvant. ...

19 nov. 2022 · #717 ·  BD  ♥

La mort d'un père

Et pour moi ? Qui papa avait-il été ? Quelqu’un dont je souhaitais la mort. Alors pourquoi toutes ces larmes ? Il y a des moments dans la vie qui marquent. Perdre son père, la figure de l’autorité, en est un. Il revêt peut-être une plus grande importance encore lorsque l’on est jeune homme et que l’on est, ou que l’on s’apprête à devenir, père soi-même. La vie est un combat – ou plutôt un compat comme le disais la grand-mère de l’auteur qui ne savait pas prononcer les b. Son combat Karl Ove Knausgard a choisi de le raconter au travers d’une série de six volumes. Il est inscrit roman sur la couverture, mais le personnage principal et narrateur portant le nom de l’auteur laisse peu de doute au fait que nous ayons à faire à une autobiographie. ...

2 nov. 2022 · #714 ·  Roman  ♥

Une saison de machettes

Comment en suis-je venu à lire ce livre ? Ma première approche du génocide s’est faite par le biais du livre de Pierre Bayard, Aurais-je été résistant ou bourreau ? Dans ce livre, il examinait plusieurs phénomènes de tueries de masse dont celles du Rwanda, mais aussi celles perpétrés par le 101e bataillon de police de réserve allemande dont le comportement m’a fait penser à celui des Hutu et je ne suis pas le seul puisque Jean Hatzfeld y fait aussi allusion. Puis c’est la lecture de Goražde consacré à la guerre de Bosnie-Herzégovine – très proche d’un génocide – qui m’a fait repenser à ce sujet. Le livre est fait d’une alternance de chapitres consacrés aux témoignages des tueurs et de chapitres dans lesquels l’auteur fait part de ses réflexions, nous livre son analyse ou encore précise des éléments de contexte. Il est le second tome de la trilogie Récits des marais rwandais consacrée au génocide débutée par Dans le nu de la vie qui donnait la parole aux victimes et clôturée par La Stratégie des antilopes. ...

Beate et Serge Klarsfeld

Juste après avoir lu La disparition de Josef Mengele, cette BD consacrée au couple Klarsfeld m’est tombée entre les mains. Ce couple est formé de Serge, qui est un français dont le père a été déporté et tué, et de Beate, qui est une jeune allemande dont les parents on fermé les yeux devant les crimes nazis et même voté pour eux. Je suis désolée pour tout cela, Serge. Tu sais, chez moi à Berlin, on évitait de parler des actes du IIIe Reich. On vivait en se voilant la face et en se donnant bonne conscience. […] Ils n’étaient pas nazis, mais ils avaient voté pour Hitler comme les autres. ...

8 oct. 2022 · #710 ·  BD  ♥

Conversations entre amis

Nous avions élaboré une blague là-dessus, qui pour tout le monde – à commencer par nous – était incompréhensible. Qu’est-ce donc vraiment qu’un ami ? Demandait-on avec humour. Qu’est-ce donc vraiment qu’une conversation ? J’ai aimé ce roman d’une façon irrationnelle. Je ne suis pourtant pas le coeur de cible – je ne parle que de l’âge – et pourtant j’ai été sensible à tous les personnages qui composent ce quatuor amoureux très intellectuel. Je me rends compte que je n’ai pas trop de références pour en parler, ou alors toujours la même qui me vient à l’esprit – désolé –, usée jusqu’à la corde, Bret Easton Ellis – là je suis plus dans le coeur de cible. Il y a une certaine similitude avec des livres comme Moins que zéro ou Les lois de l’attraction des romans de fin d’adolescence, d’entrée dans l’âge adulte – la drogue et la paranoïa en quantité bien plus limitées quand même. Autres temps, autres mœurs, au lieu d’être immergé au sein d’un groupe des années 90, c’est trente ou quarante ans plus tard, les comportements et les préoccupations ont changé. Allez, je lâche le mot que l’on entend toujours lorsque l’on parle de Sally Rooney, les milléniaux (millennials), ils ont remplacé l’ancienne génération et ont évidemment leurs préoccupations, leur mode de vie, connaissent pour certains ces moments difficiles qui marquent l’entrée dans l’âge adulte. Au sein de ce groupe, la frontière entre amitié et amour est floue et mince, le roman tourne beaucoup autour de cette notion, la monogamie ne semble plus être qu’un vestige du passé. ...

16 sept. 2022 · #706 ·  Roman  ♥

Vol de nuit

Vol de nuit est l’un des mes livres préférés. Dans un livre sur l’aviation, l’Aéropostale en l’occurrence, on s’attend à lire le récit des pilotes héroïques bravant les éléments. Il y a de ça, mais le vrai héros du livre est Rivière, le directeur. Son point de vue semble être de transcender les hommes et les femmes avec lesquels il travaille, il veut dépasser le statut de l’individu pour qu’il s’efface derrière l’entreprise à laquelle il contribue. ...

21 août 2022 · #700 ·  Roman  ♥

La Cellule

2022 est l’année du procès des attentats du 13 novembre 2015. À cette occasion, de nombreuses publications proposent de revenir sur ces évènements – j’attends avec impatience le livre d’Emmanuel Carrère V13. La cellule est une reconstitution basée sur un grand nombre de sources qui ont été croisées. Je n’avais jamais lu un tel document sur un attentat. On y voit – ce que l’on s’attend à voir – comment sont recrutés les apprentis djihadistes, comment ils sont formés et comment les attentats sont organisés. Mais ce n’est pas tout. Le livre nous permet de suivre en parallèle le travail des différents services qui s’efforcent de collaborer pour enrayer cette mécanique. Et il est glaçant de constater le nombre d’occasions manquées de déjouer ces attentats – il s’en faut parfois de peu. ...

19 août 2022 · #699 ·  BD  ♥

Une sortie honorable

La situation en Indochine est tout simplement désastreuse, admit-il. La guerre est pour ainsi dire perdue. Tout au plus peut-on espérer lui trouver une sortie honorable. J’avais adoré L’Ordre du jour, mais cette Sortie honorable est peut-être un cran au-dessus. C’est bien simple, j’ai eu envie de tout citer, tout noter – ça a d’ailleurs été la principale gène de ma lecture – tellement certaines phrases sont à la fois belles, percutantes et vraies. ...

Le mage du Kremlin

Giuliano da Empoli, lui-même ancien conseiller politique, s’intéresse à ces éminences grises qui accompagnent les femmes et les hommes au pouvoir que l’on nomme communément des spin doctors. On peut même dire qu’il est spécialiste du sujet puisqu’avant d’écrire ce roman, il leur a consacré un essai intitulé Les ingénieurs du chaos1. On l’appelait le “mage du Kremlin” , le “nouveau Raspoutine”. Ce personnage de fiction se nomme Vadim Baranov. J’ai cru qu’il avait été inventé de toute pièce par l’auteur pour servir de fil conducteur à ce roman, mais j’ai appris qu’il puise sa source d’inspiration – jusqu’au mimétisme – chez Vladislav Sourkov qui est considéré à en croire Wikipédia comme “le principal idéologue du Kremlin des années 2000” et comme l’homme ayant théorisé la verticalité du pouvoir. Dans le roman – comme dans la réalité – il murmure à l’oreille du Tsar, Vladimir Poutine. Bien que terminé début 2021, ce livre est malheureusement plus que jamais d’actualité. Il permet de retracer assez fidèlement – pour autant que je puisse en juger – les événements allant de la dissolution de l’URSS aux prémices de la guerre. ...

15 juin 2022 · #687 ·  Roman  ♥

Écoute, jolie Márcia

Soyons franc, je n’aurais jamais lu cette BD si elle n’avait pas reçu le fauve d’or lors du dernier festival d’Angoulême. L’histoire d’une infirmière brésilienne et de sa fille qui pourrait recevoir le prix de la pire ado, ce n’est pas trop ma tasse de thé. Et pourtant, l’histoire est très prenante. Il y a du rythme, c’est dynamique et surtout ça sonne vrai. C’est même émouvant par moment – énervant aussi – et les personnages sont touchants. Est-ce lié au contraste entre le dévouement de Marcia dans le cadre de son travail – au passage un bel hommage aux soignants – et la férocité de l’environnement dans lequel elle vit ? Il y a aussi la gentillesse du beau-père Aluisio qui, même s’il semble démuni, tente de faire ce qu’il peut depuis sa position délicate. ...

17 mai 2022 · #681 ·  BD  ♥

Goražde

Joe Sacco est un reporter de guerre, mais d’un genre particulier puisqu’il réalise ses reportages en BD. Pour Goražde il s’est rendu sur place, c’est-à-dire dans ce qui était la Yougoslavie et qui est devenu la Bosnie, vers la fin du conflit qui a balafré l’Europe dans les années 90. La particularité de ce travail – en plus du médium utilisé – et qu’il a travaillé sur le temps long en se mêlant à la population. Il a donc séjourné chez l’habitant dans cette ville qui est connue pour être l’une des enclaves se trouvant aux confins de la Bosnie, à la frontière avec la Serbie. Dans cette ville ceux qui, il y a quelques temps, entretenaient des relations de bons voisinages en sont venus à se massacrer pris dans la spirale de ce conflit ethnique. ...

26 mars 2022 · #669 ·  BD  ♥

Le monde sans fin

Nous avons bâti un système qui n’est stable que dans l’expansion. Juste avant de lire ce livre, j’avais écouté avec un vif intérêt Jean-Marc Jancovici qui était l’invité de la matinale de Guillaume Erner sur France Culture. Il était là pour parler de son association (ou think tank) The Shift Project et du livre qu’elle vient de faire paraître juste à temps pour l’élection présidentielle, Climat, crises: Le plan de transformation de l’économie française1. J’avais été bluffé par sa pertinence sur l’ensemble des sujets touchant à l’énergie et au réchauffement climatique – le second étant la conséquence du premier. La deuxième chose qui m’a impressionné est son éloquence, sa façon de trouver les mots justes, les bons exemples, les bonnes images pour que les idées qu’il défend apparaissent comme une évidence. Imaginez maintenant ce didactisme, cette éloquence appuyée par des illustrations et une narration d’une grande qualité et vous obtenez Le monde sans fin, un incontournable pour comprendre la plus grande crise que s’apprête à traverser l’humanité. ...

2 mars 2022 · #660 ·  BD  ♥

Identification des schémas

D’après lui, l’Homo sapiens vit pour l’identification, la reconnaissance des schémas. C’est un don. C’est un piège. Identification des schémas est le premier livre composant la trilogie Blue Ant ou Bigend. Le niveau d’anticipation est bien moins grand que dans Neuromancien, on pourrait même dire que ce n’est tout simplement pas de la science-fiction puisque l’histoire se déroule dans une époque contemporaine. L’intrigue est très difficile à résumer même si l’on peut dire qu’elle tourne autour d’un mystérieux film qui est diffusé par fragments sur internet et qui passionne des groupes de fans qui se réunissent et discutent sur des forums spécialisés. Cet intérêt va croitre pour quitter les sphère des happy fews et des nerds et rejoindre celle du capitalisme. L’identité de ce (ou cette) mystérieux(se) cinéaste va devenir une question brulante. ...

Légende

J’avais tellement aimé Par les routes que je me suis mis en quête d’autres livres de Sylvain Prudhomme, et dans ce Légende aussi le protagoniste est photographe. La pensée l’avait traversé que la pluie était là précisément pour ça: empêcher qu’il photographie. Les désarmer Matt et lui. Les obliger à cesser de capturer, d’immortaliser, de figer. Les forcer simplement à vivre, s’abandonner, être tout entiers aux choses. De ces jours il n’y aurait pas d’image. Ni film de Matt ni photos de Nel. C’était très bien ainsi. ...

23 janv. 2022 · #650 ·  Roman  ♥

L’Étranger

Tout a été dit sur ce livre, je vais donc m’efforcer de ne pas trop en rajouter, mais plutôt de faire part de mon expérience de lecture, de mon ressenti – et peut-être un peu aussi des circonstances de cette lecture. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis quelques années, j’aime trouver mes lectures par hasard sur mon lieu de vacances parmi les vieux livres de poche que les gens relèguent dans leur résidence secondaire ou disposent à dessein pour les visiteurs. Et cette fois, je suis tombé dans deux maisons différentes sur L’Étranger, pour être plus précis sur un vieux Folio portant le numéro 2. Vous allez me dire qu’il s’agit d’un des livres les plus lus et les plus achetés – c’est le deuxième livre le plus vendu après Le Petit Prince – il figurait notamment au programme des lycéens, mais j’ai tout de même pris ça comme un signe ou plutôt comme une forte incitation à le lire. Avant d’en venir à mes impressions, je dois confesser les raisons qui ont fait qu’à mon âge avancé j’étais passé à côté de ce classique moderne. A vrai dire, je ne sais pas comment j’ai pu passer au travers pendant ma scolarité, mais je sais pourquoi je ne l’avais pas lu par la suite. J’avais tout simplement considéré à tord que ce livre était trop triste après avoir lu les premières phrases, l’incipit. ...

9 janv. 2022 · #646 ·  Roman  ♥

Dessiner encore

Le 7 janvier 2015, elle [Corinne Rey dite Coco] est prise en otage au siège de Charlie Hebdo par les frères Kouachi. Sous la menace d’armes, elle les amène devant les locaux du journal, saisit le code de la porte de sécurité blindée, ouvrant ainsi l’accès aux terroristes qui pénètrent par surprise dans les locaux de Charlie Hebdo, où ils assassinent ensuite plusieurs membres de la rédaction (Wikipédia) En ayant vécu ce traumatisme comment se maintenir à flot ? Vaste question à laquelle les auteurs rescapés de l’attentat ont répondu par le dessin – je parle de La Légèreté et de Catharsis. Pour Coco, il faut revendiquer que ces sacrifices n’ont pas été vains et continuer à tracer le long, et désormais dangereux, sillon de la liberté d’expression. Dans ce livre elle retrace cette expérience de façon exhaustive en racontant l’avant, le pendant, le juste après et l’après. Elle nous immerge – désolé pour les métaphores sur l’eau, mais le livre m’a contaminé – dans ce drame et on revit les faits avec l’impression que ce n’est pas réel. Comment en est-on arrivés là ? Comment une bande de rigolos dont le seul crime a été de dessiner ont pu être sauvagement assassinés ? On pouvait mourir pour ses idées, désormais on peut mourir pour son humour. ...

1 janv. 2022 · #645 ·  BD  ♥

Le Voyant d’Étampes

Pour bien comprendre ce livre il faut commencer par quelques définitions. Woke: Le terme anglo-américain woke (“éveillé”) désigne le fait d’être conscient des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale (source). Cancel culture: La cancel culture (de l’anglais cancel, “annuler”), aussi appelé en français culture de l’effacement ou culture de l’annulation, est une pratique apparue aux États-Unis consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, des individus, groupes ou institutions responsables d’actes, de comportements ou de propos perçus comme inadmissibles (source). ...

28 déc. 2021 · #644 ·  Roman  ♥

Underground

Haruki Murakami n’écrit pas que de la fiction, en voici un des plus beaux exemples avec ce livre consacré aux attentats de 1995 perpétrés dans le métro de Tokyo par la secte Aum à l’aide de gaz sarin. Murakami revient dans la partie médiane du livre sur ses motivations. Après une longue période passée à l’étranger (aux États-Unis), il a souhaité tenter de mieux comprendre son pays (le Japon) et ses habitants au travers de ce drame. Pour ce faire, il a récolté et retranscrit des témoignages. Il consacre la première partie du livre aux victimes avant de donner la parole, dans une seconde partie, aux membres de la secte. Ces deux parties étant séparées par un intermède dans lequel l’auteur fait part de ses motivations et expose sa méthodologie. ...

The Dark Knight Returns

Ce n’est pas un secret, ce Batman Dark Knight Returns de Franck Miller est un monument du comics et de la BD au sens large – il a même eu droit à son acronyme DKR. Le propre d’un monument est sa longévité. Même quelques 35 années, après, lire ou relire DKR est une expérience toujours aussi convaincante, prenante et pertinente – c’est-à-dire toujours en phase avec le monde dans lequel nous vivons. Même les dessins, ou plutôt les couleurs un peu passées ajoutent un charme à cet ouvrage comme la patine du temps sur un meuble ancien. Franck Miller s’est approprié un Batman vieillissant pour en faire quelque chose. Il fallait oser et le pari est largement gagné. ...

26 nov. 2021 · #638 ·  BD  ♥